Pas de quoi être fier

La fierté est à la mode.

La semaine dernière, à l’occasion de l’ « hommage national » aux victimes des attentats du 13 novembre, le gouvernement français a invité les citoyens à « prendre des selfies en bleu-blanc-rouge » avec le hashtag #FiersdelaFrance.

Ce week-end, l’ancien petit président, de plus en plus aplati, en a remis une couche sur les « racines chrétiennes » de la France, dont il faut être « fiers » :

Quand on survole la France, que voit-on ? Un long manteau de cathédrales et d’églises ! Nos racines sont chrétiennes, et nous en sommes fiers ! C’est parce qu’il y a des identités qu’il y a de la diversité. Je refuse un monde aplati.

Et ça continue, encore et encore. Fier de ceci, fier de cela.

C’est que le début, d’accord, d’accord.

Ça fait des années que je vois défiler les « marches des fiertés » et autres « machin-prides ». Dans mon souvenir, ça a commencé par les « gay-prides » dans les années 1990s. Et puis ça s’est généralisé. Partout, chacun est invité à affirmer bruyamment sa fierté identitaire, sa fierté d’être ceci ou cela. Parfois c’est dissimulé — typiquement, les « Manifs pour Tous » étaient un mélange discret de « catho-pride » et d’ « hétéro-pride » (avec de vrais morceaux d’homophobie dedans). Parfois c’est juste grotesque — je me rappelle d’un mariage particulièrement navrant, entrecoupé de vociférations « Fier d’être bourguignon » … mais je ne veux pas me fâcher ce soir avec les Corses …

Fier de ceci, fier de cela … En général, je n’y prête pas beaucoup d’attention. Ça me laisse indifférent, mais ça fait partie de l’esprit de l’époque. L’époque carbure à ce qu’elle appelle la fierté.

Périodiquement, j’essaie de comprendre. Et je ne comprends pas. Je ne comprends pas cette obsession contemporaine de la fierté.

Il faut être fier ! Il faut être fier de son identité ! Il faut défendre son identité ! Il faut être fier de soi ! Il faut défendre ses fiertés ! Il faut être fier d’être fier ! Je ne comprends pas.

Tout le monde a le droit de vivre. Tout le monde a le droit d’être comme il est. Chacun fait comme il peut avec ce qu’il a, comme il est. Alors quel besoin d’affirmer bruyamment qu’on est fier d’être ceci ou cela ? Pourquoi tant de bruit ? Pourquoi ?

Quelle drôle d’idée ! Quelles drôles d’idées !

Fier de son identité sexuelle ?

Fier de son orientation sexuelle ?

Fier d’appartenir à un pays, à une ethnie, à une région, et à tous les folklores, traditions, superstitions et autres simagrées qui s’y rattachent ?

Fier d’une foi religieuse ?

Fier d’être de telle ou telle génération — X, Y, Z et y a quoi après Z d’ailleurs ?

Fier d’être supporter de tel ou tel club sportif ?

Fier de travailler dans tel ou tel secteur d’activité ? Fier d’appartenir à telle ou telle entreprise ?

Il s’agit le plus souvent être fier de caractéristiques qu’on n’a pas choisies, pour lesquelles on n’a pas fait grand’chose. Il s’agit d’être fier d’états de faits issus du hasard, prédéterminé ou hérité. D’être fier d’une situation à laquelle on est arrivé sans vraiment s’en rendre compte. Bref, d’être fier d’être. Juste fier d’être.

Reprenons.

Fier de son sexe ? On est né garçon ou fille, c’est comme ça, y a pas de quoi être fier ou honteux. Je suis un mâle, je ne vois pas quelle fierté je dois en tirer. Si j’étais une femelle, je ne vois pas non plus pourquoi je devrais en être fier.

Fier de son orientation sexuelle ? On fait ce qu’on veut, on est comme on est, mais pourquoi le hurler sur tous les toits ? Je suis hétérosexuel, et alors ? J’aurais pu naître homosexuel, et alors ?

