Un chat en hiver

On l’appelle Gros-Pépère.

C’est un chat.

Il y a des dizaines de chats qui vivent dans ce quartier. Ils font un peu ce qu’ils veulent, surtout à la belle saison. Ils se promènent entre les maisons, se glissent dans les jardins, se faufilent entre les grilles, sous les haies, sous les voitures. C’est une des caractéristiques sympathiques de ce vieux quartier pavillonnaire d’Île-de-France.

Notre vieux chat sortant assez peu (près de huit ans en appartement, ça ramollit), divers chats fréquentent parfois dans notre petit jardin. Ils s’allongent au soleil, ou se blottissent sous le buisson de romarin, ou sous les branches basses du sapin.

Je suis bien incapable de dire de quel race est Gros-Pépère. Il nous a toujours fait l’impression d’un chat un peu gras, propre et lent. Placide et nonchalant. Inoffensif. J’ai pensé que ce devait être le chat d’un voisin, plus ou moins lointain. Je ne me suis jamais inquiété pour lui.

Cet automne, il a pris ses habitudes dans un vieux pot rond pour plante d’intérieur, qu’on a laissé trainer en bas, contre un mur, dans un recoin, sans le vider. Trente ou quarante centimètres de diamètre, quarante ou cinquante centimètres de hauteur de terre qu’on n’a pas vidée, exposé sud, protégé de la pluie. On a souvent vu Gros-Pépère blotti dans ce pot, profitant tendrement des rayons du soleil du doux automne 2015. À vrai dire, on ne faisait plus trop attention à lui au fil des semaines.

Et puis l’hiver est arrivé. Et la troisième semaine de janvier 2016 a vu une petite vague de froid sur l’Europe occidentale. Pas une grosse vague de froid — rien à voir avec, par exemple, ce qui a frappé mes ex-collègues à l’autre bout de l’Europe. Mais une vague de froid quand même. Dure. Cruelle.

Et un soir de cette semaine, alors que le vieux chat sur le canapé réclamait son câlin de fin de soirée, j’ai subitement pensé à Gros-Pépère. Je suis allé voir. Il était près de minuit, la température était négative. Il était à sa place, dans son pot. Je n’ai pas quoi su faire. Je suis resté seul, face à lui, dans le froid, immobile. Ça m’a brisé le cœur.

On lit des tas de choses sur Internet. Que les chats sont parfaitement équipés pour survivre dans le froid de la nuit. Que c’est souvent moins le froid que le changement d’habitude qui peut être fatal. Ou le manque d’eau et de nourriture. Toutes sortes de choses. Ça m’a plus ou moins rassuré. La réflexion a repris un peu sur l’émotion.

À bien y réfléchir, la position de Gros-Pépère a quelques qualités : isolé du sol par quarante ou cinquante centimètres de terre, un peu protégé de la pluie, un peu protégé du vent. C’est pas idéal, mais c’est appréciable.

Le lendemain, Gros-Pépère était encore là. Près de son pot, j’ai rempli un seau d’eau et j’ai posé un bol de croquettes. Ce qui m’a alors bouleversé est de voir un autre chat sortir immédiatement d’un buisson, un chat que je ne connaissais pas, apparemment aussi propre que Gros-Pépère, mais beaucoup plus maigre. Mais chacun a eu sa part, je crois. J’ai changé l’eau quelques jours plus tard, j’ai ramené de la nourriture pour chats de temps en temps.

Parfois mon approche fait fuir Gros-Pépère. Parfois pas. L’autre soir, il n’était pas là. Ce soir, il était là.

Je ne sais pas si ce que je fais est bien ou mal. Je ne sais pas si c’est productif ou contre-productif, souhaitable ou dommageable, généreux ou perturbant, pour Gros-Pépère, pour les autres chats du quartier, pour l’écosystème. Je n’en sais rien.

Je sais que c’est probablement naïf, idiot, vain, ridicule, inutile, comme le reste, j’en passe et des pires. Et alors ?

Je ne fais peut-être ça que pour apaiser ma conscience. Et alors ?

Comme je l’ai déjà expliqué, le froid désormais me fait peur.

