La fête des fous

Billet écrit en temps court

« La Fête des Fous » est, selon Wikipédia, une tradition médiévale. Pour moi, c’est le titre d’un livre de Marie-France Garaud, que je lirai si j’avais le temps, paru il y a une dizaine d’années, peignant la décadence de la Cinquième République. Vu l’état de ce régime aujourd’hui, c’était peut-être aussi un livre prophétique. Il faudrait le lire.

Mais mon propos ce soir n’est pas la politique française. Il est plus général. Même si, en matière de folie, il y aurait beaucoup à dire du personnel politique résiduel de la Cinquième République — à commencer par l’ancien petit Président (« Passe moi la salade, je t’envoie la rhubarbe ! » ) et l’actuel petit Premier Ministre (« Je ne suis pas venu pour m’excuser ! » ) : deux petites brutes à enfermer, si vous voulez mon avis.

La fête des fous est, je le crains, la réalité tragique du monde contemporain.

Tous ces gens sont fous.

J’ai souvent l’impression d’être entourés de fous, de travailler avec des fous, de vivre avec des fous. C’est une impression qui revient, périodiquement, à des degrés divers, variables dans le temps. Pas tout le monde bien sûr. Mais suffisamment. Et parfois des très, très proches.

J’ai surtout souvent l’impression que ce petit monde est mené par des fous. On dit souvent « Seuls les paranoïaques survivent » ; je dirais surtout « Seuls les fous dirigent ».

Par « fous », j’entends : déraisonnables. Échappant au sens commun. Échappant aux contraintes et aux vicissitudes de la vie ordinaire, du monde banal. Échappant à la pesanteur commune. Échappant à la retenue qui s’impose à chacun. Sans « sur-moi ». Sans morale. Sans limites. Je n’aime pas le mot « normal », alors j’essaie de l’éviter ici.

Par « fous », j’entends ensuite psychopathes, sociopathes, névropathes. Des mots qui ont chacun un sens compliqué, mais bien précis. Des mots qui désignent a priori des malades.

Depuis les années 1990s, Scott Adams décrit dans sa bande dessinée « Dilbert » toutes les absurdités, sans cesse renouvelées, de la vie de bureau. Selon une amie américaine, la phrase la plus juste que Scott Adams ait jamais écrite est énoncée par Dogbert dans la planche datée du 14 juin 1998, ce qui ne nous rajeunit pas :

Reality is always controlled by the people who are the most insane.

« Insane » en anglais se traduit simplement par « fou » en français, même si on peut être tenté de chercher une traduction plus subtile. « Sane » voulant dire « sain », « insane » pourrait vouloir dire « malsain », ce qui est un des aspects de la folie, mais a un sens hygiénique plus poussé, voir moral. « Insane » : malsain, malpropre, malodorant, puant … Mais non, c’est plus simple : « insane », c’est juste « fou ».

« Sanity » ne se traduit pas par « sanité » (franglais!), mais juste par « santé », au sens général de « santé morale », ou « santé mentale », ou « rectitude ». « Insanity », c’est juste « folie ».

Il y a dans le monde du travail contemporain une prime au malsain. Au puant. Au sale. Une prime à la folie. Un encouragement systémique et profond à la folie. À dépasser les bornes. À ne pas respecter les règles morales et la décence élémentaire. À ne pas respecter ses semblables. A ne respecter rien ni personne — sauf peut-être l’argent et la puissance.

Il y a dans le monde contemporain en général une prime à la folie.

On ne soigne pas les fous, on leur promeut.

Mon expérience des organisations est que la promotion hiérarchique sélectionne les plus fous — autrement dit, les moins décents, les moins moraux, les moins réfléchis. Le système favorise les indécents, les immoraux, les irréfléchis, les sans scrupules, les sans morales, et in fine les psychopathes et autres sociopathes. Le système favorise les brutes.

Et a contrario, le système défavorise les cérébraux, les discrets, les réfléchis, les modestes, les moraux, les décents — ce qu’il appelle les losers.

Et qu’on ne l’oublie pas : ce sont les gens au sommet qui définissent la réalité, qui définissent comment est le monde. Ce n’est pas neutre, ce n’est pas juste déplorable, que la sélection favorise les psychopathes — c’est dramatique. C’est glaçant.