Parenthèse : Je comprends bien que, les « gay-prides » ont eu une fonction historique de revendication égalitaire. C’était, initialement, un acte politique. C’était nécessaire. Mais aujourd’hui ? Est-ce vraiment encore le cas aujourd’hui ? Est-ce que ce vacarme est politique ? Peut-être. Peut-être pas. Fin de la parenthèse.

Fier d’appartenir à un pays, à une ethnie, à une région ? Je suis français. J’aime mon pays. J’aurais pu naître allemand. J’aurais pu naître belge. J’aurais pu naître russe. Si j’étais né ou devenu américain, est-ce que j’aurais planté un drapeau à ma fenêtre à l’automne 2001 ? Je n’en sais rien. Mais décidément, non, je ne comprends pas ce besoin de proclamer à la face du monde « je suis Français », ou « je suis Américain ». Je ne comprends pas.

Fier de sa religion ? Affaire privée, non ?

Fier de sa génération ? Je suis né sous Georges Pompidou. J’aurais pu naître sous Valéry Giscard d’Estaing ? Qu’est-ce que ça change ? J’ai eu de la chance de ne pas être né sous Félix Faure, je n’ai pas eu vingt ans à Verdun.

Fier du PSG ? Ha ha ha …

Fier de travailler ici ou là ? Je travaille dans l’informatique. Je n’en suis pas particulièrement fier — j’ai même écrit un long billet intitulé « La Honte de l’Informatique » . J’étais probablement fier d’être informaticien, quand j’étais jeune et idiot. Tout ça me semble maintenant tellement dérisoire.

Fier d’habiter quelque part ? J’ai la faiblesse de penser que la majorité de mes contemporains habitent là où ils habitent un peu par défaut, un peu par accident, à la suite de divers événements peu ou pas sollicités. Là où on a trouvé à se loger, pas loin de là où on a trouvé du travail, là on a voulu rester parce que les enfants étaient scolarisés, bref là on a pu. On fait ce qu’on peut. We just ended up here.

Essayons de décrypter.

Le discours idéologique sur la fierté renvoie au discours idéologique sur le choix — tout n’est que choix individuel, vous êtes responsable de vos choix, si vous êtes pauvres et malheureux c’est de votre faute salauds de pauvres, there is no such thing as society, etc. Pendant que les gens sont occupés à se proclamer fiers de ce qu’ils sont, ils ne remettent pas en cause le système, et l’oligarchie peut dormir tranquille. Les 1%, eux, n’ont pas besoin de proclamer bruyamment leur fierté d’accaparer 50% des richesses du monde !

Il y a aussi, comme dans la plupart des discours idéologiques contemporains, une fonction de compensation. Le système ne se soucie plus, depuis longtemps, d’améliorer les conditions de vie du plus grand nombre. Pour la grande majorité des citoyens français contemporains, l’histoire de ces dernières décennies est celle d’une lente détérioration. Alors, pour oublier ce qu’ils deviennent, pour effacer ce qu’ils sont devenus, on convainc ces braves gens qu’ils doivent être fiers de ce qu’ils sont. Fiers d’être Français, fiers d’être hétérosexuels, fiers du PSG, etc — ça compense. Ça distrait. Super.

Ils s’abreuvent de bals populaires
D’feux d’artifice et de flonflons
Ils pensent oublier dans la bière
Qu’ils sont gouvernés comme des pions.

Je trouve ma vie généralement moche. Je sais que d’un point de vue matériel, j’ai de la chance, je n’ai pas à me plaindre. D’un point de vue moral et spirituel, c’est autre chose. Mais j’ai de la chance quand même. Tout cela ne me rend généralement ni fier, ni honteux. Ma vie est comme elle est. Je suis comme je suis.

Comme est moche la vie de millions de gens. Et des millions de gens ont des vies beaucoup plus moches que la mienne. Ça ne me rend pas plus fier de la mienne.

