Seuls sur Terre

Ceci est une sorte de billet d’humeur.

En ce début décembre 2015, en cette veille du premier tour des élections régionales, l’humeur en France est juste lugubre. Tout concourt à rendre l’humeur lugubre.

Lugubre est la saison. Le froid. Le manque de lumière. Les journées les plus courtes de l’année. Ça n’a l’air de rien, mais c’est important. Ce n’est pas négligeable. Nous sommes des mammifères. On l’oublie trop facilement. Il faut en tenir compte.

Lugubre est cet « état d’urgence », d’au moins trois mois — en supplément au plan Vigipirate, qui, lui, dure depuis exactement dix-neuf ans.

Lugubre est toute cette ambiance « post-13-Novembre ». Les soldats désarmés qui circulent un peu plus de partout. Les contrôles de sécurité plus ou moins bidons improvisés aux entrées des centres commerciaux et de divers magasins. Même pour rentrer dans un machin de « fast-food », il faut subir un soi-disant « détecteur de métaux » — autrement dit : de la « mal-sécurité » pour protéger la « mal-bouffe » ? Tout ça n’arrêtera aucun malfaisant déterminé, mais c’est supposé rassurer les honnêtes gensBeati pauperes spiritu.

Lugubre est cette « guerre » , ou « drôle de guerre » , où cet exécutif à bout de souffle cherche son salut, comme George W. Bush pendant les lugubres premières années de ce siècle.

Lugubres sont ces élections régionales qui vont confirmer l’évidence : le Front National est le premier parti de France. Toutes les leçons de morale et autres faux semblants n’y changeront rien. Le Front National est le premier parti de France — le premier de la « bande des trois », la droite extrême (FN) devançant la droite décomplexée (ex-UMP) et la droite complexée (P « S »). C’est comme ça. Et ça n’a rien d’étonnant vu l’état du pays. Et il y a des précédents — par exemple, l’Allemagne d’Heinrich Brüning, de 1931 à 1933.

Toutes les leçons de morale administrées depuis des décennies ne peuvent plus masquer le chômage, la misère et l’exploitation, l’incompétence des « élites dirigeantes », le démantèlement de l’industrie, le déclassement, l’épuisement, la soumission à l’OTAN (et autres avatars de l’Empire américain), à la BCE (et autres avatars du Quatrième Reich), ainsi qu’aux pétro-monarchies du Golfe Persique (et autres oligarchies de papier). Mais dimanche soir à la télévision, les « soirées électorales » ne seront guère que d’interminables leçons de morale.

Sur ces élections régionales, le meilleur texte que j’ai lu est le billet d’Eric Verhaege, intitulé « La France face à l’iceberg FN » :

Vendredi dernier, je déjeunais à Valenciennes (…) Ce jour-là, j’ai entendu un sentiment d’inexorable, la volonté de taire la panique qui existe dans les rangs des élus, (…) personne n’est véritablement surpris, et personne ne conteste vraiment la rupture qui existe entre la nomenklatura locale et le peuple.

Je ne suis pas toujours d’accord avec Eric Verhaege, mais son blog mérite d’être suivi, j’y passe périodiquement, car il touche souvent juste. Son blog s’intitule « Jusqu’ici tout va bien » , référence directe, je suppose, à « La Haine » , film de Matthieu Kassovitz sorti à l’été 1995 (vingt ans ! putain vingt ans !) :

C’est l’histoire d’un homme qui tombe d’un immeuble de cinquante étages. Le mec, au fur et à mesure de sa chute se répète sans cesse pour se rassurer : jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien, jusqu’ici tout va bien.
Mais l’important n’est pas la chute, c’est l’atterrissage.

Bref, l’humeur est lugubre.

Pour se rassurer, ceux qui le peuvent se réfugient dans leur travail. Ou dans tel ou tel loisir. Ou dans l’hyper-consommation. C’est aussi la période de Noël. Je n’aime plus Noël. Je n’aime plus Noël. Les objets m’étouffent. Pour moi, Noël et les objets contribuent aussi au lugubre de la période de fin d’année.

