Vingt ans après la « Déclaration d’Indépendance du Cyberespace »

Il y a vingt ans, le 8 février 1996, était publié un petit texte intitulé « Déclaration d’Indépendance du Cyberespace » , écrit par John Perry Barlow (né en 1947), que Wikipédia aujourd’hui définit comme : « poète, essayiste, éleveur à la retraite, militant libertaire et ancien parolier des Grateful Dead » .

Le titre (en version originale : « A Declaration of the Independence of Cyberspace » ) indique l’inspiration : la déclaration d’indépendance des Etats-Unis d’Amérique, adoptée par le Congrès à Philadelphie le 4 juillet 1776.

On trouve toujours ce texte sur le Web, en anglais comme en français. Citons le début, en français pour simplifier :

Gouvernements du monde industrialisé, géants fatigués de chair et d’acier, je viens du cyberespace, le nouveau domicile de l’esprit. Au nom du futur, je vous demande, à vous qui appartenez au passé, de nous laisser en paix. Vous n’êtes pas les bienvenus parmi nous. Vous n’avez aucune souveraineté sur le territoire où nous nous assemblons.

Nous n’avons pas de gouvernement élu, et il est peu probable que nous en ayons un un jour : je m’adresse donc à vous avec la seule autorité que m’accorde et que s’accorde la liberté elle-même. Je déclare que l’espace social global que nous construisons est naturellement indépendant des tyrannies que vous cherchez à nous imposer. Vous n’avez aucun droit moral à nous gouverner, et vous ne possédez aucun moyen de faire respecter votre autorité que nous ayons de bonnes raisons de craindre.

Il y aurait beaucoup de choses à dire sur le contenu de ce texte, ce qu’il dit, ce qu’il reprend d' »idéologies libertariennes », ou de « l’idéologie californienne » — il faudra y revenir, mais pas ce soir. Ce soir, je voudrais surtout parler des contextes. Car, à mon humble avis, il y a moins de gens qui l’ont lu que de gens qui en ont parlé. Et, en fait, assez peu de gens ont lu ou entendu parler de ce texte. Mais il a représenté quelque chose.

Pour moi et quelques-uns de mes semblables, il représente un moment. Une idée. Qui paraissent bien loin et bien dérisoires maintenant.

Que dire de l’hiver 1996 ?

La France était dirigée par un Président tout neuf qui n’arrivait pas à faire président. Le Premier Ministre tout neuf, un dénommé Alain Juppé, en quelques mois était devenu l’homme le plus détesté du pays. Un dénommé François Fillon avait porté quelques mois le titre de « Ministre des Technologies de l’Information et de la Poste » , avant de redevenir plus classiquement « Ministre délégué chargé des postes, des télécommunications et de l’espace auprès du ministre de l’industrie », et tant pis pour les « technologies de l’information » — ou, comme on disait alors, les NTIC : « Nouvelles Technologies de l’Information et de la Communication ».

En France, comme dans la plupart des pays du « monde industrialisé » de l’époque, Internet était un truc peu connu, et encore moins utilisé — et il allait le rester encore quelques années. Peut-être quelques millions de Français connaissaient-ils le mot ? Quelques dizaines ou centaines de milliers y étaient confrontés ? C’était dérisoire.

Certes, le Web commençait à émerger comme un sous-ensemble « convivial » du Net, suite à des travaux au CERN et au NCSA et ailleurs. L’introduction au Nasdaq (« IPO ») de Netscape le 9 août 1995 avait fait quelque bruit. Le Navigator Netscape faisait suffisamment peur pour que Microsoft rende son produit concurrent, déjà appelé Internet Explorer, gratuit à partir de décembre 1995. Mais tout ça restait assez dérisoire. Ce qui se vendait dans les magasins, à part les jeux et quelques logiciels spécialisés, c’était Windows 95 (équipé in extremis d’une pile TCP/IP) et Office 95. Ce qui marchait c’était encore les services télématiques « fermés », style AOL et Compuserve aux Etats-Unis, et le Minitel en France.

Alors, à l’hiver 1996, en France, et ailleurs dans le monde industrialisé, Internet, le cyberespace, tout ça, ça n’intéressait pas grand’monde. Et, a fortiori, imaginer que ces trucs-là allaient ou pouvaient changer le monde, comme vous y allez …

Et pourtant, quelques personnes, peut-être quelques centaines de milliers, voire quelques millions, éparpillées un peu partout, y pensaient, y croyaient.

