Pistes de lecture – Les terreaux du 13 novembre 2015

Les massacres du vendredi 13 novembre 2015 ont quatre semaines. Bientôt un mois. L’émotion retombe en France.

De tels massacres ne sont pas arrivés par hasard. Une telle tempête n’éclate pas dans un ciel bleu. Un tel désastre n’aurait pas dû surprendre. De fait, il n’a pas surpris tout le monde. Mais il a surpris la majorité de nos contemporains.

Le monde contemporain, comme j’avais essayé de l’expliquer quelques jours avant le 13 novembre 2015, à force de refuser l’idée même de surprise, s’expose à des surprises toujours plus violentes.

Denial is the most predictable of all human responses.

Les massacres du 13 novembre 2015 sont des actes individuels délibérés, mais qui ont été possibles, construits, facilités, par diverses causes structurelles, collectives, historiques, plus ou moins profondes.

Aucune plante ne pousse hors sol. Il faut un substrat, il faut de la terre, des minéraux, de l’eau, du compost, des engrais — bref, des terreaux.

Dans quels terreaux ont poussées les racines du 13 novembre 2015 ?

Quelques pistes de lecture à la recherche de ces terreaux …

* * *

Michel Houellebecq, dans le Corriere Della Sera le 19 novembre 2015, traduit sur le site les-crises.fr le 23 novembre 2015 (qui, sur ce sujet-là comme sur tant d’autres, est une mine irremplaçable), explore le terreau du pourrissement de l’Etat français, et de l’incompétence de ses dirigeants.

La situation déplorable dans laquelle nous nous trouvons est à attribuer à des responsabilités politiques précises ; et ces responsabilités politiques devront, tôt ou tard, être passées au crible. Il est très improbable que l’insignifiant opportuniste qui occupe le fauteuil de chef de l’État, tout comme l’attardé congénital qui occupe la fonction de Premier ministre, pour ne pas mentionner ensuite les « ténors de l’opposition » (LOL), sortent avec les honneurs de cet examen.

Qui a décidé des coupes budgétaires dans les forces de police, jusqu’à les réduire à l’exaspération, les rendant presque incapables de mener à bien leurs missions? Qui a enseigné pendant de nombreuses années, que les frontières sont une vieille absurdité, symbole d’un nationalisme dépassé et nauséabond ? Il est évident que ces responsabilités ont été largement partagées. Quels leaders politiques ont empêtré la France dans des opérations absurdes et coûteuses, dont le principal résultat a été de faire basculer dans le chaos d’abord l’Irak, puis la Libye ? Et quels gouvernements étaient près, jusqu’à peu, à faire la même chose en Syrie ?

Jeffrey Sachs, dans Project Syndicate, sous le titre « Ending Blowback Terrorism », le 19 novembre 2015, explore le terreau des guerres pourries de l’ « Occident » , des interventions vaines et meurtrières de la « communauté internationale » au Moyen-Orient et ailleurs :

Such operations have failed — repeatedly and frequently disastrously — to produce legitimate governments or even rudimentary stability. On the contrary, by upending established, albeit authoritarian, governments in Iraq, Libya, and Syria, and destabilizing Sudan and other parts of Africa deemed hostile to the West, they have done much to fuel chaos, bloodshed, and civil war. It is this turmoil that has enabled ISIS to capture and defend territory in Syria, Iraq, and parts of North Africa. (…)

Finally, the long-term solution to regional instability lies in sustainable development. The entire Middle East is beset not only by wars but also by deepening development failures: intensifying fresh water stress, desertification, high youth unemployment, poor educational systems, and other serious blockages.

More wars — especially CIA-backed, Western-led wars — will solve nothing. By contrast, a surge of investment in education, health, renewable energy, agriculture, and infrastructure, financed both from within the region and globally, is the real key to building a more stable future for the Middle East and the world.

  • Sans commentaires. Allez expliquer à la génération Bush que leurs guerres n’ont rien résolu et ne résoudront rien !

Myriam Benraad, interviewée dans Les Inrockuptibles, sous le titre « L’Etat islamique est l’envers du décor sanglant de la mondialisation », le 15 novembre 2015, explore le terreau d’une jeunesse mondiale livrée à elle-même par la mondialisation.

