Ceci n’est pas la guerre

Ils disent que c’est la guerre.

Ils disent que la France est en guerre.

Ils sautent sur leurs chaises comme des cabris en disant « La guerre ! La guerre ! La guerre ! »

Ils parlent d’ « actes de guerre », de « zones de guerre », d’ « opérations de guerre », de « mener la guerre », de « gagner la guerre ». Ils ne parlent plus que de guerre. L’inimitable Jean-Pierre Raffarin a même aujourd’hui parlé de « guerre totale ». On en est là.

C’est pratique : la guerre justifie tout. La guerre justifiera tout.

Seulement voila : Ce qui s’est passé dans la nuit du 13 au 14 novembre 2015, à Saint-Denis et à Paris, ce n’est pas la guerre.

C’est épouvantable, c’est abominable, c’est tout ce qu’on veut, mais ce n’est pas la guerre. Tout le monde y pense, mais ce n’est pas la guerre. De même pour l’opération de police du 18 novembre 2015 à Saint-Denis. Et même les quelques bombardements effectués par des avions français en Syrie ou en Irak. Plus j’y pense, plus je refuse d’appeler ça la guerre.

Je me souviens d’une conversation avec ma collègue venue de l’autre bout de l’Europe, le 12 ou le 13 janvier 2015, quelques jours à peine après les massacres de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher. Nous étions passés devant une école juive gardée désormais en permanence par des soldats armés. Nous étions d’accord : la guerre, ce n’est pas ça. Une ville en guerre, ce n’est pas ça.

Une ville en guerre, c’est Stalingrad en 1942, mais ce n’est pas Paris en 2015.

Une ville en guerre, en 2015, c’est Donetsk, dans le Donbass, où pendant des mois l’armée ukrainienne a tiré sur la population russophone à l’arme lourde.

Une ville en guerre, en 2015 — et depuis des années –, c’est Gaza.

Des villes en guerre, en 2015, c’est des villes dans peut-être une demi-douzaine de pays d’Afrique. Au Yémen, où l’Arabie Saoudite, grande amie de la France, fait un véritable carnage. Et en Syrie, bien sûr, où l’Arabie Saoudite et le Qatar, grands amis de la France, la CIA et certains services français, ont méticuleusement jeté de l’essence sur les flammes depuis cinq ans.

Là-bas, oui, là-bas c’est la guerre. Mais ici, en France, en Europe occidentale, ce n’est pas la guerre.

Nos morts, leurs guerres.

Nous sommes en 2015. L’an dernier, nous avons commémoré le centenaire de la catastrophe de 1914, le déclenchement de la Première Guerre Mondiale. Dans quelques semaines, en février 2016, nous commémorerons peut-être le centenaire de la bataille de Verdun. En juillet 2016, les Britanniques commémoreront peut-être le centenaire de l’offensive de la Somme. Et en 2017, le Chemin des Dames. Et les autres batailles. Et la bataille permanente, à bas bruit, comme on dit maintenant, de la ligne de front pendant plus de quatre ans.

Repensons au discours du président Emile Beaufort, alias Jean Gabin, dans le film « Le Président » d’Henri Verneuil en 1961, texte de Michel Audiard :

Pendant toutes ces années de folies collectives et d’autodestruction, je pense avoir vu tout ce qu’un homme peut voir… Des populations jetées sur les routes, des enfants jetés dans la guerre… Des vainqueurs et des vaincus finalement réconciliés dans des cimetières, que leur importance a élevé au rang de « curiosités touristiques » !

A chaque « bataille », des centaines de milliers de morts en quelques semaines ou quelques mois — et ne parlons pas des blessés, mutilés, traumatisés. La guerre. La Grande Guerre. Et elle n’a pas été la dernière.

Voulons-nous parler de la Deuxième Guerre Mondiale ? Sur son principal théâtre d’opérations, le « Front de l’Est », là-bas, à l’autre bout de l’Europe, où périrent plus de la moitié de ses cinquante millions de morts, Jonathan Littell a écrit en 2006 dans « Les Bienveillantes » :

Maintenant les mathématiques. Le conflit avec l’URSS a duré du 22 juin 1941 à trois heures du matin jusqu’à, officiellement, le 8 mai 1945 à 23h01, ce qui fait (…) 2 040 241 minutes (en comptant la minute supplémentaire. (…) Soir pour le total global de mon champ d’activité des moyennes de 572 043 morts par mois, 131 410 morts par semaines, 18 772 morts par jour, 782 morts par heure, et 13,04 morts par minute, toutes les minutes de toutes les heures de tous les jours de toutes les semaines de tous les mois de chaque année de la période donnée soit pour mémoire trois ans, dix mois, seize jours, vingt heures et une minute? Que ceux qui se sont moqués de cette minute supplémentaire effectivement un peu pédantesque considèrent que cela fait quand même 13,04 morts de plus, en moyenne, et qu’ils s’imaginent treize personnes de leur entourage tuées en une minute, s’ils en sont capables.

Les morts du 13 novembre 2015, c’est dix minutes sur le Front de l’Est, dix minutes parmi deux millions de minutes entre le 22 juin 1941 et le 9 mai 1945. Dix minutes d’une vraie guerre.

Et cette guerre-là non plus n’a pas été la dernière.