L’hiver 1996, c’était aussi la troisième saison de « The X-Files », celle qui mène de « Anasazi » (« Nothing vanishes without a trace. Burn it! ») à « Talitha Cumi » (« He’s here to kill me. »). I want to believe!

I want to believe!

We wanted to believe!

Nous voulions croire, et, en quelque sorte, ce texte, cette « Déclaration d’Indépendance » nous disait exactement ça, qu’on pouvait y croire, qu’on devait y croire, que quelque chose était en train de se passer.

Les dernières phrases :

Il nous faut déclarer que nos identités virtuelles ne sont pas soumises à votre souveraineté, alors même que nous continuons à consentir à ce que vous gouverniez nos corps. Nous allons nous disperser sur toute la planète de manière à ce que personne ne puisse arrêter nos idées.

Nous allons créer une civilisation de l’esprit dans le cyberespace. Puisse-t-elle être plus juste et plus humaine que le monde qu’ont construit vos gouvernements auparavant.

Nous voulions croire qu’Internet (et tout ce qui tourne autour) allait changer le monde. Nous pensions que tous ces trucs et ces machins pourraient permettre d’améliorer le monde.

Nous pensions faire mieux. Je dis « nous« , parce qu’à l’hiver 1996, j’y croyais dur comme fer.

Vingt ans après …

Vingt ans après, tous ces trucs et ces machins ont en effet changé le monde.

Mais je me demande s’ils l’ont vraiment amélioré. A vrai dire, de plus en plus, je pense que non. Ils n’ont pas amélioré grand’chose. Le bilan est globalement négatif, pour paraphraser Georges Marchais.

Nous avons fait pire. Je laisse le « nous« , bien que je n’ai pas fait grand’chose, je reste quand même « ingénieur informaticien » , j’ai honte mais j’assume.

Nous avons changé le monde, mais nous ne l’avons pas amélioré. Nous avons essayé.

Nous avons échoué.

Il suffit de relire cette « Déclaration d’Indépendance », de reprendre ses rêves, et de les confronter à la réalité.

« nos identités virtuelles ne sont pas soumises à votre souveraineté » : Quelles identités ? quelles souverainetés ? Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, GAFA, GAFAM, NSA, etc. What else?

« Nous allons nous disperser sur toute la planète » : Quelle dispersion ? Les data centers sont hyper-concentrés, et il faut entendre les cris d’orfraies provoqués par l’invalidation de Safe Harbor chez toutes ces « multinationales » qui n’imaginent pas stocker des données ailleurs qu’aux Etats-Unis. We are the world.

« de manière à ce que personne ne puisse arrêter nos idées. » : Quelles idées ? Un gros tiers du trafic Internet c’est Netflix, un sixième c’est YouTube … et ne parlons pas du porno … Alors les idées …

« Nous allons créer une civilisation de l’esprit dans le cyberespace. » : L’esprit ? L’esprit ? Quel esprit ? C’est quoi l’esprit ? Ça se mange ?

Jusqu’à l’arrivée des tablettes, je croyais encore que Internet et l’informatique en général étaient une forme d’extension de la culture de l’écrit, un micro-ordinateur jadis étant avant tout un clavier, autrement dit une extension d’une machine à écrire. Quelle dérision ! Un smartphone ou une tablette connectés à Internet, c’est, aujourd’hui, pour 99% des utilisateurs, une télévision en pire, un robinet à conneries, un machin hypnotique et débilitant — et une surveillance permanente.

A l’hiver 1996, la France enterrait François Mitterrand sans avoir bien compris ses derniers messages, notamment celui du 31 décembre 1994 : « Je crois aux forces de l’esprit, et je ne vous quitterai pas. » Peut-être qu’il n’y avait rien à comprendre. Peut-être que les forces de l’esprit, ça n’existe pas.

Vingt ans après, Internet est partout, mais l’esprit est nulle part.

« Puisse-t-elle être plus juste et plus humaine que le monde qu’ont construit vos gouvernements auparavant. » : Internet, via les GAFAs, ces voleurs fiscaux survitaminés, a juste accéléré la mise en faillite des vieux gouvernements, privés de recettes fiscales, réduits à la mendicité. Ils avaient des défauts, les vieux gouvernements des vieux pays industriels, mais eux au moins jadis se souciaient un peu de bien-être de leurs populations.