Concernant l’Etat islamique il y a également une grande hypocrisie, car on sait très bien qu’il ne s’agit pas seulement d’une organisation moyenne-orientale. C’est un phénomène global, comme en témoignent les attaques qui ont frappé la France. C’est une organisation qui veut se venger du monde entier, et ce message de vengeance contre « l’ordre mondial » parle à beaucoup de gens.

Si l’EI est aussi influent partout dans le monde — et pas seulement au Moyen-Orient — c’est qu’il a un discours articulé, qu’il diffuse abondamment sur internet. Il faut bien comprendre que l’Etat islamique n’est pas religieux. On nous présente son irruption comme un choc des civilisations, qui opposerait le monde musulman à l’Occident judéo-chrétien, mais ce n’est pas le cas. C’est un mouvement à la fois terroriste et révolutionnaire, de critique du monde. (…)

Prenons le cas des combattants français en Syrie. Qu’on arrête de se mentir : ils ne sont pas partis parce que ce sont des psychopathes. Ils sont partis parce qu’il y a une crise de la jeunesse en France. Ils sont tentés par l’EI parce que c’est romantique, c’est l’aventure, c’est la révolution face à des conditions qu’ils n’acceptent plus. Les jeunes qui se sont radicalisés sont tantôt des chômeurs, tantôt des gens en crise spirituelle qui basculent dans l’islam radicale, tantôt des gens qui avaient envie d’aventure parce qu’ils s’ennuyaient.

Le résultat de la démission du politique face à cela c’est qu’en France des centaines de civils meurent désormais. C’est terrible comme constat mais je ne pense pas qu’on puisse continuer à se mentir à ce sujet.

  • Sans commentaires.

Jason Burke, interviewé dans Le Temps, sous le titre fort explicite « L’Etat islamique propose une vie plus excitante que de travailler au McDonald’s », le 19 novembre 2015, explore également ce terreau de la jeunesse abandonnée à la tentation de Daech.

Regardez la démographie des djihadistes: ce sont pour la plupart de jeunes hommes entre 18 et 25 ans, venus de milieux pauvres et relativement peu éduqués, comme ceux qui composent les petits groupes criminels de rue. Leur apparence, leur langage sont similaires. La sous-culture du « rap djihadiste », du « gangster djihad », est assez significative de ce point de vue. Ce que les djihadistes offrent à ces jeunes, c’est ce que la culture du « gangsta rap » offre aussi. Les images postées sur les médias sociaux depuis Raqqa ou Mossoul ressemblent au rap: des jeunes avec des armes qui se présentent comme dangereux.

Ce qui distingue l’Etat islamique d’Al-Qaida, c’est qu’il offre aussi des opportunités sexuelles, des mariages, voire des esclaves. Al-Qaida imposait un célibat forcé, avec pour ses membres une très forte probabilité de mourir. L’Etat islamique est différent. Sa base syrienne est bien plus confortable, bien plus accessible, les communications y sont bien meilleures que dans la zone pakistano-afghane. Il y a des voitures de luxe où ses combattants adoptent la pose classique des gangsters. On peut aussi imaginer qu’on y protège les faibles, ou qu’on obéit à une injonction religieuse. Au lieu d’avoir une vie relativement peu intéressante quelque part en Europe, vous devenez « Abou Omar al Britani » ou que sais-je. Vous avez un statut qui ne se serait jamais offert à vous auparavant.

Ce qui est très clair aussi, c’est que le djihadisme version Etat islamique est très peu exigeant en termes religieux. Vous ne devez renoncer à presque rien, à part peut-être l’alcool. Il ne demande rien de difficile en termes d’apprentissage religieux, de voyage spirituel que la foi véritable exige. Il y a très peu de foi, de spiritualité là-dedans. Très peu de politique, aussi. C’est une idéologie simple, facile à consommer.

  • Sans commentaires.

Seumas Milne, dans The Guardian en date du 3 juin 2015 (soit bien avant le 13 novembre), avait fourni une petite synthèse des responsabilités de la CIA et de quelques autres officines bien de chez nous dans l’émergence de Daech, alias l’Etat Islamique (EI), alias Daesh ou ISIS en anglais (Islamic State of Iraq and Sham). Ils n’ont peut-être pas semé les graines, mais ils ont bien labouré le terrain, irrigué et fertilisé le terreau.

