Ce que Donald Trump révèle du jeu de l’argent

L’élection présidentielle américaine de 2016 est avant tout une histoire d’argent.

La politique américaine a toujours été dominée par les forces de l’argent. Mais la décision de la Cour Suprême communément appelée « Citizens United » , en 2010, a ouvert une nouvelle ère, en supprimant certaines limites, a ouvert les vannes à des contributions toujours plus massives des riches (particuliers, entreprises et autres artefacts). C’est une des décisions les plus importantes de la Cour Suprême des États-Unis en ce début de siècle.

Les montants qui se sont déjà déversés et qui vont être déversés sur cette élection sont astronomiques. On parle de plusieurs milliards de dollars. En 2012, le total s’était arrêté à 2,6 milliards de dollars. En 2016, ce record sera pulvérisé. « Citizens United », c’est « no limit » !

Dans ce contexte, il n’y a plus que deux types de candidats. Ceux qui jouent le jeu, et ce qui ne jouent pas le jeu. Le jeu de l’argent.

Les candidats qui jouent le jeu de l’argent, se sont lancés à corps perdu dans toutes sortes de surenchères pour plaire aux généreux donateurs. Tous les candidats républicains encore en lice, sauf un, jouent le jeu de l’argent, sans scrupules, sans complexes. La principale candidate démocrate, Hillary Rodham Clinton, ancienne sénatrice de l’État de New York, joue le jeu de l’argent, sans scrupules, sans complexes.

Le jeu de l’argent n’implique qu’un nombre assez restreint d’acteurs. The New York Times a publié le 11 octobre 2015 une longue étude intitulée « The Families Funding the 2016 Presidential Election« , qu’on peut résumer par un seul chiffre : 158. 158 familles (dont 138 pour le Parti Républicain et 20 pour le Parti Démocrate).

They are overwhelmingly white, rich, older and male, in a nation that is being remade by the young, by women, and by black and brown voters. Across a sprawling country, they reside in an archipelago of wealth, exclusive neighborhoods dotting a handful of cities and towns. And in an economy that has minted billionaires in a dizzying array of industries, most made their fortunes in just two: finance and energy.

Now they are deploying their vast wealth in the political arena, providing almost half of all the seed money raised to support Democratic and Republican presidential candidates. Just 158 families, along with companies they own or control, contributed $176 million in the first phase of the campaign, a New York Times investigation found.

Au jeu de l’argent, les maîtres les plus connus sont probablement les frères Koch, Charles et David Koch, qui dès janvier 2015 ne cachaient pas qu’ils étaient prêts à dépenser, sur les campagnes des élections de l’année 2016 … un milliard de dollars ! Avis aux amateurs !

Selon The Washington Post en date du 26 janvier 2015 :

A network of conservative advocacy groups backed by Charles and David Koch aims to spend a staggering $889 million in advance of the next White House election, part of an expansive strategy to build on its 2014 victories that may involve jumping into the Republican primaries.

The massive financial goal was revealed to donors here Monday during an annual winter meeting hosted by Freedom Partners, the tax-exempt business lobby that serves as the hub of the Koch-backed political operation, according to an attendee. The amount is more than double the $407 million that 17 allied groups in the network raised during the 2012 campaign.

Le jeu de l’argent, pour les candidats, ça veut dire déployer un discours et un programme qui n’irrite pas les riches et généreux donateurs. Ça veut dire montrer patte blanche, rassurer, en public comme en privé, promettre ce qu’il faut, donner des garanties, s’entourer des bonnes personnes. Plaire. Surtout ne pas déplaire. Faire tout ce qui convaincra les généreux donateurs de donner leurs millions. Les électeurs viendront ensuite.

