Histoire des trois cent soixante-cinq appartements

Ces derniers jours, et en particulier ce midi, j’ai eu l’occasion de découvrir quelques lieux que je n’avais jamais vu, même si j’étais déjà passé des dizaines de fois autour, ou en-dessus, ou en-dessous. C’est une expérience presque magique. Une sorte d’exotisme à portée de la main. L’envers du décor. Une dimension supplémentaire.

Et brusquement, ça m’a rappelé les quelques pages de Jules Romains qui vont suivre.

Inutile cette fois-ci de donner beaucoup de contexte. C’est une sorte de nouvelle incluse dans un roman. « Vorge contre Quinette » est le dix-septième tome des Hommes de Bonne Volonté, ça se passe en 1919 (le tome suivant est « La Douceur de la Vie » , les tomes précédents sont « Le Drapeau Noir » , « Prélude à Verdun » et « Verdun » , nous y reviendrons), Quinette est un personnage inspiré de Landru, et Claude Vorge est un personnage inspiré d’André Breton.

Ce qui suit est un récit de Vorge à Quinette, dans le dixième chapitre.

J’adore ce texte.

* * *

HISTOIRE DES TROIS CENT SOIXANTE-CINQ APPARTEMENTS

— Donc, vous ne connaissez pas cela ? … Ce n’est pas très étonnant, car naturellement les gens ont tâché de le garder tout à fait secret. Mais d’un autre côté, quand on songe au nombre de ceux qui forcément étaient dans le secret, on admire qu’il y ait eu au cours des temps si peu de fuites.

A quand cela remonte-t-il au juste ? C’est bien difficile à savoir. Une première idée qui vient à l’esprit est qu’il suffirait pour se renseigner de rechercher l’âge des maisons. Et en effet l’on en trouve un certain nombre à la file qui sont exactement de la même époque. Mais en continuant, il paraît que l’on tombe sur de plus anciennes, ou de plus récentes. La chose a dû être amorcée il y a déjà très longtemps. En quel endroit ? et à quelle date ? Certains des intéressés actuels le savent peut-être par tradition. Mais moi, je ne sais pas. Probablement sous l’Ancien Régime… La chose a dû se continuer sous la Révolution, car à ce moment-là, elle présentait une utilité toute particulière. Mais il semble bien que ce soit surtout pendant le premier tiers du dix-neuvième siècle qu’on y ait travaillé d’une manière systématique, avec l’idée d’aboutir. La personne à qui je dois à peu près tout ce que je sais là-dessus — il est vrai que c’est une femme, et les femmes ont souvent une mémoire des faits un peu fantaisiste — m’a dit tenir de son grand-père que c’était sous le règne de Louis-Philippe et jusque dans le milieu du règne de Napoléon III, à l’époque des grands travaux d’Haussmann, que le système, étant devenu complet, et sans interruption d’un bout à l’autre, avait pu fonctionner pleinement, tel qu’il avait été conçu, et rendre des services parait-il très considérables, ou parfois très singuliers. Spécialement, comme cela se devine, dans la période troublée qui a commencé avec la révolution de 48 pour ne finir qu’après le coup d’État. Et le moins curieux n’a pas été ceci qu’avec les changements qui survenaient d’une époque à l’autre, et les troubles, les commodités du système se trouvaient servir successivement aux représentants de causes bien différentes — successivement ? qui sait ? peut-être parfois simultanément — sans parler de ce qu’il permettait dans la vie tout à fait privée, et qui évidemment ne changeait guère avec les époques, au moins d’esprit. Ce sont même à mon avis ces facilités privées et quotidiennes qui avaient établi entre tous ces gens des liens de…. familiarité, et même de complicité, de telle nature qu’ils n’auraient pas eu l’idée de refuser dans un cas grave les commodités du système à l’un d’eux, sous prétexte qu’il n’aurait pas eu exactement leurs opinions, ou même qu’il aurait été au service d’une cause qui leur était hostile. Cela, c’est une pure supposition de ma part. Car on peut imaginer aussi qu’en ce temps-là du moins ils avaient fini par former à tous points de vue une espèce de clan, comme certains usages qui subsistent partiellement entre eux tendraient encore à le prouver ; et à l’intérieur d’un clan, il est bien connu que les opinions politiques de chacun, d’importance que la solidarité, les affinités obscures qui unissent le clan, et que même c’est le clan qui souvent décide plus ou moins pour ses membres de l’opinion ou du parti qu’ils adopteront.

Je parle du passé, naturellement. Car depuis, le système a rencontré des difficultés, matérielles d’abord, qu’il n’était plus à même de vaincre, et il ne survit que d’une manière très incomplète.

