Tout le monde y pense

Billet écrit en temps court

Tout le monde y pense
Les hommes, les anges, les vautours
Y’a plus de distances
Personne qui ait les bras trop courts
Tout le monde espère
Même à l’arrière des arrière-cours
Tout le monde veut son billet retour
D’amour, d’amour, d’amour, d’amour.

C’est une chanson de Francis Cabrel.

C’est une chanson triste et magnifique.

Je l’écoutais en boucle à une période précise, l’automne 1990, et avec une idée précise, la guerre inéluctable qui se préparait alors dans le Golfe Persique.

L’Irak avait envahi le Koweit le 2 août 1990, douchant l’ivresse de l’été 1990. La coalition internationale se préparait pour aller libérer le Koweit, menée par les Etats-Unis présidés par George H. W. Bush, avec un mandat des Nations-Unies en bonne et due forme. Le dénouement aurait lieu en deux temps, d’abord l’offensive aérienne débutée le 16 janvier 1991, puis l’offensive terrestre en cent heures, du 25 au 28 février 1991 — mais on n’en était pas encore là.

Dès le 6 septembre 1990, François Mitterrand avait parlé de « logique de guerre ». Tout le monde savait, sentait que la guerre arrivait, allait arriver. Tout le monde y pensait.

Était-ce vraiment une guerre ? Ça semblait loin, le Koweit et l’Irak, le Golfe Persique. L’Orient était toujours compliqué. L’Union Soviétique existait encore. Les Nations-Unies semblaient paradoxalement à l’aube d’un nouvel âge d’or. Une guerre sous mandat des Nations-Unies, était-ce vraiment une guerre, ou juste une opération de police internationale ?

Était-ce vraiment une guerre ? Vu de France, le Moyen-Orient c’était surtout la région du monde qui avait déjà exporté du terrorisme en France, notamment en 1986, on n’avait pas tout compris, on mélangeait facilement Liban, Iran, Irak, Koweit, mais on se disait que s’il y avait du vilain là-bas, ça pouvait causer du vilain ici. On n’a pas beaucoup progressé, en fait, en vingt-cinq ans.

Était-ce vraiment une guerre ? Suffisamment pour que des braves Français se mettent en tête qu’il fallait stocker des pâtes, du sucre, des produits de première nécessité. Comme à la génération précédente. On sait jamais. On n’est pas jamais trop prudent. Tout le monde y pense.

Était-ce vraiment une guerre ? Ce fut la première guerre présentée à la télévision comme une immense jeu vidéo. Avec des journalistes « immergés » (« embedded ») dans les régiments et abreuvés de propagande clef-en-main, avec des images à profusion, des images spectaculaires, des missiles « intelligents » qui ne ratent pas leur cible, des frappes « chirurgicales » qui ne font pas de victimes innocentes. La première « guerre propre ». La première « guerre zéro mort ». La première « intervention occidentale au nom des droits de l’homme ». La première guerre jeu vidéo. Un concept, des concepts, tous promis à un brillant avenir. A successful prototype!

Était-ce vraiment une guerre ? En France, c’est à ce moment qu’un mot, lui aussi promis à un brillant avenir, a fait son apparition : Vigipirate. Pour « lutter contre le terrorisme », voici  « le plan Vigipirate ». Selon les dates retenues par Wikipedia, le Plan Vigipirate fut activé du 2 janvier 1991 au 26 avril 1991 — car on craignait que la guerre là-bas n’ait des répercussions ici, logique imparable. Puis réactivé le 8 septembre 1995, suspendu en octobre 1996, réactivé le 3 décembre 1996 … et plus jamais arrêté ni suspendu. Cela fait presque 25 ans que ce pays connait Vigipirate, et cela bientôt 19 ans qu’il n’a plus été arrêté ! Est-ce qu’on commémorera cela, le 3 décembre 2015 ? Les 19 ans du Plan Vigipirate !

Combien de millions de Français sont nés sous le Plan Vigipirate, et n’ont jamais connu le pays sans le Plan Vigipirate ?

Et depuis le 13 novembre 2015, la France est, par-dessus le marché, en « état d’urgence », dispositif supposé durer au plus 12 jours, mais la loi du 20 novembre 2015 le prolonge pour 3 mois. Au moins 3 mois, suis-je tenté de dire. En sortira-t-on jamais ?