Rick Perlstein donne un exemple frappant dans un article publié en août 2015 par Washington Monthly, intitulé « The New Holy Grail of Republican Primaries » :

The bottom line is that the penumbras and emanations of Citizens United are changing the campaign game in ways that throw all previous understandings of how Republicans nominate presidents into a cocked hat. To see how it’s working on the ground, come with me to Southern California, where last year David and Charles Koch convened one of their dog-and-pony shows, where the aspirants lined up to stand on their hind legs to beg before their would-be masters. Politico spoke to two people who were there, and offered the following account of the performance of Ohio’s Governor John Kasich.

“Randy Kendrick, a major contributor and the wife of Ken Kendrick, the owner of the Arizona Diamondbacks, rose to say she disagreed with Kasich’s decision to expand Medicaid coverage, and questioned why he’d said it was ‘what God wanted.’” Kasich’s “fiery” response: “I don’t know about you, lady. But when I get to the pearly gates, I’m going to have to answer what I’ve done for the poor.”

Other years, before other audiences, such public piety might have sounded banal. This year, it’s enough to kill a candidacy:

« About 20 audience members walked out of the room, and two governors also on the panel, Nikki Haley of South Carolina and Bobby Jindal of Louisiana, told Kasich they disagreed with him. The Ohio governor has not been invited back to a Koch seminar.”

À ce stade, il n’y a que deux candidats à la présidence des États-Unis qui ne jouent pas le jeu de l’argent.

Le premier candidat qui ne joue pas le jeu de l’argent est Bernie Sanders, sénateur de l’État du Vermont. Il refuse les grosses contributions, et dépend essentiellement de petits donateurs. Selon son communiqué du 2 janvier 2016 :

The 2,513,665 donations to Sanders’ campaign broke the record set four years ago by President Barack Obama’s re-election committee. (…) Unlike other campaigns, small contributions made up the vast majority of all the money Sanders’ campaign raised. The average donation to Sanders during the past three months was $27.16.

Par comparaison, reprenons l’article du New York Times du 11 octobre 2015 (qui ne couvre que les premiers mois de la campagne qui s’achèvera en novembre 2016). 27 dollars en moyenne contre … 250.000 dollars en moyenne !

The 158 families each contributed $250,000 or more in the campaign through June 30, according to the most recent available Federal Election Commission filings and other data, while an additional 200 families gave more than $100,000. Together, the two groups contributed well over half the money in the presidential election — the vast majority of it supporting Republicans.

Le deuxième candidat qui ne joue pas le jeu de l’argent est, paradoxalement, Donald Trump. Inutile de rentrer ici dans les détails de la biographie et des élucubrations de ce gros porc. Le point important est celui-ci : Donald Trump n’a pas besoin de contributeurs, petits ou gros, puisqu’il dispose avant tout de sa fortune personnelle.

C’est là, à mon humble avis, l’aspect le plus intéressant de Donald Trump. C’est son argument, son « pitch », le plus fascinant : s’il est élu, il n’aura pas de comptes à rendre aux millionnaires qui auront financé sa campagne. Il sera libre d’agir dans l’intérêt du peuple américain, affirme-t-il. Si lui Donald Trump est élu, alors il sera, pour faire court, un président indépendant de Wall Street. Si Hillary Clinton est élue, si Marco Rubio est élu, si Ted Cruz est élu, alors ce président sera l’obligé de ses financiers, sera dépendant de Wall Street.

Autrement dit : votez pour un milliardaire, car il ne sera pas l’otage d’autres milliardaires ! Votez pour un porc, car il ne sera pas l’otage de la porcherie !

Voilà où nous en sommes.

C’est ignoble, mais ça peut aider à éclairer les consciences.

Lors d’un débat l’été dernier, Trump développant sur ce « pitch », avait pris un exemple frappant pour expliquer comment de riches donateurs font de futurs élus leurs obligés. L’exemple est Hillary Clinton. Donald Trump a été un de ses donateurs. Dès lors, Hillary Clinton ne pouvait pas lui refuser une faveur, assister à son (troisième) mariage, en 2005, alors qu’elle était sénatrice de l’État de New York :

Trump, who has said his billions make him independent and immune to influence-peddling, said he wanted to curry favor with the Clintons and received special favors.

