William Foster et Nicholas Van Orton sont sur un bateau

Il y a des films qui me hantent depuis que je les ai vus. Parce que je me suis persuadé qu’ils me rattraperont le moment venu.

En 1993, dans « Falling Down » (très bien traduit par : « Chute Libre »), Michael Douglas incarne WilliamFoster, ingénieur aérospatial au chômage, qui perd ses nerfs dans un embouteillage à Los Angeles, alors qu’il était en route pour l’anniversaire de sa fille. Il abandonne sa voiture et entreprend de traverser la métropole à pied, rencontrant diverses sortes d’individus contemporains et d’aberrations contemporaines, et laissant libre-court à son mal-être et à sa rage.

I’m going home! I’m going home!

En 1997, dans « The Game » (titre pas traduit en français), Michael Douglas incarne Nicholas Van Orton, banquier d’affaires à San Francisco, qui reçoit de son frère, le jour de son anniversaire, une invitation à un mystérieux jeu de rôle. Cet homme, habitué à tout contrôler, très vite ne va plus rien contrôler. Et aussi vite il va avoir l’impression de pouvoir tout perdre, jusqu’à sa vie.

Did I have a choice? Did I have a choice?

Il y a beaucoup de points communs entre ces deux films, et entre ces deux personnages.

Ça se passe en Californie. Ça se passe dans l’Amérique dans les années 1990s. Ça commence un jour d’anniversaire.

Le personnage est joué par Michael Douglas, alors au sommet de son art, dans un registre de mâle dominant dépassé par les événements — voir aussi « Basic Instinct », « The American President », « Disclosure », ou même « Black Rain ». Le personnage est un homme divorcé et solitaire. Le personnage est un homme dont la vie n’a jamais été menacée, et qui rapidement va l’être.

Le personnage est un homme qui dit qu’il n’avait pas le choix. Il pense avoir toujours fait ce qu’on lui a demandé de faire, ce qu’il était supposé faire, ce qu’on lui avait présenté comme son devoir, ou ce qu’il s’était représenté comme son devoir. Citons William Foster, qui se sent trahi :

How’d that happen? I did everything they told me to. Did you know I build missiles? I helped to protect America. You should be rewarded for that.

Le personnage est un quadragénaire. Nicholas Van Orton en 1997 fête ses 48 ans. William Foster en 1993 n’a pas d’âge défini, peut-être un peu plus jeune, mais il est certainement quadragénaire.

Il y a aussi des différences.

« Falling Down » présente un Los Angeles chaud, éblouissant sous le soleil. « The Game » montre principalement un San Francisco froid, sombre, nocturne, dans l’ombre et dans l’humidité.

William Foster a une fille ; Nicholas Van Orton n’a pas d’enfants. On ne sait rien des parents de William Foster ; Nicholas Van Orton est hanté par le souvenir de son père, qui s’est suicidé sans explications le jour de ses 48 ans. Au début du film, William Foster a déjà perdu beaucoup de choses, notamment son emploi ; Nicholas Van Orton est prospère et en pleine possession de tout. Dès le début du film, William Foster est seul ; Nicholas Van Orton n’est pas tout à fait seul — il a des domestiques, des avocats, son frère, il est même accessoirement encore en bons termes avec son ex-femme.

L’un des deux personnages meurt à la fin du film. L’autre renait à la fin du film.

William Foster dit et répète qu’il veut rentrer chez lui, mais sa destination est la maison de son ex-femme, où vit sa fille, qu’il a perdu le droit de voir. Ce qu’il appelle « chez lui » (« home ») n’est plus à lui.

Nicholas Van Orton vit une existence à la fois invulnérable et verrouillée, plus exactement invulnérable parce que verrouillée. Il est prisonnier dans sa propre vie, prisonnier de sa propre vie. Hyperstatique et surdéterminée, comme disent les mécaniciens et les sociologues. Il est riche, extrêmement riche, mais sa vie n’est plus à lui.

J’ai déjà évoqué « The Game » il y a deux ans dans ce blog. Je ne crois pas avoir déjà évoqué « Falling Down ». Tout arrive.

