Ça ne passe pas

Billet écrit en temps contraint

C’est au pied du mur qu’on voit le maçon.

Au début d’une période, à la rentrée de septembre, ou à un autre retour de vacances. Quand il faut reprendre le rythme. Quand il faut te remettre à construire ton mur. Quand il faut reprendre ta place dans le trafic.

Tu essaies de te dire que ça va passer. Tu vas y arriver. Lentement, lourdement, jour après jour, tu remets ta vie en mouvement. Tu t’accroches. Tu t’adaptes. Les heures s’enchaînent, les journées s’enchaînent, tu fais tout ce qu’il y a à faire, tu portes les charges, les peines, les contraintes, les unes après les autres. Tu fais face. Tu prends le rythme.

Il vient même un moment où tu as l’impression d’avoir pris le dessus, d’avoir pris un peu le contrôle des événements. Tu arrives à respirer. Tu entrevois d’avoir un peu de temps, un peu d’air, un peu de marge de manœuvre, un peu de place. Tu en as même un peu.

Et puis ça ne marche pas. Ça ne passe pas.

Les événements te rappellent que tu n’as pas le dessus. Tu ne peux pas l’avoir. Tu n’es pas là pour ça. Tu n’es pas fait pour ça. Aucune chance.

Au milieu du suicide occidental, il était clair qu’ils n’avaient aucune chance.

Tu as fait face, mais ça ne suffit pas. Ça ne passe pas.

Soit on te rajoute de la charge — tous, tous autant qu’ils sont, tous, ils font bon marché de ton temps, ils font bon marché de ta peine. Ils t’en demandent toujours plus, pour toujours plus d’indifférence et d’ingratitude. Tu y es habitué. Tu anticipes l’indifférence. Tu attends l’ingratitude. Tu es surpris quand l’indifférence et l’ingratitude n’arrivent pas. Tu es presque rassuré quand ça arrive.

Soit il y a un imprévu, un aléa, une maladie. Tu tombes malade, ou ta fille tombe malade, ou quelqu’un d’autre tombe malade. Ou quelque chose tombe en panne, un bus, le lave-linge, quelque chose. Un incident, une mauvaise surprise, un impondérable. Ça peut être pas grand’chose. Il faut peu de choses pour tout faire dérailler. Un battement d’ailes de papillons. Tout ça est tellement fragile.

Tu te rappelles que tu es tout seul. Tu te rappelles que tu ne peux compter que toi. Tu te rappelles que, si tu ne fais pas telle ou telle chose, personne ne la fera à ta place.

Et donc ça ne marche pas.

Tu es dans le rythme, et tu n’en sors pas.

Ça ne passe pas.

Tu réalises que tu ne t’en sors pas. C’est une déprime qui vient en général le soir. Surtout le vendredi soir. Mais peut-être encore plus sûrement le dimanche soir.

Tu réalises que tu termines la journée exténué, sans avoir eu une minute à toi. Celle-ci comme les précédentes. Le vendredi, le dimanche, tu réalises que c’est toute la semaine écoulée, tout le week-end écoulé, où tu n’as pas eu une minute à toi. C’est pour ça que c’est plus dur le dimanche soir. Et en fin de mois, en fin de trimestre, en fin d’année. Aux heures des bilans. Les bilans sont cruels. Les faits sont têtus.

Ces soirs-là — presque tous les soirs, en fait –, tu réalises que ta vie commence quand c’est l’heure d’aller se coucher. Ta vie commence quand elle est finie. Que, au fond, ce que tu as vécu ce jour-là, comme les autres jours, ce n’est pas vraiment ta vie, ce n’est pas ta vie pour toi, c’est ta vie pour d’autres. Mais ce n’est pas toi. C’est pas ta vie. C’est une prison.

Il n’y a pas de place pour toi.

Ni dans l’espace, ni dans le temps.

Il n’y a pas de place pour toi.

People in this world we have no place to go

C’est comme ça. C’est toujours comme ça. En un sens, ça a toujours été comme ça — et, dans la configuration actuelle, ça fait des années et des années que ça dure. C’est comme ça. Les faits sont têtus, disait Lénine.

Факты — упрямая вещь

Tu sais que ce n’est pas possible, mais tu voudrais juste que tout ça s’arrête.

Tu n’as aucune idée concrète d’alternative, d’échappatoire, de « plan B », mais tu voudrais juste que ça arrive. Tu voudrais « passer à autre chose », sans avoir la moindre idée de « autre chose ».

Tu es fatigué, c’est tout.

Tu ne sais même plus depuis combien de temps tu es fatigué. Tu es fatigué d’être fatigué. Tu as peur d’être fatigué.

Le sommeil n’y change plus grand’chose.

Rien n’y change plus grand’chose.

La science ne peut probablement rien pour toi.

Personne ne peut rien pour toi.

Et Charles, la tête dans ses deux mains, reprit d’une voix éteinte et avec l’accent résigné des douleurs infinies :
— Non, je ne vous en veux plus !
Il ajouta même un grand mot, le seul qu’il ait jamais dit :
C’est la faute de la fatalité !

Ton seul projet, c’est continuer. Tu ne sais pas pourquoi. Mais tu continues. Faute de mieux.

Comme tout le monde, non par illumination, mais faute de mieux.

Tu sais que, dès demain, tu vas essayer de reprendre le rythme. Tu y arriveras peut-être. Tu feras face. Tu as toujours fait face. Tu n’as jamais laissé tomber. Tu arriveras peut-être à tenir le rythme. Tu arriveras peut-être même à revenir à l’impression de prendre le dessus. Tu arriveras à te dire que tu as pris le dessus.

Jusqu’à ce que les événements te rappellent que tu n’auras jamais le dessus. C’est pas ta vie. C’est pas à toi. Tu n’es pas là pour ça. Tu n’es pas fait pour ça.

Mais au bout du compte
On se rend compte
Qu’on est toujours tout seul au monde

Pourquoi c’est toujours les mêmes qui s’amusent ?

Bonne nuit.

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