“I’ll tell you what, with Hillary Clinton, I said, ‘Be at my wedding,’ and she came to my wedding,” Trump replied. “You know why? She had no choice, because I gave.”

C’est dans « Le Pacha », en 1968, que Michel Audiard fait dire à Jean Gabin :

Oh, tu sais, quand on parle pognon, à partir d’un certain chiffre, tout le monde écoute.

Comment croire que la présidente Hillary Clinton, ou le président Marco Rubio, prendra la moindre décision nuisible aux intérêts de Wall Street, de la Silicon Valley, du Chicago Board of Trade, de Hollywood, de la famille Koch — ou de toute autre instance du pouvoir capitaliste américain — après en avoir reçu des centaines de millions de dollars ?

Bref, la campagne de Donald Trump, parce qu’elle jette une lumière crue sur l’importance extravagante de l’argent dans le pouvoir politique américain, a peut-être une utilité. Le personnage est détestable, mais de ce personnage détestable peut sortir une prise de conscience salutaire.

Le chroniqueur Frank Rich, dès septembre 2015, intitulait son long article dans « New York Magazine », avec un sens certain de la provocation : « Donald Trump Is Saving Our Democracy« . Ce court billet en français peut servir d’introduction à ce long et profond article en anglais, dont voici la conclusion :

Even if this drama does not play out to the convention, the Trump campaign has already made a difference. Far from being a threat to democracy or a freak show unworthy of serious coverage, it matters because it’s taking a much-needed wrecking ball to some of what has made our sterile politics and dysfunctional government as bankrupt as Trump’s Atlantic City casinos. If that’s entertainment, so be it. If Hillary Clinton’s campaign or the Republican Party is reduced to rubble along the way, we can live with it. Trump will not make America great again, but there’s at least a chance that the chaos he sows will clear the way for those who can.

Soyons plus clairs. Il y a un mot simple pour ce que j’ai appelé pudiquement « le jeu de l’argent » dans ce billet : corruption. Il y a un mot simple pour décrire cette situation où le pouvoir politique est contrôlé par une poignée de riches familles : ploutocratie (ou, moins précisément, oligarchie).

L’ancien président Jimmy Carter avait lâché ces mots dès le 28 juillet 2015, s’attirant un silence gêné des principaux médias :

[Unlimited money in politics] violates the essence of what made America a great country in its political system. Now it’s just an oligarchy, with unlimited political bribery being the essence of getting the nominations for president or to elect the president. And the same thing applies to governors and U.S. senators and congress members. So now we’ve just seen a complete subversion of our political system as a payoff to major contributors, who want and expect and sometimes get favors for themselves after the election’s over. The incumbents, Democrats and Republicans, look upon this unlimited money as a great benefit to themselves. Somebody’s who’s already in Congress has a lot more to sell to an avid contributor than somebody who’s just a challenger.

Et les 158 familles qui fournissent à elles seules la moitié des contributions politiques (déclarées) de la campagne électorale de 2016 me rappellent les 200 familles dénoncées en son temps par Édouard Daladier, lors d’un congrès du Parti Radical le 28 octobre 1934 :

Deux cents familles sont maîtresses de l’économie française et, en fait, de la politique française. Ce sont des forces qu’un État démocratique ne devrait pas tolérer, que Richelieu n’eût pas tolérées dans le royaume de France. L’influence des deux cents familles pèse sur le système fiscal, sur les transports, sur le crédit. Les deux cents familles placent au pouvoir leurs délégués. Elles interviennent sur l’opinion publique, car elles contrôlent la presse.

Les pitreries bruyantes d’un Trump peuvent-elles préparer l’action structurante d’un Richelieu ou d’un Roosevelt ?

Faute d’un Richelieu, l’Allemagne de 1618 a eu la Guerre de Trente Ans. Faute d’un Roosevelt, l’Europe de 1933 a eu Hitler et ses supplétifs. Les paradoxes d’aujourd’hui sont les préjugés de demain.

Bonne soirée.

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