De l’extermination massive au XXIème siècle

Relions quelques points.

Tirons des traits, prolongeons les traits, et essayons de voir l’image qui en ressort. C’est juste un exercice.

1) L’arrogance des oligarques et l’in-humanisme du trans-humanisme

Bernard Arnault, l’un des hommes les plus riches de cette planète, a déclaré récemment :

On crée des emplois publics, mais ce ne sont pas de vrais emplois.

Tranquillement, cet oligarque exprime son mépris pour le quart de la population française qui occupe des emplois publics : professeurs, instituteurs, policiers, militaires, éboueurs, personnels des hôpitaux, cheminots, conducteurs de bus, etc. Et ça ne fait même pas scandale !

Les outrances des oligarques, c’est pas nouveau, c’est de plus en plus fréquent, j’en ai un plein classeur. On peut lire typiquement un des derniers éditoriaux de Paul Krugman dans le New York Times, intitulé « Privilege, Pathology and Power » , en date du 1er janvier 2016 :

Wealth can be bad for your soul. That’s not just a hoary piece of folk wisdom; it’s a conclusion from serious social science, confirmed by statistical analysis and experiment. The affluent are, on average, less likely to exhibit empathy, less likely to respect norms and even laws, more likely to cheat, than those occupying lower rungs on the economic ladder.

And it’s obvious, even if we don’t have statistical confirmation, that extreme wealth can do extreme spiritual damage. Take someone whose personality might have been merely disagreeable under normal circumstances, and give him the kind of wealth that lets him surround himself with sycophants and usually get whatever he wants. It’s not hard to see how he could become almost pathologically self-regarding and unconcerned with others.

Prolongeons. De « Ce ne sont pas de vrais emplois », on passera à « Ce ne sont pas de vraies gens ». De « Les emplois publics », on passera vite à « Tous les emplois, puisqu’on peut les remplacer par des machines ». Et ainsi de suite.

On glisse, on glisse déjà, on va glisser encore, et en bas de la pente, on voit de plus en plus clairement les 1% considérer les 99% comme juste des inutiles.

En bas de la pente, on dira : « Ce ne sont pas des vrais êtres humains. » Des bouches à nourrir inutiles. Des poids morts. Des Untermenschen. Du bétail.

Mais qu’est-ce que vous êtes venus foutre sur Terre, nom de Dieu ? Vous n’avez pas honte d’exister ?

Vous êtes inutiles ! Vous êtes sales ! Vous coûtez cher et vous servez rien ! Vous polluez et vous prenez de la place ! Vous êtes une souillure pour cette planète !

En 1999, l’Agent Smith expliquait à Morpheus :

Human beings are a disease, a cancer of this planet. You’re a plague and we are the cure.

L’un de ces illuminés osera-t-il bientôt proclamer une « déclaration universelle des droits des transhumains (riches) » ? « Nous les transhumains déclarons représenter une phase supérieure de l’évolution de l’univers. Nous les transhumains déclarons vouloir purger la terre de tous ces sales humains inutiles qui la souillent. » « Ils n’ont pas de vrais emplois. Ce ne sont pas de vrais humains. »

L’idéologie de l’oligarchie est de plus en plus ouvertement méprisante. A partir de quand deviendra-t-elle exterminatrice ?

2) Le monopole public des armes de destruction massive du deuxième XXème siècle

Au milieu du XXème siècle, le monde a bien compris que les techniques modernes, les armes de destruction massive modernes, donnaient la possibilité théorique d’un épouvantable holocauste en quelques jours, sinon en quelques minutes. « Le monde est ce qu’il est, c’est-à-dire peu de choses« , avait diagnostiqué Albert Camus dès le 8 août 1945 — alors qu’on n’en était qu’à la bombe A et au V2.

Des bombes thermonucléaires, des missiles intercontinentaux (et marginalement des bombardiers stratégiques et des sous-marins lanceurs d’engins), et des grandes villes en face : voilà les ingrédients. Les ingrédients d’une extermination nucléaire qui n’a pas eu lieu, mais dont la possibilité existe depuis quelques décennies, et continue d’exister.

