« Comment un homme peut-il courir à sa ruine du seul fait qu’il a renversé un chien ? »

Quand j’étais enfant, j’étais fasciné par certaines expressions métaphoriques, telles que : « la goutte d’eau qui fait déborder le vase » .

Quand j’étais jeune, je me suis un peu intéressé aux phénomènes non-linéaires, à la « théorie du chaos » , à « l’effet papillon » , et à toutes ces sortes de choses. Un excellent roman inspiré par ce thème scientifique est le roman de Michael Crichton « Jurassic Park » , publié en 1990, traduit en français en 1992.

Les pages qui suivent font partie du chapitre 107 du roman d’Umberto Eco « Le Pendule de Foucault » , publié en 1988, traduit en français en 1990.

Ça peut être vu comme une variation sur le thème de « la goutte d’eau qui fait déborder le vase » ou de « l’effet papillon ». Ou l’équivalent du basculement de William Foster dans la folie dans les premières minutes de « Falling Down » , bloqué dans la fournaise de sa voiture sans air conditionné, dans un embouteillage à Los Angeles en 1992.

Ça se passe le dimanche 10 juin 1984. Deux semaines exactement avant la nuit du samedi 23 au dimanche 24 juin 1984.

* * *

Après Uscio, ils avaient essayé un col, et, en traversant un village qui donnait l’impression d’être en Sicile un dimanche après-midi au temps des Bourbons, un grand chien noir s’était mis en travers de la route, comme s’il n’avait jamais vu une automobile. Belbo l’avait heurté avec les pare-chocs antérieurs, ça n’avait l’air de rien, en revanche, à peine descendus de voiture, ils s’étaient aperçus que la pauvre bête avait l’abdomen rouge de sang, avec certaines choses bizarres et roses (pudenda, viscères ?) qui sortaient, et il geignait en bavant. Quelques villageois étaient accourus, il s’était créé une assemblée populaire. Belbo demandait qui était le maître, il le dédommagerait, mais le chien n’avait pas de maître. Il représentait sans doute le dix pour cent de la population de ce coin abandonné de Dieu, mais personne ne savait qui il était même si tous le connaissaient de vue. Quelqu’un disait qu’il fallait trouver l’adjudant des carabiniers qui lui tirerait une balle, et oust.

Ils étaient à la recherche de l’adjudant, quand une danse était arrivée, qui se déclarait zoophile. J’ai six chats, avait-elle dit. Quel rapport, avait dit Belbo, ça c’est un chien, il est désormais en train de mourir et moi je suis pressé. Chien ou chat, un peu de cœur, avait dit la danse. Pas d’adjudant, il faut aller chercher quelqu’un de la protection des animaux, ou de l’hôpital le plus proche, on va peut-être sauver la bête.

Le soleil dardait sur Belbo, sur Lorenza, sur la voiture, sur le chien et sur l’assistance, et il ne se couchait jamais, Belbo avait l’impression d’être sorti en caleçon, mais il ne réussissait pas à se réveiller, la dame n’en démordait pas, l’adjudant était introuvable, le chien continuait à saigner et il haletait avec des sons plaintifs. Il a la gorge faible, avait dit Belbo, puriste, et la dame disait certes, certes qu’il a la gorge faible, il souffre le pauvre chéri, et vous, aussi, vous ne pouviez pas faire attention ? Graduellement le village subissait un boom démographique, Belbo, Lorenza et le chien étaient devenus le spectacle de ce triste dimanche. Une fillette avec un cornet de glace s’était approchée et avait demandé si eux ils étaient ceux de la télé qui organisaient le concours de Miss Apennin ligure, Belbo lui avait répondu de fiche le camp tout de suite autrement il l’aurait mise dans l’état où se trouvait le chien, la fillette avait fondu en larmes. Le docteur de la commune était arrivé en disant que la fillette était sa fille et Belbo ne savait pas qui il était lui. En un rapide échange d’excuses et de présentations, il résulta que le docteur avait publié un Journal d’une commune perdue chez le célèbre Manuzio éditeur à Milan. Belbo était tombé dans le piège et avait dit qu’il était magna pars chez Manuzio, le docteur voulait à présent que Belbo et Lorenza s’arrêtent pour dîner chez lui, Lorenza s’agitait et donnait des coups de coude dans les côtes de Belbo, comme ça maintenant on va finir dans les journaux, les amants diaboliques, tu ne pouvais pas la boucler

