J’ai essayé

Billet écrit en temps contraint

L’automne se termine. L’année se termine. Ça devrait n’être rien. Ça ne l’est pas.

Dans mon cas particulier, une longue séquence professionnelle se termine. Ça ne devrait être qu’un détail. Ça ne l’est pas.

Une autre saison va commencer. Une autre année va commencer. Une autre séquence va commencer. Comme on dit : la vie continue.

Je suis fatigué.

À quoi bon ?

Pourquoi faire ?

Pourquoi continuer ? Pourquoi s’acharner ? Pourquoi recommencer ? Pourquoi ?

Pourquoi continuer à souffrir ? Pourquoi continuer à s’épuiser, à se rendre malheureux, à se faire du mal et à faire du mal ? Pourquoi continuer à encaisser les mauvais coups ? Pourquoi continuer à enchaîner les mauvais moments à passer ?

Pourquoi tout ça ?

À quoi bon ?

Pour moi tous les jours sont pareils
Pour moi la vie ça sert à rien
Je suis comme un néon éteint…

Pourquoi tout ça ?

Parce que, on n’a pas le choix ? Parce que, faute de mieux ?

Pour pouvoir se dire, à la fin : Au moins, j’ai essayé ?

Parfois je me dis que c’est la seule chose qui me reste : me dire, au moins, j’ai essayé.

J’ai essayé de vivre. J’ai essayé d’être vivant. Comme tout le monde.

J’ai pas demandé à venir au monde
Je voudrais seulement qu’on me fiche la paix
J’ai pas envie de faire comme tout le monde
Mais faut bien que je paye mon loyer

J’ai essayé de vivre comme tout le monde. J’ai essayé. J’ai essayé de gagner ma vie, j’ai essayé de me loger, j’ai essayé différents employeurs, j’ai travaillé un peu à l’étranger, j’ai un peu voyagé, j’ai rencontré des gens plus ou moins différents de moi, j’ai essayé de parler l’anglais, j’ai essayé d’apporter des choses à des projets, j’ai essayé de faire partie d’équipes et d’organisations. J’ai essayé. Je n’ai pas ménagé ma peine, je n’ai pas ménagé mes efforts, je n’ai pas ménagé ma santé. J’ai essayé.

J’ai essayé de vivre comme tout le monde. J’ai essayé la vie de couple, j’ai essayé d’élever des enfants, j’ai essayé d’apporter quelque chose à des enfants, j’ai essayé d’être père, j’ai essayé de fonder un foyer. J’ai essayé de m’intéresser au monde, j’ai essayé de me tenir informé, j’ai essayé de comprendre, j’ai essayé d’être intelligent, j’ai essayé de lire, j’ai même essayé d’écrire — depuis trois ans j’ai essayé de tenir un blog (et le présent billet est le quatre centième). J’ai essayé.

J’ai essayé de vivre comme tout le monde. J’ai essayé de m’adapter. Je me suis tellement adapté que je ne sais plus vraiment me projeter. J’ai essayé. J’ai essayé.

Comme tout le monde, non par illumination, mais faute de mieux.

À quoi bon ?

J’ai essayé d’être heureux. Comme tout le monde.

Je n’en suis qu’à la moitié de ma vie biologique (« mid-life crisis » disent les Américains, improprement traduit en « crise de la quarantaine » par les Français), il est trop tôt pour baisser les bras, et pourtant mécaniquement j’en reviens de plus en plus souvent à me dire que j’en suis en fait à la fin. Que ma vie est derrière moi. Qu’il est temps de faire le bilan, de tirer un trait, d’admettre que c’est fini.

À la fin, qu’est-ce qu’il reste ?

Tout ça ne m’intéresse plus. J’ai plus envie. Je suis fatigué. On tourne en rond. On tourne en rond comme des hamsters en cage. On est épuisés. On a peur. Je suis fatigué.

À la fin, qu’est-ce qu’il reste ?

À la fin de la journée ? A la fin de la semaine, ou à la fin du week-end ? À la fin de l’année ? À la fin, qu’est-ce qu’il reste ?

Il reste de la fatigue, de la tristesse, de la lassitude, du dégoût, de l’amertume, et puis surtout de la fatigue, de la fatigue, de la fatigue. Je suis fatigué. J’ai peur d’être fatigué. Je suis fatigué d’être fatigué.

À quoi bon ? A quoi bon se fatiguer ? A quoi bon continuer ?

Je repense à deux bouts de texte de Michel Houellebecq.

En 1998, dans « Les Particules Elémentaires », Annabelle parlant à Michel :

Je ne comprends pas comment les choses ont pu merder à ce point.