Depuis le milieu du XXème siècle, la question est : Qui osera ?

Qui osera appuyer sur le bouton ?

C’est la question qui a hanté mon adolescence d’enfant de la guerre froide : Qui appuiera sur le bouton ?

Qui aurait appuyé le premier sur le bouton — en octobre 1962, en octobre 1973, en novembre 1983 ?

Précisons la question : quel chef d’Etat osera appuyer sur le bouton ? Les ingrédients de l’apocalypse thermonucléaire, les armes de destruction massive du deuxième XXème siècle, ont été, et sont restées, le monopole de quelques Etats. The Empire never ended.

Le miracle est que, jusqu’ici, personne n’a osé. Il n’y a pas eu de génocide au deuxième XXème siècle avec les moyens du deuxième XXème siècle. Ça n’a pas empêché quelques génocides localisés au fusil (Cambodge) ou à la machette (Rwanda). Mais, si l’on peut dire, le pire a été évité.

Un autre miracle est que, à une ou deux décennies près, Hitler aurait pu avoir ce genre de moyens. Mais, si l’on peut dire, le pire a été évité — la Deuxième Guerre Mondiale n’a tué « que » 50 à 60 millions d’êtres humains.

Pour l’instant, personne n’a osé « appuyer sur le bouton ». Aucun chef d’Etat n’a appuyé sur le bouton.

3) Au XXIème siècle, les puissances privées prennent le dessus sur les puissances publiques.

Pour toutes sortes de raisons, les puissances privées traitent désormais d’égal à égal, voire dominent les puissances publiques.

Cela tient souvent à la médiocrité et la lâcheté des dépositaires de la puissance publique. Ca se voit parfois à des anecdotes grotesques. Pensons à l’actuel petit président recevant, à l’Elysée en février 2013, Eric Schmidt, patron de Google, fraudeur fiscal de premier plan, pour mendier quelques millions d’euros pour la presse française ; ou à celle de l’ancien petit président, à Deauville en mai 2011, agitant ses petits bras en paradant avec un parterre d’oligarques du numérique.

Cela tient à la corruption des processus démocratiques par la communication et in fine par l’argent. L’élection présidentielle américaine de 2016, sauf miracle, sera juste déterminée par le jeu de l’argent.

Cela tient à la disparition des élites — il n’y a plus d’élites politiques, culturelles ou morales, il n’y a plus que des élites économiques et financières. Il n’y a plus que l’argent qui compte, il n’y a plus que le fric qui représente une valeur. Seule la richesse donne de l’importance.

Cela tient à toutes sortes de choses. Et dans le même mouvement, on voit se développer pour certains des maîtres de l’argent de véritables cultes. Le culte de la personnalité d’un chef d’entreprise ne vaut pas mieux que le culte de la personnalité d’un chef d’Etat. Typiquement, certains excès entendus lors de la mort de Steve Jobs en octobre 2011 sont peut-être à rapprocher de ceux écrits lors de la mort de Joseph Staline en mars 1953.

Les chefs d’entreprises multinationales, et autres agents de l’oligarchie, se considèrent de plus en plus comme les vrais maîtres du monde. Ils ne le sont peut-être pas encore, mais où en serons-nous dans trente ans ? Où en serons-nous en 2045 ?

4) Quelles seront les armes de destruction massive du XXIème siècle ? Qui les détiendra ?

Les ingrédients d’un génocide du deuxième XXème siècle auraient été, répétons-le : des bombes thermonucléaires, des missiles intercontinentaux, et en face des grandes concentrations urbaines.

Ne voyons-nous pas émerger de nouveaux ingrédients, permettant d’envisager des nouvelles recettes ?

Les tendances ne sont-elles pas à la multiplication et à la miniaturisation des armes de destruction massive ? Où en serons-nous en 2045 ?