Nous avons essayé, nous avons échoué.

J’ai souvent repensé à cette « Déclaration d’Indépendance » ces dernières années, en entendant des collègues plus jeunes me parler, par exemple, de BitCoin et de block-chains. J’ai essayé de suivre, mais je n’arrive pas à comprendre. Mais ils y croient, ils croient que cette nouvelle vague technologique va changer le monde, d’une certaine manière, et moi j’y arrive pas.

Je suis très loin de soixante-treize ans, mais parfois je murmure :

Pour moi, il y a longtemps qu’c’est fini.
Je comprends plus grand’chose, aujourd’hui

Je souhaite aux idéalistes des nouvelles générations d’arriver à changer le monde, éventuellement par les nouvelles nouvelles technologies de l’information et de la communication.

J’espère que les idéalistes des nouvelles générations ne seront pas étouffés par les cupides des nouvelles générations. J’espère que leurs Aaron Swarz (né en 1986) et Edward Snowden (né en 1983) ne seront pas broyés par leurs Mark Zuckerberg (né en 1984) et Travis Kalanick (né en 1976) à eux.

J’espère pour la France mieux que les enfants rêvés d’Emmanuel Macron (né en 1977) — rappelons la phrase édifiante prononcée par ce brigand cupide qui se prétend « socialiste » le 6 janvier 2015 :

Il faut des jeunes Français qui aient envie de devenir milliardaires.

L’ultime ironie de la « Déclaration d’Indépendance » de John Perry Barlow est qu’elle a été rédigée à Davos, en Suisse, à l’issue du 26ème « Forum Economique Mondial ». Un détail ? Peut-être pas.

D’une certaine manière, on pourrait classer ce texte idéaliste parmi ce que j’appelle les paris perdus des années 1990s. Les illusions perdues de cette décennie étrange, entre la chute du Mur (9/11/89) et la chute des Tours (11/9/01). Paris perdus, illusions perdues, ou vraies escroqueries, authentiques manipulations, ou simples foutages de gueule ? Je ne sais pas, et le temps me manque.

Peut-être que le pendant, vingt ans plus tard, de la « Déclaration d’Indépendance du Cyberespace » est un texte publié la semaine dernière, par le journaliste Robert Shrimsley dans « The Financial Times » en date du 4 février 2016, sous le titre « A letter to an ungrateful world from Google, Apple, Facebook et al » — une lettre imaginaire que pourraient co-signer Mark Zuckerberg, Tim Cook, Sergey Brin, Jeff Bezos, Travis Kalanick et autres oligarques du numérique.

Voici comment commence ce texte — je pense, j’espère qu’il sera diffusé plus largement, hors des contraintes du site du FT, et aussi en français. Je rajouterai les liens sur ce billet le moment venu.

Greetings earthlings,

As technology titans and world-changing entrepreneurs we have resisted explaining ourselves to lesser mortals. It is now clear, however, that some people, especially in the undeveloped world of Europe, have begun to question our motives, our integrity and even our right to skirt round the normal rules that society has rightly put in place to govern the behaviour of those lacking in our higher intuition.

Salut les terriens,

En tant que géants de la technologie et entrepreneurs qui changeons le monde, nous n’avons pas daigné jusqu’ici à nous expliquer devant les mortels inférieurs. Mais il est clair désormais que certains, notamment dans le monde non-développé de l’Europe, ont commencé à mettre en cause nos motivations, notre intégrité, et même notre droit à nous affranchir des règles normales que la société a justement mis en place pour gouverner le comportement de ceux qui n’ont pas notre intuition supérieure.

En somme, une « Déclaration d’Indépendance des 1% » ! Ou faut-il dire une « Déclaration d’Indépendance des Transhumains » ? J’évoquais il y a quelques jours une prochaine et hypothétique « Déclaration Universelle des Droits des Transhumains (riches) » : on s’en rapproche… on y vient… L’idéologie californienne est en mouvement ! La disruption et l’uberisation n’épargneront personne ! There is no alternative!

Vingt ans !

Vingt ans !

Bonne nuit.

Publicités
Cet article, publié dans dystopie, informatique, souvenirs, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Tous les commentaires seront les bienvenus.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s