Voulons-nous aussi parler de l’Algérie, de 1954 à 1962 ? Quelques dizaines de milliers de morts côté français, peut-être un million côté algérien — je ne cite que les ordres de grandeurs, plus de détails sur Wikipédia et confrères.

Voulons-nous aussi parler de l’Irak, de 2003 à 2011 ? Quelques milliers de morts côté américain, plus d’un million côté irakien.

La France métropolitaine, elle, n’a plus connu sur son sol de guerre depuis 1945.

Il y a eu des épisodes de terrorisme, proches de la guerre civile — typiquement, pendant la guerre d’Algérie (FLN, OAS, SAC, etc). Mais de guerre, de guerre au vrai sens du mot, sur le sol français, non. Non, non et non.

Quand le terrorisme a frappé dans les années 1970s (Action Directe, etc), parlait-on de guerre ? Idem pour le terrorisme des années 1980s (Hezbollah, etc). Idem pour le terrorisme des années 1990s (GIA, etc). Les dirigeants politiques de ces époques ne s’agitaient pas comme des cabris en disant « La guerre ! La guerre ! La guerre ! » … Peut-être parce que, eux avaient connu de vraies guerres. Contrairement aux minables d’aujourd’hui.

La France est en guerre ? Au contraire ! Elle n’a jamais été en paix avec ses voisins depuis si longtemps. Je reprends ici une fois encore l’observation de l’économiste Brad DeLong (en mettant à jour la durée) :

It is now 70 years since an army crossed the Rhine River bearing fire and sword. This is the longest period of peace on the Rhine since the second century B.C.E., before the Cimbri and the Teutones appeared to challenge the armies of the consul Gaius Marius in the Rhone Valley.

Parlons aussi un peu du mot « résistance ».

Si on écoute certaines sources, la « résistance », la « résistance au terrorisme », aujourd’hui, en novembre 2015, c’est aller boire des coups en terrasse ? Ou, pour ceux qui ne fréquentent plus les centre-villes, la « résistance », c’est juste continuer à aller faire ses courses dans son supermarché de banlieue ?

Sur le fond, j’approuve le raisonnement. Faire face à une menace terroriste, c’est essayer de ne pas avoir peur. C’est ne pas réagir en fonction de la peur. C’est, pour la grande majorité de la population, juste continuer à vivre comme avant l’apparition de la menace. Ca serait d’ailleurs bien que les gouvernants, eux aussi, ne fassent pas n’importe quoi en conséquence de la menace terroriste, ou n’exploitent pas la menace terroriste à leurs propres fins.

Mais qu’on ne parle pas de « résistance » !

La Résistance, pour moi, c’est « L’Armée des Ombres ». C’est Honoré d’Estienne d’Orves, Pierre Brossolette, Gabriel Péri, et tant d’autres, pourchassés, arrêtés, torturés, morts. C’est Jean Moulin.

Dans quelques semaines, comme tous les ans, quelques jours avant Noël, au plus vif de l’hiver, au plus noir de la nuit, je vais regarder le discours prononcé par André Malraux, le 19 décembre 1964, lors du transfert des cendres de Jean Moulin au Panthéon. En une vingtaine de minutes, tout est dit. La « Guerre », la « Résistance », c’est ça.

Comme Leclerc entra aux Invalides, avec son cortège d’exaltation dans le soleil d’Afrique et les combats d’Alsace, entre ici, Jean Moulin, avec ton terrible cortège. Avec ceux qui sont morts dans les caves sans avoir parlé, comme toi ; et même, ce qui est peut-être plus atroce, en ayant parlé ; avec tous les rayés et tous les tondus des camps de concentration, avec le dernier corps trébuchant des affreuses files de Nuit et Brouillard, enfin tombé sous les crosses ; avec les huit mille Françaises qui ne sont pas revenues des bagnes, avec la dernière femme morte à Ravensbrück pour avoir donné asile à l’un des nôtres. Entre, avec le peuple né de l’ombre et disparu avec elle — nos frères dans l’ordre de la Nuit…

La France est en paix, suivant la manière dont on la définit, depuis 1945 ou depuis 1962. Elle est en paix, depuis 70 ans ou 53 ans. Et aujourd’hui encore, malgré le 13 novembre 2015, non, elle n’est pas en guerre.

Albert Camus aurait écrit :

Mal nommer les choses, c’est ajouter au malheur du monde.

L’Europe est en paix. La France est en paix. C’est une chance. C’est précieux. C’est fragile.

Préserver la paix est une ardente préoccupation. Je ne voudrais pas voir mon pays en ruines au XXIème siècle. Proclamer stupidement « c’est la guerre », c’est s’en détourner. C’est tomber dans le piège des terroristes. Combattre des terroristes, démanteler des réseaux terroristes, ce n’est pas « faire la guerre ».

Nous ne sommes pas en guerre.

Mais à force de parler de guerre — la guerre justifie tout, la guerre justifiera tout — nous augmentons le risque d’autres catastrophes. Le 11 septembre 2001 avait justifié l’invasion de l’Irak — mais l’Irak n’avait rien à voir avec Al-Qaida.

Nous ne sommes pas en guerre. Je crains que ce ne soit déjà un point de vue minoritaire.

Jacques Prévert a écrit :

À force de dire des choses horribles, les choses horribles finissent par arriver.

Bonne nuit.

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