Je ne lis pas assez, je ne suis pas très doué pour l’imagination, alors je vais juste citer un article synthétique du Monde, daté du 24 septembre 2015, que j’ai déjà cité dans un billet intitulé « Voir mon pays en ruines au XXIème siècle » :

Dans un rapport présenté à l’ONU en avril, M. Russell soutient qu’il faut s’attendre à voir apparaître d’ici vingt ans des essaims de giravions miniatures, équipés de cerveaux décisionnels et dotés de munitions capables de perforer les yeux ou de projeter des ondes hypersoniques mortelles. Ces armes pourraient posséder, dit-il, « une létalité comparable à celle des armes nucléaires » face à laquelle les humains « seront sans défense ». Dans leur lettre ouverte de juillet, les scientifiques avancent que le saut technologique, mais aussi éthique, franchi par l’usage présent et futur de SALA [Systèmes d’Armes Létaux Autonomes] peut être comparé à l’invention de la « poudre à canon » et à celle des « armes nucléaires », et parlent d’une grave « perte d’humanité ». Ils soulignent que de telles armes, « intelligentes » mais sans aucune disposition morale, « sont idéales pour des tâches telles qu’assassiner, déstabiliser les nations, soumettre les populations et tuer un groupe ethnique particulier ». Ils redoutent que « des dictateurs » les utilisent comme forces de l’ordre, ou que des « seigneurs de guerre » s’en servent pour « perpétrer un nettoyage ethnique ».

Qui détiendra ces engins ? Des puissances privées ou des puissances publiques ? Qui pourra « appuyer sur le bouton » ? Qui appuiera sur le bouton, en 2045 ?

Quelles seront les cibles ? Pour des missiles équipés de têtes nucléaires, les cibles étaient les grandes villes. Un holocauste thermonucléaire aurait épargné campagnes et régions isolées — même si retombées radioactives et probable hiver nucléaire les auraient rattrapées.

Mais pour des essaims de drones, quelles seront les cibles ? Pour des virus génétiquement modifiés ? Pour des pesticides méticuleusement améliorés ? Qui y échapperait ?

Se rend-t-on aussi bien compte que la fragilisation du monde par la « transformation numérique » augmente le champ des cibles ? Ce qui s’est passé en Grèce en juin 2015 n’est-il pas un cas d’école ? Si toute la monnaie d’un pays est dématérialisée, que se passe-t-il quand la banque centrale coupe tout ? Tout véhicule automobile piloté par un ordinateur connecté n’est-il pas un kamikaze silencieux en puissance ?

J’ignore si la grandiose web-série « H+ » existe en français, et si elle redeviendra un jour accessible depuis mon pays, mais son pitch suffira pour illustrer mon propos de ce soir : Dans quelques décennies, le smartphone a été dépassé par l’implant microscopique. Un tiers de la population de la planète s’est fait implanter un « H+ », qui lui permet d’être connecté en permanence à Internet, de surveiller tous ses paramètres de santé, et autres merveilles. Et puis un jour, un dysfonctionnement, accidentel ou délibéré, peu importe : Deux milliards de personnes s’effondrent dans la même minute, tuées par leur implant numérique. Fin du pitch.

Dans son livre co-signé avec Jared Cohen en 2013, Eric Schmidt, patron de Google, écrit :

What Lockheed Martin was to the 20th century, technology and cybersecurity companies will be to the 21st.

Concluons.

Qui osera appuyer sur le bouton ?

Qui osera déclencher un génocide au XXIème siècle avec les moyens du XXIème sur des populations du XXIème siècle ?

En prolongeant les traits, on peut facilement imaginer que le Hitler du XXIème siècle ne sera pas un chef d’État, mais plutôt un chef d’entreprise.

Bonne nuit.

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2 commentaires pour De l’extermination massive au XXIème siècle

  1. OX dit :

    à corriger : « … la mort de Joseph Staline en mars 2013 »

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