Mais je m’aperçois que je ne vous ai pas expliqué la chose elle-même. Il est vrai que vous avez dû l’entrevoir en m’écoutant. Tenez : le mieux, je crois, est que je vous conte comment elle m’a été révélée, la première fois, avant qu’aucune autre explication me fût donnée… Les explications, les détails que je vous ai cités tout à l’heure, je ne les ai eus qu’après. Donc un jour j’étais chez une femme, qui est une très grande amie à moi, une dame, comme on dit, du meilleur monde. Elle habite un bel appartement du centre, pas extrêmement loin de chez moi, dans un de ces quartiers que les gens de maintenant n’aiment pas beaucoup pour y habiter, parce qu’ils trouvent les rues trop bruyantes, trop sombres, les ascenseurs trop vieux, vous savez, les salles de bain mal installées, les pièces trop hautes, trop grandes, difficiles à meubler et à chauffer, mais que moi j’aime beaucoup. L’appartement de cette dame est spacieux, avec toutes sortes de recoins, de petits couloirs qu’on ne soupçonne pas, dont la porte s’ouvre dans une vaste boiserie ancienne, où elle se confond… J’adore ça. Cette dame, encore fort jeune et fort belle, est mariée. Mais son mari n’était pas là, ce qui lui arrive, Dieu merci, assez souvent. Il n’y avait que les domestiques ; mais ils étaient tout au fond de l’appartement, et ils ne risquaient pas de venir sans être appelés. Nous étions à ce moment-là tous deux dans un petit boudoir attenant à la chambre de cette darne. Elle nous avait servi, elle-même, sans déranger personne, du porto et des petits gâteaux secs, qu’elle avait sous la main dans un placard. Moi, je m’étais entièrement rhabillé ; j’étais tout à fait correct ; et sauf mon chapeau et mon manteau que je n’avais pas, j’aurais pu sortir comme j’étais. Mais elle avait seulement passé une jolie robe d’intérieur ; elle s’était recoiffée tant bien que mal, et avait mis à ses pieds nus des sortes de mules. Nous devisions de je ne sais plus quoi. Elle était très animée, très expansive. Soudain elle me dit, après avoir paru s’interroger un instant : « Venez ! Je vais vous montrer quelque chose. » Elle prit une clef dans un tiroir, et me fit signe de la suivre. Elle ouvrit au fond du boudoir une porte que je connaissais déjà, qui d’ailleurs n’était pas fermée à clef, et nous pénétrâmes dans un de ces petits couloirs de l’appartement, dont j’ai parlé. Celui-là, je le connaissais aussi, pour y avoir jeté les yeux. Mais je ne l’avais jamais suivi jusqu’au bout. Il n’avait pas loin d’une dizaine de mètres. Au bout du couloir, il y avait un grand rideau de velours décoloré, et sous le rideau une porte, qu’on ne voyait pas, que mon amie ouvrit avec cette clef qu’elle avait prise. Elle la tira derrière nous sans tourner la serrure. Nous nous trouvâmes dans un autre couloir plus large, mais plus court. Nous traversâmes une grande pièce mal éclairée, qui semblait servir un peu de débarras ; puis nous prîmes un nouveau couloir qui aboutissait à une antichambre très sombre, mais spacieuse. Avant d’y arriver nous passâmes près d’une porte derrière laquelle on entendait des gens parler. De l’antichambre, par une double porte grande ouverte, nous aperçûmes un salon d’assez grandes dimensions, avec un lustre très volumineux, mais nous n’y entrâmes pas. J’avais bien l’impression que nous n’étions plus dans l’appartement de mon amie, et que ce n’était pas davantage un local abandonné. Tout y attestait la présence quotidienne des gens. Mon amie me guida hors de l’antichambre, le long d’un nouveau couloir. A partir de ce point, elle semblait être obligée de chercher un quart d’instant pour se reconnaître, et choisir entre une porte et une autre. Elle s’arrêta devant ce que je prenais pour la porte d’un placard, l’ouvrit avec la clef qui lui avait déjà servi, et je pénétrai à sa suite directement dans une pièce assez grande, éclairée par une fenêtre à vitres de verre dépoli, et qui était une espèce de penderie, avec de larges armoires de bois peint. L’on sentait à divers indices que nous venions encore de changer d’appartement. Mon amie se dirigea d’abord vers une petite porte qui occupait le coin de la penderie, entre une des armoires et le mur extérieur. Mais elle se ravisa et en souriant, toujours sans dire un mot, elle s’approcha d’une porte beaucoup plus large, à deux battants, qui était en face de nous, plus au milieu. Et elle frappa plusieurs petits coups discrets, qui me parurent rythmés d’une certaine façon. Puis elle prêta l’oreille, et en même temps elle rajustait un peu sur elle sa robe qui était fort lâche, et tapotait de la main sa chevelure. Comme elle n’entendait rien, elle ouvrit discrètement, et sans franchir le seuil, me fit signe de regarder. Je vis une grande et belle chambre, de style ancien, un peu fanée, mais très voluptueuse d’atmosphère, avec un large lit bas, des rideaux de soieries éteintes, des poudreuses, des accessoires de coquetterie dans une posture toute vivante, des tapis ; et sur l’un d’eux de jolies sandales qu’on pouvait croire encore toutes chaudes. L’irruption de nos regards, de nos présences presque, dans cette intimité où flottaient même des parfums, avait quelque chose de hardi, d’improbable, d’exquisément scandaleux. Je n’osais toujours pas interroger. J’avais aussi de rompre un charme. Mon amie referma le battant aussi doucement qu’elle l’avait ouvert, et nous reconduisit vers la petite porte du coin de la penderie. Il régnait au-delà un couloir assez encombre, que nous prîmes. Vers le milieu de sa longueur, il s’élargissait pour former un petit rond-point qu’éclairait une fenêtre qui donnait sur la rue. Je jetai un coup d’œil vers la rue, et ne pus m’empêcher de dire vivement « Mais nous ne sommes plus dans votre maison ! Nous en sommes déjà loin ! » Mon amie sourit sans me répondre, me fit faire encore quelques pas, puis, en me montrant une longue galerie où nous arrivions, qui était garnie de meubles très sombres, et éclairée par des vitraux de couleur, et l’au-delà de cette galerie, elle prononça les premières paroles qu’elle eût dites depuis notre départ « Nous pourrions continuer ainsi… mais là-bas au bout il faudrait descendre un escalier… Comme cela, vous avez déjà une idée, n’est-ce pas ? » Et nous revînmes à son boudoir par le même chemin.