Le soleil tapait toujours à pic, tandis que le clocher sonnait complies (nous voilà dans la Dernière Thulé, commentait Belbo entre ses dents, du soleil pendant six mois, de minuit à minuit, et j’ai fini mes cigarettes), le chien se limitait à souffrir et personne ne lui prêtait plus attention, Lorenza disait qu’elle avait une crise d’asthme, Belbo était désormais certain que le cosmos procédait d’une erreur du Démiurge. Enfin, il avait eu l’idée qu’eux deux auraient pu partir en voiture chercher des secours dans le centre habité le plus proche. La dame zoophile était d’accord, qu’ils allassent et qu’ils fissent vite, un monsieur qui travaillait chez un éditeur de poésie, elle avait confiance, elle aussi elle aimait tant Anna de Noailles.

Belbo était reparti et il avait cyniquement traversé le centre le plus proche, Lorenza maudissait tous les animaux dont le Seigneur avait souillé la terre du premier au cinquième jour compris, et Belbo était d’accord mais il allait jusqu’à critiquer l’oeuvre du sixième jour, et peut-être aussi le repos du septième, parce qu’il trouvait que c’était le plus satané dimanche qu’il lui eût été donné de vivre.

Ils avaient commencé à franchir l’Apennin, mais alors que sur les cartes cela paraissait facile, ils y avaient mis de nombreuses heures, ils avaient sauté Bobbio, et, dans la soirée, ils étaient arrivés à Plaisance. Belbo était fatigué, il voulait passer au moins le dîner avec Lorenza, et il avait pris une chambre double dans l’unique hôtel où il en restait, près de la gare. Une fois montés dans la chambre, Lorenza avait déclaré qu’elle ne dormirait pas dans un lieu pareil. Belbo avait dit qu’il chercherait quelque chose d’autre, qu’elle lui laissât le temps de descendre au bar se jeter un Martini. Il n’avait trouvé qu’un cognac national, il était remonté dans la chambre et Lorenza n’y était plus. Il était allé demander des nouvelles à la réception et avait trouvé un message : « Mon amour, j’ai découvert un train magnifique pour Milan. Je pars. On se voit dans la semaine. »

Belbo avait couru à la gare, et le quai était désormais vide. Comme dans un western.

Belbo avait dormi à Plaisance. Il avait cherché une Série noire, mais même le kiosque de la gare était fermé. A l’hôtel il n’avait trouvé qu’une revue du Touring Club.

Par déveine, la revue publiait un reportage sur les cols des Apennins qu’il venait de franchir. Dans son souvenir — fané comme si ces vicissitudes lui étaient arrivées des années auparavant — ils étaient une terre aride, écrasée de soleil, poussiéreuse, semée de détritus minéraux. Sur les pages glacées de la revue, ils étaient des terres de rêve, à revisiter même à pied, et à resavourer pas à pas. Les Samoa de Jim de la Papaye.

Comment un homme peut-il courir à sa ruine du seul fait qu’il a renversé un chien ? Et pourtant, il en alla ainsi. Belbo a décidé, cette nuit-là à Plaisance, qu’en se retirant de nouveau pour vivre dans le Plan il ne subirait pas d’autres défaites, car là c’était lui qui pouvait décider qui, comment et quand.

Et ce dut être ce même soir qu’il résolut de se venger d’A***, sans doute ne sachant pas trop bien pourquoi ni en vue de quoi. (…)

* * *

Ce chapitre 107 est un des piliers du roman.

Je ne citerai pas ici ses derniers paragraphes, parce qu’ils dévoilent des ressorts essentiels du roman — qui sont difficiles, pour ne pas dire impossibles, à dissocier des ressorts du personnage de Jacopo Belbo. Comme on dit maintenant, il ne faut pas spoiler (verbe du premier groupe ?).

Les toutes dernières phrases de ce chapitre 107 ont été déjà citées plusieurs fois dans ce blog (, et ), tant elles sont profondément enracinées dans ma tête, depuis 1990 :

Je crois qu’il y croyait pour de bon, tant peut le désir déçu. Son file se terminait, et il ne pouvait en être autrement, par la citation obligée de tous ceux que la vie a vaincus : Bin ich ein Gott ?

Bonne nuit.

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