Le Système humain et la tentation de l’hibernation

Billet écrit en temps contraint

Tous les ans, l’entrée dans l’hiver est difficile.

En général, c’est, simultanément, le passage à l’heure d’hiver, la disparition de la lumière, et la chute des températures. La dernière semaine d’octobre ou la première semaine de novembre.

En cette année 2015, c’est tombé plus tard. Il faisait un temps splendide jusqu’en milieu d’après-midi le mercredi 11 novembre. J’ai passé ce jour-là une heure en apesanteur, assis sur un banc devant la mairie de ma commune d’Île-de-France, en début d’après-midi, au soleil de l’automne. Le ciel a commencé à se refermer un peu plus tard. Le froid est arrivé après.

La saison froide, la saison morte, est tombée comme un couperet avec le tragique vendredi 13 novembre 2015. Les mois de novembre sont meurtriers.

Nous entrons dans la nuit.

Nous retournons dans la nuit.

La « Présentation de l’Europe en Octobre 1933 », écrite en 1944 par Jules Romains, et qui amorce la conclusion des Hommes de Bonne Volonté, commence par :

Paris entrait dans la nuit, derrière l’Europe. Depuis trois heures l’Europe s’y était enfoncée à reculons. Trois heures étaient peu de chose dans le mouvement de la terre, déjà bien petite. Mais l’Europe à la vérité n’occupait pas beaucoup d’espace. Elle s’enfonçait dans la nuit à reculons (…) L’Europe s’adossait à l’Asie. L’Europe touchait à l’Asie, s’appuyait et se confondait à l’Asie par la région épaisse, étalée, relativement peu différenciée et peu sensible de sa structure. Et c’est de l’autre côté qu’elle poussait les prolongements, les ramifications contournées et compliquées, les péninsules, les paquets serrés de peuples, les grappes de villes, même qu’elle projetait à distance de fortes îles surpeuplées.

Quand l’hiver tombe, quand la nuit tombe, Paris, l’Île-de-France, comme toutes les grandes villes du Nord de l’hémisphère Nord, de Vancouver à Minsk, de New York à Düsseldorf, prend une autre dimension. Ce ne sont plus juste des gros villages, ou des agrégats de gros villages. Ce sont des systèmes. C’est un système. C’est un Système avec un S majuscule. Le Système humain.

En été on peut se croire cigale, mais en hiver dans le Nord de l’hémisphère Nord, on n’est plus que fourmi. Quand les animaux sont partis, quand le soleil se fait rare, quand la lumière disparaît dès le milieu de l’après-midi, on est seul avec le Système humain.

En hiver, on se rend compte qu’on fait partie d’un système, et qu’on est dépendant de ce système. Parce qu’il fait froid. Parce qu’il fait noir. Parce qu’il fait mort. On est dépendant du Système. Artificiel mais en grande partie minéral. Dur. Métallique. Bétonné. Bitumé. Drainé. Électrifié. Organisé. Artificiel.

Chauffé artificiellement. Illuminé artificiellement. En mouvement artificiellement.

En tension artificiellement.

À l’heure où le vivant ralentit, où les organismes peinent, où les campagnes sont arrêtées, la ville se montre plus que jamais en mouvement, plus que jamais illuminée. Le Système humain ne se cache plus. Il ne peut plus prétendre n’être qu’un prolongement de l’écosystème naturel, en symbiose avec lui, il se dresse dans toute sa fierté, dans toute sa puissance, dans toute sa singularité.

C’est presque quelque chose d’extra-terrestre, de non-terrestre vieux d’à peine deux ou trois siècles, comme l’ère industrielle, en rupture avec des écosystèmes biologiques vieux de millénaires et des fondements géologiques vieux de milliers de millénaires. Les écosystèmes se sont patiemment bâtis et équilibrés, puis rééquilibrés, adaptés encore et encore. Ils ont eu des millénaires pour cela. Le Système humain, lui, n’a pas le temps.

Que voit-on sur Terre depuis l’espace, à la lumière du soleil, quand les nuages sont dégagés ? Pas grand’chose en fait — peut-être des grands ponts, des grands barrages, des viaducs ; des tas de pierres ; des tas de béton comme des fourmilières ; des lignes et des traits, autoroutes, chemins de fer, comme des pistes d’animaux rampants. L’homme peut encore passer pour juste un gros animal.