A revealing light on how we got here has now been shone by a recently declassified secret US intelligence report, written in August 2012, which uncannily predicts — and effectively welcomes — the prospect of a « Salafist principality » in eastern Syria and an al-Qaida-controlled Islamic state in Syria and Iraq. In stark contrast to western claims at the time, the Defense Intelligence Agency document identifies al-Qaida in Iraq (which became Isis) and fellow Salafists as the « major forces driving the insurgency in Syria » — and states that « western countries, the Gulf states and Turkey » were supporting the opposition’s efforts to take control of eastern Syria.

Raising the « possibility of establishing a declared or undeclared Salafist principality », the Pentagon report goes on, « this is exactly what the supporting powers to the opposition want, in order to isolate the Syrian regime, which is considered the strategic depth of the Shia expansion (Iraq and Iran) ».

Which is pretty well exactly what happened two years later. The report isn’t a policy document. It’s heavily redacted and there are ambiguities in the language. But the implications are clear enough. A year into the Syrian rebellion, the US and its allies weren’t only supporting and arming an opposition they knew to be dominated by extreme sectarian groups; they were prepared to countenance the creation of some sort of « Islamic state » — despite the « grave danger » to Iraq’s unity — as a Sunni buffer to weaken Syria.

That doesn’t mean the US created Isis, of course, though some of its Gulf allies certainly played a role in it — as the US vice-president, Joe Biden, acknowledged last year. But there was no al-Qaida in Iraq until the US and Britain invaded. And the US has certainly exploited the existence of Isis against other forces in the region as part of a wider drive to maintain western control.

Quel est le docteur Frankenstein qui a créé ce monstre ? Affirmons-le clairement, parce que cela a des conséquences : ce sont les Etats-Unis. Par intérêt politique à court terme, d’autres acteurs – dont certains s’affichent en amis de l’Occident – d’autres acteurs donc, par complaisance ou par volonté délibérée, ont contribué à cette construction et à son renforcement. Mais les premiers responsables sont les Etats-Unis. Ce mouvement, à la très forte capacité d’attraction et de diffusion de violence, est en expansion.

Alain Destexhe, sénateur belge, dans La Libre Belgique en date du 17 novembre 2015, résume en quelques pages comment Molenbeek, à côté de Bruxelles, en à peine deux décennies, sous la houlette du bourgmestre Philippe Moreau, est devenu un terreau pour toutes sortes de radicalismes.

Changement radical de discours et de politique, donc. L’immigration légale (et clandestine) est encouragée. Le regroupement familial est facilité par les services de la commune. Celle-ci ferme les yeux sur les mariages blancs qui permettent de légaliser des centaines de clandestins. Au niveau fédéral, le vigilant sénateur Moureaux est aux premières loges pour simplifier la législation sur le regroupement familial et l’acquisition de la nationalité (qui devient quasi automatique), accorder le droit de vote aux étrangers et, à son initiative, la lutte contre le racisme est érigée en nouveau paradigme du discours politique.

Molenbeek connait alors la plus forte augmentation de population de la Région bruxelloise et de Belgique. La population recensée (les clandestins sont très nombreux) a augmenté de 12% en 5 ans et de 30% en 15 ans. 30% de plus depuis le prophétique « nous sommes totalement incapables d’intégrer de nouvelles vagues d’immigration » ! Et ce n’est pas fini…

Parallèlement à cet accroissement incontrôlé, qui se déroule sans que l’on sache si ces nouvelles générations d’immigrés et leurs enfants partagent nos valeurs (le PS s’opposant jusqu’à récemment à un parcours d’intégration obligatoire), un modèle communautariste se met en place. Visites fréquentes dans les mosquées (qui appellent à bien voter lors des campagnes électorales), subventions d’associations musulmanes, mise à disposition des locaux de la commune pour des écoles coraniques, placement sur la liste PS de proches des mosquées, participation visible aux Fêtes de l’Aïd El Kébir ainsi qu’à des défilés anti-israéliens où l’on scande des slogans antisémites.

L’héritage historique laïc et anticlérical (au sens large) du PS est jeté aux orties au grand dam de quelques socialistes historiques.

