Déjà trop tard ?

Billet écrit en temps court

Pendant ces derniers jours de l’année 2015, je prends mon temps. J’ai de la chance, je passe quelques jours au calme dans une calme province française, avec des gens pour la plupart calmes. J’ai du temps. C’est tellement rare. J’ai du temps. Je lis un livre que je voulais lire depuis près de vingt ans. J’ai du temps. Je traîne. J’ai du temps.

Mais plus que jamais, je me demande ce que je fais de mon temps.

Vieillir, c’est ne plus avoir le temps.

Je continue à lire des livres comme je l’ai toujours fait — quand j’en ai le temps. Je dévore. Je lis vite, souvent trop vite, souvent en diagonale. Je fais confiance à mon cerveau pour attraper l’essentiel. Je m’autorise à sauter des pages quand cela me semble nécessaire — à tort ou à raison, j’appelle cela la doctrine Daniel Pennac. Je fais comme s’il sera toujours temps d’y revenir, plus tard.

Mais est-ce bien raisonnable ? Le plus probable, c’est que je ne relirai jamais ce livre. Je n’aurai jamais l’occasion de revenir sur ces pages que j’ai sautées, ou peu comprises, ou mal comprises, ou pas comprises. Le plus probable, c’est que c’est déjà trop tard.

Je continue à visiter comme je l’ai toujours fait — quand j’en ai l’occasion — laisser une place au hasard, laisser la possibilité de surprises, ne pas trop planifier, ne pas trop anticiper, ne pas trop m’encombrer de check-lists. Je fais comme s’il sera toujours temps d’y revenir, plus tard.

Mais est-ce bien raisonnable ? Le plus probable, c’est que je ne reviendrai jamais dans cette ville. Je n’aurai pas l’occasion de revoir sous un autre angle ce que j’ai déjà vu. Je n’aurai jamais l’occasion de voir ce que j’ai pas vu dès la première fois. Le plus probable, c’est que c’est déjà trop tard.

Je continue à lire des journaux comme je l’ai toujours fait. Je dévore. Je m’éparpille. J’empile les pistes de lecture dans mon Instapaper. Je commence les articles, parfois je les finis, je garde la plupart pour plus tard, j’accumule, j’entasse. J’arrive encore à transmettre, un peu, à tenir le rythme. Et je continue aussi à lire des journaux en papier. Je suis même toujours abonné à un hebdomadaire, que je feuillète parfois, quand je trouve le temps, le samedi ou le dimanche. Et puis les numéros peu ou pas lus s’accumulent. Et quand arrivent des vacances j’emmène le haut de la pile, en me disant que je vais rattraper mon retard. Je fais comme s’il sera toujours temps d’y revenir, plus tard.

Mais est-ce bien raisonnable ? Le plus probable, c’est que je ne rattraperai jamais mon retard. Dans la petite pile de papier que j’ai emmenée il y a quelques jours, le dernier numéro est encore sous plastique, il est temps de l’ouvrir. Quant à la pile de pistes de lecture de mon Instapaper, il faudrait plus que quelques jours de vacances pour en venir à bout. Le plus probable, c’est que c’est déjà trop tard.

Je fais des listes de livres à lire, depuis plus de dix ans. Des livres que je lirai si j’avais le temps — des dizaines de billets de ce blog évoquent de tels livres. Trois exemples pas du tout pris au hasard : Cent ans de solitude. La vie devant soi. A la recherche du temps perdu.

Mais le plus probable, c’est que je n’aurai jamais l’occasion de les lire. En attendant, les listes s’allongent.

Je fais des listes de films à voir, depuis plus de cinq ans. Des films que je n’ai pas pu voir à leur sortie en salle, mais que je ne désespère pas de rattraper à la télévision, sur DVD ou sur VOD, ou sur un écran quelconque, un jour, plus tard.

Mais le plus probable, c’est que je n’aurai jamais l’occasion de les voir. En attendant, les listes s’allongent.

Je continue à passer du temps dans des cartes de géographie, sur écran ou sur papier. Des cartes de lieux imaginaires, des cartes de lieux passés et futurs, et parfois aussi des cartes de lieux réels.

Mais le plus probable, c’est que je ne les verrai jamais. Faute de mieux, je me perds dans les cartes plutôt que dans les territoires.

Je continue à faire des listes. Faute de mieux.

Comme si j’avais encore du temps devant moi. En ai-je vraiment ?

Comme si, un jour, j’aurai du temps. Plus que quelques jours de vacances, ou quelques heures de détente.

Vieillir, c’est sentir qu’on a de moins de moins de temps. On a de moins en moins le temps. L’heure tourne. Le temps passe.

Vieillir, c’est s’engager de plus en plus violemment dans les guerres du temps. Le temps est l’ultime ressource non-renouvelable. Le temps est l’ultime énergie fossile.

Vieillir, c’est ressentir de plus en plus douloureusement le temps gaspillé, le temps laissé à la fatigue, le temps perdu au sommeil. Le temps perdu, le temps perdu, le temps perdu.

Vieillir, c’est la peur de ne jamais plus, c’est de ne plus jamais.

Retournerai-je un jour à New York ?

Retournerai-je un jour en Allemagne ?

Retournerai-je un jour à l’autre bout de l’Europe ?

Est-ce qu’il est déjà trop tard ? Est-ce qu’il faut déjà baisser les bras ?

Mid-life crisis. Crise de la quarantaine. Crise du milieu de la vie. Il reste moins de temps qu’il n’en a déjà été consommé. Combien de temps me reste-t-il ?

Ma vie n’est pas finie. Je n’en suis qu’au milieu, probablement. Il me reste des décennies d’espérance de vie. Alors pourquoi cette impression tenace qu’il est déjà trop tard ?

Bonne nuit.

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