C’est hors de la lumière du soleil, c’est la nuit que, vu depuis l’espace, le système humain s’exhibe dans toute son ampleur — son génie, son arrogance ou sa folie, ou tout à la fois, suivant le point de vue. Dans le déchaînement des lumières, les lumières fixes et les lumières mobiles, qui déchirent l’obscurité naturelle, qui hurlent dans le silence de la nuit.

J’ai déjà essayé d’écrire sur cette idée de Système humain. Sans surprise : c’était déjà un mois de Novembre. Ça reviendra.

Il faudrait que je relise « Neuromancer », de William Gibson, par exemple. Il me semble que ses visions du « sprawl » éclairent cette idée de « Système humain ». Ou pas. Ça fait partie des livres que je n’ai pas compris, mais que je comprends un peu moins mal à chaque fois que j’essaie de le relire. Like city lights, receding.

Il faudrait aussi que je revois « Blade Runner », de Ridley Scott. L’image que j’ai choisie il y a quelque temps pour illustrer ce blog (plan large nocture sur Los Angeles 2019) renvoie à cette idée de Système humain — qui finira pas déborder l’humain par toutes les dimensions.

Il faudrait aussi que je comprenne mieux le concept d’ « anthropocène » , qui le rejoint probablement. L’image choisie par Wikipedia pour l’illustrer est ainsi légendée : « La Terre, la nuit ; image nocturne simulée du monde durant l’Anthropocène, ici en 1994-1995. »

La saison se prête à ça.

La saison où justement le corps et l’instinct voudraient ne pas suivre. La saison froide. La saison morte.

La nuit qui tombe dans l’après-midi. Le froid qui est arrivé. Les bacilles vont suivre. Pour ne pas parler de la fatigue. Le corps et l’instinct voudraient résister en ralentissant. Le Système humain commande de ne pas s’arrêter. Ça ne s’arrête jamais. Le Système ne s’arrête jamais. Le Système ne dort jamais. The City That Never Sleeps.

Mais pour des mammifères, comme pour la plupart des organismes biologiques, l’hiver est une épreuve. Passer l’hiver est une épreuve.

Une seule envie en fin de journée : Se coucher. Se coucher à peine rentré. Se coucher. Se cacher. Échapper aux lumières artificielles, aux objets artificiels en mouvement (voitures, métros, bus, trams, trains, avions), aux bruits artificiels, aux télécommunications (irrémédiablement artificielles). Échapper à l’agitation et à la futilité. Échapper aux stimulus artificiels. Ne plus faire partie du Système humain. Ne plus envoyer de signaux. Etre juste un mammifère qui hiberne.

Pour citer encore une fois Bernard Werber :

Etre le vide. Retourner aux origines suprêmes. N’être même plus quelqu’un qui ne pense à rien. Etre rien. Voilà une noble ambition.

La tentation de l’hibernation : s’arrêter. S’enfermer. Se blottir. Se recroqueviller. Juste lire (et encore…), dormir, attendre. Attendre que ça se passe. Respirer. Ne plus faire que respirer, n’avoir plus d’autre échange avec l’extérieur que l’air insufflé et expiré. Respirer lentement. Très longtemps.

Ne plus savoir l’heure. Se contenter de savoir que c’est la nuit, que c’est l’hiver, qu’il faut attendre que ça passe. Ne rien faire. Ne plus rien faire. Être rien.

Mais il faudra bien se lever demain matin.

Reprendre sa place dans le système.

Comme chantait Cabrel, quand j’étais gamin, dans les années 1980s :

Le jour se lève à peine
Je suis déjà debout
Et déjà je promène une lame sur mes joues
Le café qui fume
L’ascenseur qui m’attend
Et le moteur que j’allume
M’aident à prendre lentement
Prendre ma place dans le trafic
À prendre ma place dans le trafic

Bonne nuit.

Publicités
Cet article, publié dans humanité, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Tous les commentaires seront les bienvenus.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s