C’est dans son boudoir, toutes portes closes, qu’elle commença à me donner les explications… Elle me dit que nous aurions pu aller ainsi loin, très loin, plus loin sûrement que je n’imaginais… en ouvrant une porte… puis une autre plus loin… puis une autre… toujours avec la même clef… que nous aurions eu de temps en temps un escalier à descendre, jusque parfois très bas… puis un autre à remonter… et que, dans la direction opposée, c’est-à-dire en partant de l’autre bout de son appartement, c’était la même chose. Je la suppliai, vous pensez bien, de m’en révéler davantage. Où allait-on dans ces deux directions ? Et pourquoi ces cheminements ? A quels besoins, à quels secrets cela répondait-il ? Elle me dit, tout en riant et en se mordant plaisamment les lèvres, et en me taquinant par toutes sortes de petites mines gracieuses, que c’était en effet un grand secret, et que je n’avais aucun droit à le connaître. Je lui prouvai, par quelques arguments aimablement silencieux, que j’y avais des droits. Elle se laissa arracher le fameux secret par bribes. Elle prétendit d’abord qu’en continuant d’un côté comme de l’autre, on pouvait aller ainsi, comme elle était, en robe d’intérieur et en mules, « jusqu’au bout de Paris », sans avoir à mettre le nez dehors, ni à se faire voir d’un passant de la rue ou d’un sergent de ville. Je criai a la totale invraisemblance. Mais elle tenait beaucoup à sa croyance là-dessus que, je le sentais bien, elle n’avait jamais vérifiée. D’ailleurs elle ne tarda pas à y apporter elle-même des corrections. Le « bout de Paris » dont elle parlait, c’était le bout d’un Paris d’autrefois, et encore ! Si je comprenais bien, l’un des bouts en question devait être quelque part du côté de la place des Vosges ou de la Bastille ; l’autre, du côté peut-être de l’ancienne barrière des Martyrs… C’était d’autrefois aussi, cette merveilleuse communication clandestine d’un bout à l’autre, cette chaîne occulte. Au beau temps où elle était complète, s’il faut croire qu’elle l’ait jamais été, elle se serait composée de trois cent soixante-quinze chaînons, autant que de jours dans l’année ; autrement dit, il avait suffi, pour assurer ce passage furtif, de faire communiquer bout à bout trois cent soixante-quinze appartements, ou pour mieux dire logis, car je suppose que dans le nombre il devait y avoir des hôtels particuliers. Le nombre paraît petit, n’est-ce pas ? … mais si on y réfléchit, Paris ne manque pas d’appartement qui s’allongent sur quinze, vingt mètres, et plus, d’autant qu’il s’agissait bien évidemment d’habitations de la classe aisée ; et la distance des points extrêmes à relier ne devait pas être supérieure à cinq kilomètres en ligne droite… ce qui laissait encore une jolie marge pour les détours… Ma belle amie était, cela va de soi, incapable de répondre à toutes les questions et demandes d’explications supplémentaires qui me venaient à la bouche. La chose qu’elle me contait se concevait en effet encore assez aisément tant qu’il ne s’agissait que de cheminer dans le même pâté de maisons ; et à travers le vieux Paris, où les pâtés de maisons, vous l’avez remarqué, sont souvent fort étendus, au moins dans un sens. Mais il y avait les rues à traverser, dont certaines assez larges — elles l’étaient beaucoup moins, il est vrai, il y a encore trois quarts de siècle. Mon amie savait seulement qu’on avait eu à vaincre de grandes difficultés, qu’il avait été établi des passages très ingénieux par des escaliers… par les caves… et que c’était de ces côtés-là que le système avait eu le plus à souffrir dans la suite des temps. Elle avait entendu conter par exemple que les travaux d’Haussmann avaient été un vrai désastre qu’on n’avait jamais réussi à réparer ; et que c’était depuis ce temps-là que la communication n’avait