Est-ce que la France est en guerre ? Comment qualifier la situation de la France aujourd’hui, 22 novembre 2015, après 9 jours d’état d’urgence, et 19 ans de Plan Vigipirate ?

Est-ce que c’est vraiment une guerre ? Je ne le crois pas, mais je me sens bien minoritaire. Tout le monde ne pense qu’à ça, en fait.

Tout le monde y pense
Les hommes, les anges, les vautours
Y’a plus de distances
Personne qui ait les bras trop courts

Tout le monde pense au terrorisme. Tout le monde a peur, a peur d’avoir peur, ne sait plus très bien de quoi avoir peur.

Dans les transports en commun, tout le monde regarde tout le monde, discrètement, sans oser regarder, mais tout en essayant de regarder. Tout le monde a peur, mais a aussi peur d’être vu ayant peur. Tout le monde y pense.

Je sais bien que cette chanson de Cabrel, écrite en 1987, n’avait rien à voir avec la Guerre du Golfe de 1990-91, c’est juste moi qui l’associe ainsi. Elle ne parle pas non plus de la peur de la guerre en France, ou de la peur du terrorisme en France, ou de peur en France tout court.

Cette chanson parle du conflit israélo-palestinien, le modèle le plus accompli de guerre éternelle contemporaine, fait pour ne jamais finir — mais peut-être qu’en un sens, le plan Vigipirate et l’état d’urgence, c’est aussi fait pour ne plus jamais finir. C’est aussi cette année-là que j’ai lu l’adaptation en bande dessinée de « Forever War » — « La Guerre Eternelle » de Joe Haldeman. Je dois les avoir dans un carton, à la cave, achetées plus tard, à Bruxelles, en mai 1999 je crois.

Ces femmes qui s’avancent
En tenant au bout de leurs bras
Ces enfants qui lancent
Des pierres vers les soldats
C’est perdu d’avance
Les cailloux sur des casques lourds
Tout ça pour des billets retour
D’amour, d’amour, d’amour, d’amour.

Cette chanson m’est revenue en tête ces derniers jours, en écoutant et en observant autour de moi. Cette chanson parle aussi de la France d’aujourd’hui, de la France de novembre 2015, de la France de 2015.

Cette chanson m’est revenue en tête en voyant la peur s’insinuer partout. Partout. Partout.

Ça a commencé par ma femme qui, au matin du samedi 14 septembre, ne voulait pas que j’aille au supermarché, comme tous les week-ends.

Et puis ça n’arrête plus. Tous ces gens qui jurent qu’ils feront tous leurs achats de Noël sur Internet parce que c’est plus sûr. Les lieux publics fermés par précaution. Les fouilles symboliques ici ou là. La tension dans les transports. La nervosité. Les hésitations. Les hommages aux victimes. Les morts qu’on enterre. Alors que la saison morte s’abat sur l’Europe du Nord.

La France a peur. Les Français ont peur. On ne comprend pas très bien ce qui s’est passé. On ne comprend pas très bien ce qui peut se passer à nouveau. Les médias ne font rien pour arranger les choses. La peur leur va très bien. La peur vend. La peur fait vendre. La peur tient. La guerre justifie tout. La guerre justifiera tout.

Tout le monde y pense.

Les gens parlent. Les gens pensent. J’écoute. J’entends des observations étonnantes. J’entends des conclusions surprenantes. Un seul exemple : on m’a expliqué que c’est moins dangereux de prendre l’avion, plutôt que le train, pour faire Paris – Lyon, désormais, puisque c’est plus difficile de mettre une bombe dans un avion que dans un train. Il fallait y penser. Les gens pensent. Les gens pensent. Tout le monde y pense.

Les images ce week-end de Bruxelles, supposée être la « capitale de l’Europe », ses rues désertes, ses rideaux baissés, son « alerte maximale ». Et qu’est-ce que ça sera demain ?

Et après-demain, ça sera où ?

Tout le monde y pense.

Est-ce que « l’état d’urgence » finira vraiment dans trois mois ?

Est-ce que « le Plan Vigipirate » sera un jour suspendu ou arrêté ?

Est-ce qu’on cessera bientôt de parler de « guerre » à tout bout de champ ?

Endless, endless

Reviendra-t-on jamais à « la normale » ?

Tout le monde veut son billet retour
D’amour, d’amour, d’amour, d’amour.

Tout le monde y pense.

Bonne nuit.

Publicités
Cet article, publié dans France, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Tous les commentaires seront les bienvenus.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s