J’y ai beaucoup repensé ces derniers jours. J’ai toujours un DVD de « The Game » sur une étagère ; « Falling Down » est probablement disponible en VOD.

J’ai terminé quelques jours avant Noël 2015 une séquence professionnelle extraordinaire. Il le fallait. Je n’en ai pas vraiment commencé une nouvelle. Je flotte, et je sens doucement l’inquiétude qui monte, même si objectivement je n’ai aucune raison de m’inquiéter. Mais je n’ai pas fini mon deuil de ma séquence précédente. Je n’arrive pas à me défaire d’un sentiment de trahison, sans trop bien savoir si c’est moi qui ai trahi mes camarades, ou si c’est la structure qui m’a trahi.

Je me suis détaché, sans avoir commencé à me rattacher. Sans savoir si je saurais me rattacher. Peut-être que tout repartira au printemps.

À bien des égards, je me sens perdu. C’est à la fois pas nouveau et nouveau.

Ce blog a passé le cap des trois ans, et j’ai commencé à essayé d’organiser des catégories, à classer les billets (en commençant par les plus récents) en catégories. Et la catégorie « mid-life crisis » (en mauvais français : « crise de la quarantaine ») s’est remplie très vite — même si je n’en suis qu’au début de l’exercice de catégorisation, après tout j’ai plus de quatre cents billets à catégoriser. La catégorie « mid-life crisis », comme avant elle le mot-clef « mid-life crisis », prend beaucoup de place.

C’est bien le principal point commun entre William Foster et Nicholas Van Orton : la « mid-life crisis ».

Je suis retombé il y a quelques jours sur un article vieux de presque un an, daté du 27 février 2015, mis de côté et oublié depuis, intitulé « Why do so many middle-aged men feel so lost?« . Il y en a peut-être d’autres qui trainent ici et là. J’accumule, j’entasse et je traine beaucoup de choses.

We are caught between the old model of being the breadwinner and the new model of being the co-washer-upper and feeder, and the truth is we never really mastered either of these roles — old or new — and this has led to a profound sense of crisis in men. Unless you really are able to look back at what happened, you can’t move on.

Je suis hanté depuis que je l’ai lu par un article de The Economist, déjà cité dans ce blog, intitulé « Generation Xhausted« , daté du 18 août 2012, soit quelques mois avant que je ne me décide à commencer ce blog. Et pourtant, je garde un très beau souvenir de l’été 2012, c’était un été magnifique, avec les vacances peut-être les plus réussies de ces dernières années.

Researchers of well-being have established a fairly clear pattern, across different cultures and countries, in which happiness dips in the 30s and 40s before recovering in the 50s. There is some evidence to support the idea that, in Britain at least, the rockiest patch — the new mid-life crisis — is now in the earlier part of those intermediate, sad decades. Surveys by Relate, a relationship-support charity, have found that various psychic maladies, such as loneliness and concern about work-life balance, are most common between 35 and 44. Relationships disintegrate, perhaps after that final-straw row over whose turn it is to take out the recycling. Ruth Sutherland of Relate says that people in this age group have the fewest friends, with no time to cultivate them, and are least likely to ask for time off work, despite needing it the most.

Je n’avais pas pensé que ce thème deviendrait aussi important — son importance dans ce blog n’était qu’un symptôme — et peut-être même que ce blog lui-même n’est qu’un symptôme.

Je ne ressemble pas beaucoup à Michael Douglas, mais j’ai peut-être quelques points communs avec William Foster et avec Nicholas Van Orton. Je ne sais pas.

Et il n’y a pas que Michael Douglas sur terre. Puisqu’on est un 2 février, il faut penser à Bill Murray. Le Bill Murray mélancolique de « The Groundhog Day » — le jour de la marmotte, « Un jour sans fin ». Le Bill Murray désabusé de « Lost in Translation » , qui fait face au diagnostic posé par Scarlett Johansson :

You’re probably just having a mid-life crisis. Did you buy a Porsche yet?

Je déteste les grosses voitures.

Ce n’est peut-être qu’un mauvais moment à passer.

Ou alors, c’est la vie toute entière qui n’est qu’une suite de mauvais moments à passer.

Je ne sais pas.

Bonne nuit.

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