pu se faire, sur bien des points, qu’en traversant, rapidement il est vrai, une rue, d’une porte de maison à la porte d’en face, ou encore d’une boutique à une autre ; ce qui, pour un homme qui voulait fuir, ou déjouer une surveillance, donnait encore évidemment des facilités mille fois supérieures à celles dont dispose le premier venu, mais ce qui n’était tout de même plus la sécurité invraisemblable d’avant … ni l’excursion, n’est-ce pas ? en robe d’intérieur à peine fermée… Parfois, hélas ! la cassure faite par Haussmann était plus grave : c’était tout un îlot d’immeubles qui se trouvait détruit, ou remplacé par remplacé par de nouvelles constructions. Vous vous représentez comme c’était commode de repercer une filière là-dedans, avec toutes les complicités, tous les aménagements secrets que cela supposait ! … Mais il parait que le coup de grâce a été donné par les travaux du tout-à-l’égout et du métro. Cela se conçoit. J’ai bien l’impression que depuis lors le système ne subsiste plus qu’à l’état de tronçons ou de vestiges… et que les intéressés se sont découragés dans leur lutte… Ce que nous sommes libres aussi d’imaginer, dans leur détail, ce sont les raisons étranges qui ont rendu possible cette entreprise, qui l’ont suscitée au début, qui l’ont aidée ensuite à se perfectionner et à se maintenir. Il ne doit pas falloir chercher une explication unique. Des raisons politiques évidemment, dans certains cas… Des gens qui voulaient s’assurer des moyens de communiquer que l’on ne pût contrôler du dehors, et des mayens de fuir… Je vois par exemple un homme qui a trempé dans un complot ou qui est soupçonné d’un meurtre… disons politique… Il sait qu’on le traque. Il habite je suppose à la hauteur du Châtelet. On garde les abords de sa maison. La police est certaine qu’il ne peut aller voir des gens, ou recevoir des visites, sans qu’elle en soit informée, et jusqu’au jour où elle décidera de lui mettre la main dessus. Lui ne sort, et bien ostensiblement, que pour aller admirer, suivi par quatre argousins, les cages d’oiseaux qui se vendent sur le quai. Mais quand il veut, il prend rendez-vous à la barrière de Clichy, ou plus près, à un endroit quelconque du centre ; et pour y arriver — si le rendez-vous n’a pas lieu chez l’un des trois cent soixante-cinq — il n’a qu’un bond à faire à partir d’une porte de maison où nul ne le connaît et nul ne le guette. Et le jour où certains indices lui font croire que cette fois on l’attend en bas de chez lui pour l’arrêter, il s’évade, en allant trouver une issue très éloignée, ou bien il va se cacher dans une retraite insoupçonnable qu’on atteint d’un certain endroit de la chaîne… A des époques, et elles ont duré ! où le complot était permanent, de tels avantages étaient inappréciables, et ils méritaient les plus grands efforts… Je ne serais pas étonné qu’à Lyon, par exemple, la ville secrète, la ville des conjurations, il y ait eu, sur une échelle plus petite, des roueries de cet ordre… Mais j’ai peine à croire que l’intrigue politique, les complots expliquent tout… Oui, je l’avais senti confusément, mais très fort, quand ma belle amie se glissait le long de ces corridors étrangers, avec sa robe mal nouée et ses pieds nus dans les mules… ou quand, après les petits coups frappés sur la porte, elle me faisait, penché sur son épaule, regarder dans cette chambre intime et chaude comme dans un entrebâillement de linges de soie… Il y a de la volupté là-dedans… Il y en a eu surtout autrefois, j’en jurerais, et de la plus audacieuse, de la plus libre. J’ai essayé de me le faire dire par mon amie. Elle m’a répondu en riant que, si on voulait croire les récits des gens, cela mènerait loin… En particulier, elle prétendait avoir toujours considéré comme une légende ce qu’on lui avait conté d’un