Génération Bush

Je n’aime pas réagir à chaud. Je me méfie des émotions. Mais quelques mots cependant sur l’actualité après les attentats terroristes de ce 13 novembre 2015.

J’admire ceux qui sont parvenus à écrire rapidement, surmontant l’émotion, des billets que j’approuve, de Olivier Berruyer, que je cite souvent (« « La France est en guerre » – ben oui, depuis longtemps, crétins » ),  à Julien Salingue, que je découvre (« Vos guerres, nos morts » ).

Tout ce qui se passe en France depuis ce vendredi 13 novembre 2015, comme après le mercredi 7 janvier 2015, rappelle tristement les premières années de ce siècle. Tout ce qui se passe en fait ces dernières années donne une impression de déjà vu. L’Histoire se répète. L’Histoire bégaie. On tourne en rond.

Jeb Bush semble en difficulté dans les primaires républicaines pour l’élection présidentielle de 2016, peut-être que le prochain président des Etats-Unis ne sera pas un Bush, mais au fond qu’importe ? Ce sont tous des présidents Bush maintenant.

Heureusement que Barack Obama a eu le prix Nobel de la paix en octobre 2009, soit moins d’un an après son élection : la suite a démontré que, en matière de politique étrangère, il était aussi Bush que Bush. De la Libye à l’Ukraine, c’était un nouveau président Bush à la manoeuvre. La promesse de retirer les troupes d’Irak a été tenue tardivement… jusqu’à ce que Daech justifie qu’Obama renvoie des troupes en Irak, recommence à bombarder l’Irak, accroisse ses opérations en Syrie. The Empire never ended. Obama fait du Bush.

En France, depuis cette épouvantable soirée du vendredi 13 novembre 2015 — ces lignes sont écrites 48 heures chrono après –, le discours à tous les niveaux est du George W. Bush. J’ai regardé la prestation du Premier Ministre Manuel Valls au 20 heures de TF1 du 14 novembre : c’était Bush.

On annonce une réunion du Congrès en urgence pour prolonger l’état d’urgence de 3 mois, au lieu de 12 jours. On annonce des mesures exceptionnelles et des lois d’exception. Laurent Wauquiez — diplômé de Normale-Sup Ulm comme Jallez et Jerphanion — réclame des centres de rétention pour individus suspects, c’est-à-dire une sorte de Guantanamo français, en pire. On exige de nouvelles lois sur le renseignement, on rêve d’un Patriot Act français, en pire. On parle de « guerre », d’ « actes de guerre », de « mesures de guerre », le mot « guerre » est décliné à toutes les sauces. On réclame des frappes aériennes, on exige des opérations militaires, on annonce qu’on sera impitoyable. Bush, Bush, Bush. Bush, comme Smith, comme les Smiths, dans « The Matrix Reloaded ». Tous des Bush.

Et la « guerre » va permettre de justifier tout le reste.

La « guerre » évite de penser. La guerre évite de réfléchir aux causes. La guerre évite de se demander simplement « pourquoi ? » .

Reprenons quelques éléments.

Le 11 septembre 2001, Al-Qaida a frappé l’Amérique, deux avions détruisant le World Trade Center à New York, un avion endommageant le Pentagone à Washington, un quatrième s’écrasant en Pennsylvanie. Qu’était Al-Qaida ? Al-Qaida, initialement, c’était des combattants en Afghanistan, dans les années 1980s, contre l’Union Soviétique, armés et financés par des services secrets des Etats-Unis. Et puis dans les années 1990s, la créature a échappé à son créateur, puis s’est retournée contre son créateur. Al-Qaida avait des buts politiques rationnels : typiquement, que les Etats-Unis, solidement installés en Arabie Saoudite après la Guerre du Golfe de 1990-1991, s’en retirent ; plus largement, ébranler le Moyen-Orient pour ouvrir la voie à un califat. Les combattants fanatisés étaient fous ; mais les stratèges ne l’étaient pas.

La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens.

Les stratèges occidentaux, en revanche, ont été fous. Les stratèges, ou ceux qui ont tenu lieu de stratèges. Les fameux « néo-cons » — « néo-conservateurs ». La « Global War on Terror » de George W. Bush. L’invasion de l’Irak en 2003. Invasion, faut-il le rappeler, décidée par Bush en réponse aux attentats du 11 septembre 2001, bien que l’Irak d’alors n’ait aucun rapport, ni avec les attentats du 11 septembre, ni avec Al-Qaeda en général. Invasion justifiée par des mensonges, notamment sur des armes de destruction massive qui n’existaient pas. Invasion contraire à tous les principes qu’on prétendait défendre. Invasion au nom de la démocratie !

Ce qui a été fou, c’est la politique du chaos au nom de la démocratie. Le « grand Moyen-Orient ». Les délires néo-conservateurs. Ce qui a été fou, c’est ce slogan lancé à la face du monde, depuis la tribune du Congrès des Etats-Unis, le 21 septembre 2001 par Bush :

Either you are with us, or you are with the terrorists.