En décembre c’est l’apothéose,
La grande bouffe et les p’tits cadeaux,
Ils sont toujours aussi moroses,
Mais y’a d’la joie dans les ghettos,
La Terre peut s’arrêter d’tourner,
Ils rateront pas leur réveillon;

L’humeur est lugubre — mais cela n’a rien de surprenant. Le solstice d’hiver approche : c’est dans le calendrier. Et tout le reste, toutes ces nuits qui descendent sur le monde, l’Europe, la France, ne les a-t-on pas vues venir ?

Plus rien ne s’oppose à la nuit
Rien ne justifie

On ne devrait pas être surpris. On ne devrait pas se dire autant : « Comment en est-on arrivé là ? » Mais on est, de nos jours, facilement surpris d’être surpris.

Je dois me méfier de la tentation de regarder en arrière, ou plutôt de trop regarder en arrière. Mais on peut peut-être se l’autoriser en fin d’année, quand il s’agit d’essayer de faire un bilan de l’année écoulée. Ou quand approche le troisième anniversaire de ce blog. Ou le cap psychologique des quatre cents billets. C’est pas la fin du monde, c’est juste la fin de l’année, ou la fin d’une période.

Alors je pense au billet « On devrait être en train de coloniser Mars » , écrit en janvier 2015.

On est en 2015. On devrait être en train de coloniser Mars. (…)
On est en 2015. On tourne en rond, comme des rats dans une cage, on s’entre-tue et on s’épuise, on se ruine la santé et on se pourrit la vie, juste pour participer à l’enrichissement d’oligarques toujours moins nombreux et toujours plus opulents. On a peur. On a peur. On nous a volé le progrès. On nous a volé l’avenir.

Je pense d’autant plus à Mars que j’ai eu la chance de voir il y a quelques jours le film de Ridley Scott, dont le titre en original est « The Martian » , traduit en français par « Seul sur Mars » . J’ai adoré ce film. Un film inventif, un film surprenant — un film pour geeks aussi. Nostalgia’s for geeks. Un film de science-fiction. Un film dans l’espace. Un film dans l’avenir. Un film pour aller voir au-delà de là où on est, ici et maintenant.

Cette année encore a régressé l’idée qu’il faut regarder au-delà de cette planète. L’année 2015, comme les précédentes, et, je le crains, comme les suivantes, est une année de régression. Est-ce donc cela, le XXIème siècle ? Plus on avance, plus on recule. Plus on avance, plus les idéaux de progrès — scientifique, économique, social, politique — reculent. Plus on avance, plus on se retrouve face à des fantômes du passé qu’on croyait exorcisés — typiquement, les vieilles religions débiles. Plus on avance, moins on regarde au-delà de nous-mêmes. Oui, on tourne en rond. Seuls sur Terre. Seuls en Europe. Seuls en France.

De monde meilleur on ne parle plus
Tout juste sauver celui-là

Alors je pense au billet « La mise à mort programmée de la Grèce » , écrit en juin 2015, juste avant la séquence historique incroyable qui a culminé par le référendum du 5 juillet 2015, et qui s’est terminée par l’ignominie du 13 juillet, lugubre liquidation d’une démocratie en plein été. Tourbillon de feuilles avant l’orage. A quoi va ressembler la France quand elle ne pourra plus se cacher que le Front National y est majoritaire ?

Meina Gladstone nodded, gathered her cape more tightly around her, and stepped back through the portal to a world which would never be the same again.

Alors je pense à d’autres billets plus anciens, par exemple « L’homme le plus dangereux d’Europe » et « La grande récession est d’abord un état d’esprit » écrits en février 2013, ou encore « L’inversion des limites » écrit en décembre 2013. Tout cela n’est pas si incohérent. Tout ceci n’est pas si imprévisible.

You’re here because you know something. What you know you can’t explain, but you feel it. You’ve felt it your entire life, that there’s something wrong with the world. You don’t know what it is, but it’s there, like a splinter in your mind, driving you mad. It is this feeling that has brought you to me. Do you know what I’m talking about?

Alors je pense aussi à des billets que je n’ai pas écrits, faute de temps ou d’énergie — ou parce que je ne tenais pas encore de blog. À des tweets qui auraient pu devenir des billets. À des idées qui se sont perdues.

Je pense à tout ce que je ne peux pas dire.

Alors, je pense au billet « La tentation du Front National » , écrit en mars 2015.

Alors, jusqu’où allons-nous descendre ?

Jusqu’où faudra-t-il descendre ?

… a world which would never be the same again.

We shall overcome.

Bonne nuit.

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