  • Claude Bartolone, parrain de la Seine-Saint-Denis en passe de devenir (ou pas) patron de l’Ile-de-France, est-il le Philippe Moreau français ?
  • Selon Eric Verhaege, ce serait plutôt Jean-Christophe Cambadélis.
  • Combien de Molenbeeks a-t-on laissé pourrir en France, cyniquement et délibérément, depuis plusieurs décennies ? Citons encore une fois Philippe Séguin le 16 juin 1993 :

Nous venons de passer un cap décisif qui est celui de tous les dangers. Le chômage a changé de nature, c’est une gangrène qui promet de tout emporter. (…) La préoccupation de l’emploi demeure seconde dans les choix qui sont effectués, reléguée qu’elle est après la défense de la monnaie, la réduction des déficits publics, le productivisme ou la promotion du libre-échange. (…) Nous vivons depuis trop longtemps un véritable Munich social. Nous retrouvons sur la question du chômage tous les éléments qui firent conjuguer en 1938 la déroute diplomatique et le déshonneur : aveuglement sur la nature du péril, absence de lucidité et de courage, cécité volontaire, silence gêné, indifférence polie à l’égard de générations d’exclus…

Bernard Stiegler, interviewé dans Le Monde en date du 19 novembre 2015, élargit la perspective, et dresse un panorama complet du monde, montrant comment la destruction sociale assistée par ordinateur (ou « disruption » , ou « uberisation » , ou « guerre économique » ) offre un terreau fertile à tous les fauteurs de guerre civile, à commencer par Daech.

Ils sont en guerre, pas moi. La guerre est économique, c’est la leur, et elle fait des victimes, dont moi, qui ne dors plus la nuit, non pas à cause des terroristes, mais à cause de l’absence d’avenir de mes enfants. Ce n’est pas de guerre contre Daech qu’il s’agit, mais de guerre économique et mondiale, qui nous entraînera dans la guerre civile si nous ne la combattons pas.

L’emploi va s’effondrer, notamment auprès des jeunes. Et le désespoir engendre la violence… On ne produit plus de raisons d’espérer aujourd’hui. Les attentats du 13 novembre sont des attentats suicides et ce n’est pas anodin : le suicide est en voie de développement dans le monde entier, et en particulier auprès d’une jeunesse qui sait qu’elle sera au chômage pendant très longtemps.

La disruption est un phénomène d’accélération de l’innovation qui est à la base de la stratégie développée dans la Silicon Valley : il s’agit d’aller plus vite que les sociétés pour leur imposer des modèles qui détruisent les structures sociales et rendent la puissance publique impuissante. C’est une stratégie de tétanisation de l’adversaire.

(…) la stratégie des GAFA, ne peut qu’étendre leur écosystème et intensifier la colonisation de l’Europe : faire exploser les transports, l’immobilier, l’éducation, toutes les filières, via de nouveaux modèles type Uber. Or cette pratique disruptive détruit les équilibres sociaux — ce que [le philosophe allemand] Theodor W. Adorno anticipait en parlant dès 1944 de « nouvelle forme de barbarie » à propos des industries culturelles.

Ce n’est pas en déclarant la guerre à Daech que cela s’arrangera. Cette déclaration n’est qu’une manière de se débarrasser de ses propres responsabilités en faisant porter le chapeau à des gens devenus extrêmement dangereux et que nous avons coproduit avec Daech.

Question : C’est sur les ruines de l’ultralibéralisme que se construit la radicalisation ?

Oui. On ramène le radicalisme à une question de religion, et c’est scandaleux. La plupart des recrues de l’islam radical n’ont pas de culture religieuse. Ce n’est pas de religion dont il s’agit, mais de désespoir. Richard Durn, l’assassin de huit membres du conseil municipal de Nanterre en mars 2002, anticipe son acte en parlant de son sentiment de ne pas exister : il a voulu devenir quelqu’un par ce geste.

  • Bref, on est en 2015, on devrait être en train de coloniser Mars, et au lieu de cela, on tourne en rond en appelant ça « disruption » , on n’offre aucun avenir à des milliards d’êtres humains, et on s’étonne que le désespoir engendre la violence. Pauvres de nous.

Bonne nuit.

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