Le 13 novembre 2015, Daech a frappé la France. Qu’est-ce que Daech ? Daech a émergé du chaos installé en Irak par l’invasion américaine de 2003. Sans George W. Bush, pas de Daech ! Sans les folies consécutives au 11 septembre, pas de Daech !

Puis Daech a prospéré sur le chaos de la guerre civile en Syrie depuis 2010. Chaos largement encouragé par les pays occidentaux, Etats-Unis en premier. Daech a été en partie armé et financé par des services secrets des Etats-Unis, comme jadis Al-Qaida. Citons le témoignage d’un général français devant le Sénat de la République Française, le 15 décembre 2014 :

Quel est le docteur Frankenstein qui a créé ce monstre ? Affirmons-le clairement, parce que cela a des conséquences : ce sont les Etats-Unis. Par intérêt politique à court terme, d’autres acteurs – dont certains s’affichent en amis de l’Occident – d’autres acteurs donc, par complaisance ou par volonté délibérée, ont contribué à cette construction et à son renforcement. Mais les premiers responsables sont les Etats-Unis. Ce mouvement, à la très forte capacité d’attraction et de diffusion de violence, est en expansion.

Daech a des buts politiques rationnels, même s’ils ne sont pas faciles à comprendre pour des Occidentaux. Daech a des buts politiques rationnels, mais les médias occidentaux ne font guère d’effort pour les expliquer. C’est tellement plus facile de dire qu’ils nous haïssent pour ce que nous sommes, parce que ce sont des méchants (et que nous sommes les gentils) ! C’est tellement plus facile de dire qu’ils nous haïssent pour notre « style de vie », pour notre « vivre ensemble », et toutes ces sortes de choses.

Anne Hidalgo qui piaille que « Le Paris du vivre ensemble a été atteint » , c’est George W. Bush qui brame « This is an attack on freedom » et subtilités équivalentes.

Les combattants fanatisés sont fous ; mais les stratèges ne le sont pas. Ceux qui tuent en se faisant exploser sont fous ; ceux qui les arment, les entraînent, les coordonnent, les encadrent, les manipulent, ne le sont pas. Ils sont rationnels, même si leurs formes de rationalité sont difficiles à appréhender. Mais les gouvernants et leurs relais ne vont pas rentrer dans ce genre de détails. Ils vont juste faire du Bush.

C’est la guerre ! C’est pas le moment de réfléchir !

De même qu’ils ne vont pas remettre en cause leurs propres politiques, ni réfléchir aux vrais buts, aux vrais griefs de Daech, et encore moins s’interroger sur leurs propres responsabilités. Se demander si ce qui se passe ici n’est pas la conséquence de ce qu’ils ont fait là-bas. Se demander pourquoi les politiques qu’ils entendent perpétuer ont échoué. Observer les conséquences plutôt que les intentions.

Comme les y a invités le Président russe, Vladimir Poutine, à la tribune des Nations-Unies, à New York, le 28 septembre 2015 :

L’intervention extérieure agressive a entraîné, au lieu de réformes, la destruction pure et simple des institutions étatiques et du mode de vie lui-même. En lieu et place du triomphe de la démocratie et du progrès règnent la violence, la misère et les catastrophes sociales, tandis que les droits de l’homme, y compris le droit à la vie, ne sont appliqués nulle part.
J’aimerais demander aux responsables de cette situation : « Avez-vous au moins conscience de ce que vous avez fait ? » Mais je crains que cette question ne reste en suspens, parce que ces gens n’ont pas renoncé à leur politique basée sur une confiance exagérée en soi et la conviction de son exceptionnalité et de son impunité.

Était-ce l’intérêt de la France de s’être mis, depuis le départ de Chirac et de Villepin en 2007, dans la roue des Etats-Unis au Moyen-Orient (et ailleurs) ? Était-ce l’intérêt de la France de développer une forte proximité avec les monarchies du Golfe, Qatar et Arabie Saoudite en tête — proximité, influence, connivence, alignement, il y a de moins en moins de nuances. Quand certains bornes sont dépassées, il n’y a plus de limites. Il y a beaucoup d’argent du Golfe qui s’est déversé en France depuis une décennie, et pas seulement sur le PSG ou le divorce de l’ancien petit président, comme il y avait beaucoup d’argent russe déversé en France (et réciproquement) dans la décennie précédant 1914.

Grâce au film de Michael Moore, Fahrenheit 9/11, on sait que l’administration Bush a discrètement exfiltré divers dignitaires saoudiens des Etats-Unis dans les jours suivants le 11 septembre 2001. Des gens qui avaient déversé beaucoup d’argent sur diverses entreprises du clan Bush et d’autres. Le gouvernement Valls va-t-il faire de même dans les prochains jours ?

C’est plus facile d’envoyer des avions bombarder un pays lointain ! C’est la guerre !