Chacun fait comme il peut — bien plus souvent que comme il veut. Il n’y a pas à en avoir honte. Il n’y a pas non plus à en être fier. On est comme on est. On est en grande partie comme on nous a fait, comme nous ont fait les ascendances, les apprentissages, les expériences, les contextes, les hasards, les chances, les malchances. On fait de notre mieux. On s’adapte. On essaie de survivre. On essaie de vivre. On essaie de bien faire. On essaie d’être honnête et décent. On essaie de bien faire notre travail. On essaie d’éduquer nos enfants. On essaie de se protéger du froid et des maladies pendant l’hiver. On est tous — nous, les 99% — sur le même bateau.

Comme tout le monde, non par illumination, mais faute de mieux.

La vie contemporaine n’a pas grand’chose à voir avec la fierté.

Plus souvent hélas avec la honte.

Y’a des choses qu’on pense
Qu’on voyait pas comme ça
Mais on garde le silence
Et on presse le pas
Des regards qu’on détourne
Des gestes qu’on fait pas
La conscience un peu sourde
Et pas très fier de soi

Nous sommes tellement peu de choseNous sommes tellement seuls. Nous sommes tellement vains.

Il faut être fier de soi ? Je ne suis pas fier de moi. Mais je n’ai pas non plus complètement honte de moi.

Il faut s’aimer ? Je ne m’aime pas. Mais je ne me déteste pas non plus complètement.

Personnellement, je me suis toujours méfié du « je ». Et du « on », aussi, d’ailleurs. Au lycée, et avant, et après, on m’a appris que « le moi est méprisable » : dans une dissertation, ne jamais dire « je », ne jamais étaler des convictions personnelles, ne jamais verser dans la subjectivité, exposer des faits, confronter des idées, mais ne pas parler de soi, et ne pas dire ce qu’on pense. Le moi est méprisable. Le moi est sans intérêt. Le moi est hors sujet. Mais cela doit être terriblement XXème siècle …

Dans le merveilleux monde professionnel, j’ai beaucoup de mal à dire « je » en entretien de recrutement. Je dis trop « on » ou « nous », ça passe mal, on me le dit souvent. J’arrive, à la rigueur, à dire « mon équipe ». Mais plus spontanément, lorsque je suis amené à décrire une réussite, je dis « l’équipe », « le groupe », « le projet », « le collectif », « la dynamique ». Nous avons réussi ceci, nous avons bâti cela — nous sommes fiers de ce que nous avons réalisé, nous sommes fiers de ce que nous avons construit. Ensemble. Est-ce que ça aussi, c’est terriblement XXème siècle ?

Let the sky fall
When it crumbles
We will stand tall
And face it all together

Il faut se mettre en avant ? Il faut être fier de soi ? « Moi je, moi je, moi je ! » ? Il faut être prêt à bouffer les autres ? Il faut se préparer à bouffer les autres ? A dévorer, à tuer, à affirmer sa supériorité, et à être fier de tout ça ? Quelle drôle d’époque. Epoque de baudruches. Epoque de prétentieux. Epoque d’individualistes.

Il tient pas la moyenne, c’est tout. Avec les prétentieux, c’est toujours pareil : moi je, moi je … sur le terrain plus personne.

Bref, personnellement, je conçois la fierté comme une notion surtout collective, et surtout projective. Il faut être fier de ce qu’on fait, ce qu’on produit, ce qu’on apporte. Il faut être fier de ce qu’on fait, pas de ce qu’on est. Il faut être fier de ce qu’on a apporté, pas de ce dont on a hérité. Il faut être encore plus fier de ce qu’on a réalisé au sein d’un ensemble, au sein d’un collectif, au sein d’un écosystème.

J’imagine qu’on peut être encore plus fier, lorsqu’on contribue positivement à quelque chose qui en vaut la peine, à un progrès, à un bien-être, à un mouvement historique.

Il faut être fier de ce qu’on apporte à l’humanité !

Mais tout le reste — être fier de comment on est né, fier d’où on est né, fier d’où on vient, fier de ses coutumes, fier de son dieu, fier de ce dont on a hérité, fier de ce qu’on est, fier d’exister — tout le reste, pour reprendre une expression apprise dans mon enfance, tout le reste, désolé, mais y a pas de quoi être fier !

Bonne nuit.

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