Au fil des années, et surtout de ces dernières années, la dureté de l’hiver m’apparaît de plus en plus terrible. Et avec elle, la cruauté de cette supposée « civilisation » qui laisse des hommes, des femmes et des enfants, dormir dehors dans le froid. Et aussi des animaux — des animaux domestiques, auxquels on a désappris à survivre par eux-mêmes avant de les abandonner. Cette « civilisation » est cruelle et c’est l’hiver que sa cruauté est la plus évidente. Écrire ce genre de choses est peut-être naïf et candide, mais chaque année tout cela me semble plus douloureux.

Et on nous dit qu’on n’y peut rien.

Et on nous dit que c’est normal.

Et on nous dit même de plus en plus ouvertement que c’est souhaitable. Greed is good! Inequality is necessary! Crevez, salauds de pauvres !

On est en 2016. On devrait être en train de coloniser Mars. Cette « civilisation » a accumulé des gains de productivité et des richesses absolument colossaux depuis des décennies. Cette « civilisation » devrait être capable de nourrir tous, hommes, femmes, enfants, animaux, d’offrir des conditions de vie décentes à tous. Au lieu de cela, il y a toujours des gens qui crèvent de froid dehors, chaque hiver, y compris dans les pays supposés être les plus avancés. Il y en a même de plus en plus. Cette « civilisation », ce système humain, est et reste cruel.

On est en 2016. On devrait être capables de donner à chacun ce dont il a besoin. Mais la logique de la religion dominante (l’économie), de l’idéologie dominante (le néolibéralisme), est toute autre. On donne toujours plus à ceux qui ont déjà beaucoup, à ce qui ont probablement trop, à ceux qui ne savent même plus quoi faire de ce qu’ils ont. Et on cache de moins en moins que pour donner plus à ce qui ont déjà trop, on prend à ceux qui n’ont pas vraiment assez. Et en plus on culpabilise ceux qui n’ont pas assez ! Crevez, salauds de pauvres !

Et on n’y peut rien.

Et je n’y peux rien. Je ne peux rien pour rien. Je n’ai pas le temps et de toutes façons je ne vaux rien, je suis inutile et je ne suis rien.

Mais qu’est-ce que vous êtes venus foutre sur Terre, nom de Dieu ? Vous n’avez pas honte d’exister ?

Bref, sans penser précisément à tout cela, dans cette horrible semaine de petite vague de froid, j’ai essayé d’aider un chat. Gros-Pépère n’en avait peut-être pas besoin, mais j’ai pensé qu’il en avait peut-être besoin.

Comment faire comprendre à ma fille qu’elle a besoin de mettre un bonnet et une écharpe, qu’elle a besoin de se couvrir pour ne pas s’enrhumer cet hiver ? Qu’elle a besoin de manger des fruits, ou au moins des compotes, pour prendre des vitamines et limiter les risques d’être malade cet hiver ? Qu’elle a besoin de chaussettes ou de chaussons pour ne pas prendre froid par les pieds cet hiver ? Que le moment venu, elle a besoin de ses médicaments et autres traitements ? Elle en a besoin !

La tête pourrie par la société de consommation, nous ne savons plus réfléchir à ce dont les uns et les autres ont vraiment besoin. Et nous-mêmes, bien que confits d’égoïsme, d’individualisme et d’arrogance, nous ne savons même plus ce dont nous avons besoin, vraiment besoin ; et ce dont nous n’avons pas besoin, ou pas vraiment besoin. Nous sommes tellement conditionnés à vouloir ce dont nous n’avons pas besoin — et à oublier ce dont nous avons vraiment besoin. Nous ne savons plus ce qui est important. Nous ne savons plus faire attention.

Nous mélangeons tout. Nous sommes aussi paumés que ce qui reste de notre « civilisation ». Nous pleurons toutes les larmes de notre corps pour un iPhone cassé, et nous sommes aveugles aux gens dans le besoin.

Est-ce que les bêtes valent mieux que les gens ? Je n’en sais rien, je ne pense pas, mais surtout je comprends de mieux en mieux qu’on puisse le penser.

Je souhaite à Gros-Pépère un hiver paisible, en attendant le printemps.

Il faut tenir. Il faut tenir.

Bonne nuit.

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