C’est plus facile d’envoyer des missiles téléguidés que de favoriser des enquêtes de terrain pour démanteler des nébuleuses terroristes. Les enquêtes, c’est long, c’est compliqué, c’est barbant. Les bombardements, c’est rapide, c’est simple, ça fait viril. Encore une fois, Manuel Valls samedi 14 novembre 2015, c’était George W. Bush dans ses pires années. Valls incarne parfaitement l’ère des brutes.

C’est la guerre ! C’est pas le moment de réfléchir !

Qu’est-ce qui a nourri Daech ? Qu’est-ce qui jette dans les bras de Daech (et de ses confrères) des milliers de paumés prêts à aller mourir en kamikaze. Les guerres précédentes. Les bombardements précédents. Le chaos précédent. Les images d’innocents tués par des bombardements aveugles. Mais aussi les excès sécuritaires et racistes pratiqués dans les Etats-Unis après le 11 septembre. Patriot Act. Guantanamo. Abou Ghraib. Des années de bombardements. Des centaines de milliers de morts, de blessés, de mutilés et de traumatisés. On continue ?

C’est la guerre ! C’est pas le moment de réfléchir !

Et quand bien même on réfléchirait, à quoi bon ? Et quand bien même on ferait des élections, à quoi bon ? La France, comme le reste de l’Europe, vit dans la doctrine formalisée par Jean-Claude Juncker l’hiver dernier : « Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens » … et au fond, le premier traité européen, le père de tous les traités européens, n’est-ce pas le traité de l’Atlantique Nord, qui fonde l’OTAN ? En matière stratégique et militaire, la parenthèse gaullienne étant refermée, l’UE n’est qu’un appendice de l’OTAN — et l’OTAN un appendice des Etats-Unis. Donc pas besoin de réfléchir, on fait juste ce que les Américains ont décidé, circulez y a rien à voir. Ils font du Bush, on fait du Bush.

C’est la guerre ! C’est pas le moment de réfléchir !

Bref, avec Daech, ce sont les mêmes erreurs qui sont commises. Ce sont les mêmes spirales, les mêmes cercles vicieux, dans lesquelles les politiques occidentales se sont enfermées. Les mêmes bombardements qui ne résolvent rien, alimentent le ressentiment, et livrent des candidats au martyr. La même folie guerrière. La même folie de croire qu’on peut tout résoudre par la force brute. L’incapacité à saisir la sagesse, par exemple de cette phrase de Paul Valéry :

La faiblesse de la force est de ne croire qu’à la force.

Encore et toujours, les mêmes interventions, vaines et meurtrières.

J’aimerais demander aux responsables de cette situation : « Avez-vous au moins conscience de ce que vous avez fait ? »

Les mêmes peurs. Les mêmes manières d’entretenir les peurs, de jouer sur les peurs, d’exploiter les peurs.

Les mêmes slogans détestables, d’apparence plus ou moins innocente. Typiquement « Guerre contre le terrorisme » ? Ça ne veut rien dire, je l’ai déjà écrit, d’autres l’ont dit et redit avec plus de talent que moi. Ou citons encore Gore Vidal, en 2006 :

This is an eternal war against terrorism. It’s like a war against dandruff. There’s no such thing as a war against terrorism. It’s idiotic. These are slogans. These are lies. It’s advertising, which is the only art form we ever invented and developed.

Un slogan plus inédit, mais terriblement révélateur, en concurrent de « Je suis Paris », tentant de capter l’héritage débile de « Je suis Charlie » : « Pray for Paris » . Pray ? Slogan-piège ! Priez ? Peut-être, sauf si c’est « priez pour ne pas réfléchir ». Gott mit uns ? Ne pensez pas ?

Don’t pray! Think.

Ne priez pas ! Pensez !

Ne priez pas ! Pensez ! Pensez que la guerre n’est que la continuation de la politique par d’autres moyens. Que ces attentats ont été téléguidés par des gens qui mènent des politiques, contre d’autres politiques, qu’il y a des intérêts parfois croisés et souvent compliqués, que le blanc et le noir ça n’existe pas, il n’y a que des nuances de gris, etc. Pensez aussi que la guerre, ce n’est pas un jeu vidéo. Pensez !

Pensez à des réflexions lumineuses telle que cette autre phrase de Paul Valéry :

La guerre est un massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent mais ne se massacrent pas.

Pensez !

C’est la guerre ! C’est pas le moment de réfléchir !

George W. Bush, le 16 septembre 2001 :

This crusade, this war on terrorism is going to take a while, and the American people must be patient.

Manuel Valls, le 15 septembre 2015 :

La France est en guerre contre le terrorisme, le djihadisme, l’islamisme radical. Ce sera long mais nous l’emporterons.

Il parait que Libération titre ce 16 novembre 2015 : « Génération Bataclan » .

Concernant la direction de ce pays, il serait plus lucide de titrer : « Génération Bush » .

Bonne nuit.

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