En 2015, dans « Soumission », à propos d’Annelise et Bruno :

il devait avoir, il devait nécessairement avoir la sensation de s’être fait baiser quelque part, et elle-même avait la sensation de s’être fait baiser quelque part, et que ça n’allait pas s’arranger avec les années, les enfants qui allaient grandir et les responsabilités professionnelles qui allaient comme mécaniquement augmenter, sans même tenir compte de l’affaissement des chairs.

On n’a pas voulu tout ça. Je n’ai pas voulu tout ça. Oui, mais c’est comme ça. C’est la vie. On ne choisit pas. On ne choisit pas tout. On ne choisit pas grand’chose. En tout cas, c’est comme ça.

Combien sommes-nous dans ce genre d’impasse ? À n’avoir plus envie. À vouloir juste que ça s’arrête. À ressentir que c’est la fin alors qu’on n’en est qu’au milieu. Voir même, secrètement, à se demander si la fin ne sera pas un soulagement — pensée absolument monstrueuse : il n’y a rien de beau dans la mort, il n’y a pas d’issue dans la mort.

Combien sommes-nous à être prêts à n’importe quoi pour nous sentir soulagés ? À être prêts à n’importe quoi pour échapper quelques instants à la tristesse, à l’amertume et à la fatigue. À n’importe quoi !

J’ai essayé. Au moins, j’aurais essayé.

J’ai échoué, au fond. J’ai échoué. Au-delà de certains apparences de vague réussite partielle ou relative, matérielle ou superficielle, j’ai échoué. J’ai perdu. Je me suis perdu. Je suis passé à côté de presque tout. J’ai gâché ma chance. J’ai gaspillé ce que j’avais. J’ai perdu. Je suis perdu. C’est fini. Game over. C’est raté. J’ai raté mon coup. Je suis un raté. Mais au moins, j’aurais essayé.

Seule consolation : au moins, j’aurais essayé.

Je suis fatigué.

C’est normal, c’est la fin de l’année. Depuis quelques années, depuis un an, depuis deux ans, depuis trois à six ans, les fins d’années sont devenues terribles. Je déteste cette période. Je n’aime plus Noël. Je n’aime plus Noël. Je vomis la société de consommation. Je me sais, comme les gens rattrapés par l’âge, vulnérable au froid et aux germes. Je me sais fragile. Je me sais intoxiqué. Je suis fatigué en décembre. Je voudrais que ça s’arrête, parce que je ne vois pas comment ça pourrait repartir. Je suis fatigué.

Il faut peut-être juste « passer le cap ». Ne pas chercher à comprendre. Ne pas y penser. Comme Ulysse, mettre de la cire dans les oreilles, ou se faire attacher au mat. Considérer que ce n’est qu’un mauvais moment à passer. Que ça va passer. Qu’après la fin d’une année, il y aura le début d’une autre. Que le temps est cyclique. Que ça va passer.

Life is timeless
Europe endless

Au moins, j’aurais essayé.

Je suis fatigué.

Et pourtant, faute de mieux, je réessaierai.

Il faut imaginer Sisyphe heureux.

Bonne nuit.

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4 commentaires pour J’ai essayé

  1. Audrey dit :

    (…) Combien sommes-nous dans ce genre d’impasse ? >> 2 pourcents et un chouia de la population, paraît-il. ❤

    • 2 % ? D’où vient ce chiffre ? Comment s’appelle la catégorie ?

      • Audrey dit :

        On les (nous?) appelle les Surdoués [de la sensibilité] , synonyme de sous-doués des choses simples de la vie : superficialité et hypocrisie.. Il y a l’ouvrage « Trop intelligent pour être heureux? » dont je sens l’énergie vibrer dans chaque merveilleux texte que je lis sur ton blog.. Pas certaine que tu sois prêt à accueillir cette nouvelle mais sache que j’accueille chacun de tes article comme une vraie bonne nouvelle 😉 (que de belles âmes existent !!)

      • C’est très gentil. Mais je ne crois pas être un « sur-doué » en quoi que ce soit. J’ai réussi deux ou trois trucs — typiquement, ce billet a été écrit quand j’ai dû terminer ma séquence professionnelle la plus réussie, j’ai encore des frissons quand je repense aux remerciements sincères que j’ai reçus les derniers jours. Mais j’ai raté beaucoup de choses, et pour tout dire la phrase qui m’obsède ces derniers jours, c’est que la vie, c’est pas fait pour moi. Je suis désolé.

Tous les commentaires seront les bienvenus.

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