certain « droit de libre chasse pour les messieurs sur tout le parcours ». « Il doit en être de cela », me disait-elle avec un délicieux rire de gorge, comme du droit du seigneur. Il y a longtemps que cela a disparu, en admettant que cela ait jamais existé. » Elle accordait néanmoins qu’avec ces facilités, ces garanties de secret, et les singulières libertés que ces gens avaient forcément les uns avec les autres, il avait dû se passer bien des choses que nos mœurs actuelles auraient de la peine à concevoir. Mais elle protestait que ces façons n’avaient jamais pu se pratiquer qu’entre voisins relativement proches, sur quelques maillons de la chaîne, et que ce serait pure folie que d’imaginer l’on ne sait quelle licencieuse farandole faisant courir sa flamme tout le long de cette galerie de mine. Elle m’affirmait aussi qu’à sa connaissance il n’en restait rien « ou à peu près rien ». « Je voudrais en être sûr autant que vous » lui disais-je en la regardant avec inquiétude… Mon avis à moi, voyez-vous, est que cette extraordinaire institution n’a pu s’établir, et se maintenir au moins quelque temps, que parce qu’elle permettait, outre d’autres avantages que je ne conteste pas, un genre de commodités, de promiscuités enivrantes — parmi lesquelles l’adultère sans formalités, l’adultère sur le pouce, est la plus bénigne — que les initiés, entre eux, ont toujours recherchées ou accueillies. Et cela dans une époque, justement, où la décence extérieure des mœurs était plus astreignante… Il semble bien que cela réponde à un besoin profond de la nature humaine, qui reparaît périodiquement, et qui s’ingénie à trouver des occasions de se satisfaire en se couvrant s’il le faut d’autres raisons… Nous le verrons reparaître croyez-moi… Oui… ce dut être le ressort le plus permanent du système… et dans la mesure où le système survit encore par morceaux, je serais étonné que ledit ressort en fût absent… Un autre jour d’ailleurs où j’avais mis la question sur le tapis, et soulevé diverses objections de vraisemblance, mon amie me confia qu’à la belle époque les trois cent soixante-cinq étaient soumis à diverses règles, comme celle-ci que, s’ils voulaient changer de domicile, ils devaient autant que possible procéder par échange entre eux, le long de la chaîne ; et qu’en tout cas, ils ne pouvaient s’en aller qu’après que leur comité — car ils avaient à leur tête une espèce de comité — leur avait choisi un remplaçant. Naturellement aussi leur départ ne les relevait pas du secret. Comme cette autre règle encore, qui était plutôt un usage, favorisé par les circonstances mêmes : l’usage de se marier de préférence entre eux, ce qui arrangeait bien des choses, et diminuait ou reculait certaines difficultés pratiques, amenées par le cours de temps, le changement des personnes, les successions… Il paraît qu’encore aujourd’hui d’anciennes familles de la chaîne continuent à s’allier par tradition. Quand nous lisons l’annonce un mariage entre une jeune demoiselle du neuvième arrondissement et un monsieur du Marais, nous sommes loin de nous douter, n’est-ce pas, que c’est la chaîne, ou ce qui en subsiste, qui se manifeste ainsi ?

Quinette avait écouté, avec tous les signes de l’intérêt passionné, du ravissement.

Claude Vorge ajouta pour conclure, les yeux brillants et la voix enthousiaste :

— J’ai fait une petite enquête… J’ai eu, par des recoupements… oh ! bien malaisés… la preuve que dans tout cela il y a autre chose qu’un conte. Ce serait d’ailleurs un bien beau conte, n’est-ce pas ? Si j’osais publier la confidence qu’on m’a fait, j’en écrirais un livre, qui serait le plus beau livre qu’on aurait jamais écrit sur Paris… Imaginez cela : Paris traversé par ce long serpent clandestin.

Bonne nuit.

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