Dans les années 1980s était en vogue le « Principe de Peter » : Dans une hiérarchie, tout employé a tendance à s’élever à son niveau d’incompétence. S’il est compétent, il sera promu. S’il arrive à un niveau où il n’est plus compétent, il y reste.

Je pense qu’on peut le décliner ainsi : Tout individu s’élève à son niveau de folie, ou de psychopathologie. Tant qu’il est entouré de gens plus sains que lui, il pourra progresser. Dès qu’il atteint un niveau où il parait sain, parce que entouré de gens aussi malsains que lui, il y reste.

Il y a quelques semaines, au détour d’une brève de « L’Esprit Public » consacrée à une biographie du patron de presse Franz-Olivier Giesbert, alias FOG, Philippe Meyer a brièvement utilisé le concept d’Übermenschen (surhomme) pour caractériser la néo-bourgeoisie sournoise qui tient ce pays. Et il a rappelé en quelques phrases les caractéristiques classiques des Übermenschen : des individus qui considèrent qu’ils ne sont pas tenus par des règles, écrites ou non-écrites ; qui considèrent que les règles ne s’appliquent qu’aux gens ordinaires ; qui se proclament au-dessus de ça, qui n’ont que du mépris pour ceux qui sont en-dessous ; etc.

Il y a quelques années, de retour d’une formation professionnelle de quelques jours à HEC (ou institution équivalente pour apprentis Übermenschen), mon frère m’avait raconté son effroi. Et pourtant mon frère est un suradapté — il est beaucoup plus adapté que moi au monde contemporain. L’idéologie de HEC (et institutions équivalentes pour aspirants Übermenschen), pour reprendre un très officiel slogan de HEC, c’est « apprendre à oser ». Autrement dit, apprendre à faire fi des préjugés, des règles et de toute forme de morale. Pour reprendre un des mots que je déteste le plus : c’est être « décomplexé » ! No limit! No ethics, no rules! The sky is the limit! La fin justifie les moyens ! « Apprendre à oser », c’est apprendre à tricher, à mentir, à mépriser, à humilier, à détruire. C’était un peu avant septembre 2008, il me semble. Une grande fête des fous, septembre 2008…

Quand nous étions au collège ou au lycée, mon frère et moi avions entendu un professeur d’histoire-géographie, ou de français, expliquer que « La fin justifie les moyens » est juste le principe de base de tous les totalitarismes.

Je garderai pour un autre soir un retour sur le concept cher à George Orwell de « Common Decency », popularisé il y a quelques années par Jean-Claude Michéa.

Il y a dans le monde contemporain une prime à l’indécence.

Il y a dans le monde contemporain une prime à la folie.

A vrai dire, pour beaucoup de gens — dont je me rapproche de plus en plus au fil des années — ce monde est juste une folie. Rien de plus. Rien de moins.

Ce monde est malade. Ce monde est toxique.

Ces gens sont fous.

Ces gens sont fous. Ces gens sont fous. Ces gens sont fous.

Et je vis avec eux. Et je dois vivre avec eux. Et je dois vivre avec le monde qu’ils façonnent à leur image. Et je dois m’adapter à eux.

Un auteur indien nommé Jiddu Krishnamurti aurait écrit :

It is no measure of health to be well adjusted to a profoundly sick society.

Je l’ai déjà écrit : à force de m’adapter, je n’arrive plus à me projeter. Je ne sais même plus pourquoi je suis là, ce que je suis — je ne fais qu’essayer de m’adapter.

Je l’ai déjà écrit : je ne comprends pas comment ce monde tient encore debout. Je ne comprends pas comment ce monde, tellement artificiel et tellement fragile — lourd, vaste, fragile, tragique et compliqué — comment ce monde tient encore debout.

Si ce monde est fou, pourquoi s’adapter à lui ?

À quoi bon ?

Comment est-ce que tout ça tient encore debout ?

Comment est-ce qu’on arrive encore à tenir debout au milieu de tout ça, au milieu de toute cette folie ?

Et comment arriver à élever des enfants au milieu de toute cette folie ?

Je n’ai pas de réponse, pas plus maintenant que lors de billets précédents sur des thèmes analogues. Faute de mieux, je ne vois qu’une bête réponse : parce qu’on n’a pas le choix, comme les poilus à Verdun.

Bonne nuit.

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