Extension du domaine du mépris

Que reste-t-il de l’égalité, dans la France de 2016 ?

Que reste-t-il du respect ? De la fraternité ?

Partout où je regarde, je vois de plus en plus de gens imbus d’eux-mêmes, sûrs de leur supériorité et pressés de mépriser des inférieurs.

Le mépris, la condescendance, l’arrogance, deviennent irrespirables dans ce pays supposé attaché à l’égalité.

Quelques exemples dans le désordre.

La condescendance néo-coloniale. Il y a les vrais Français et puis il y a ceux que les vrais Français peuvent considérer de haut parce qu’ils ne sont pas tout à fait Français, pas encore, pas vraiment. Trop musulmans, trop bronzés, trop périphériques, trop pauvres, trop pas assez ceci, trop pas assez cela. Le site Acrimed a très bien décortiqué ce type de mépris dans l’émission politique phare de la première chaîne publique française.

Au cours de la séquence de 4 minutes et 15 secondes (qui court entre 44’45’’ et 49’00’’ de l’émission), Wiam Berhouma est interrompue à 25 reprises. La durée maximale pendant laquelle elle parle sans être interrompue est de 34 secondes.

Non seulement Alain Finkielkraut n’a de cesse d’interrompre Wiam Berhouma, mais, agressif et méprisant, il multiplie les détournements de ses propos, en transformant en attaques ad hominem des traits polémiques, somme toute moins virulents que les philippiques habituelles de sa Majesté : « vaseux », « pseudo-intellectuel ». Quand il n’invente pas des insultes : « salaud ». En adoptant ainsi la posture avantageuse de la victime qu’on empêche de parler et qu’on injurie, il s’apprête à esquiver, dans sa dissertation à venir, les problèmes que Wiam Berhouma a soulevés.

Il faut lire Alain Finkielkraut (de l’Académie Française) étalant ses fantasmes d’ennemi de l’intérieur et ses préjugés culturels, et pour tout dire son islamophobie et sa misogynie. Il faut le lire écumant contre cette femme musulmane qui a eu le mauvais goût de le contredire :

Et sa vindicte était d’autant plus accablante que cette femme est parfaitement intégrée : elle ne porte pas le voile, elle est professeure… Au lieu donc de manifester sa gratitude à l’égard d’un pays qui l’a émancipée, qui l’a aidée à s’émanciper, et qui lui a permis d’être tout ce qu’elle pouvait être, elle exprime sa haine, elle vomit la France.

Manifester sa gratitude à l’égard du pays qui l’a émancipée ? Qu’est-ce que ça veut dire ? Cette femme est Française, et, aux dernières nouvelles, il n’y a pas de serment d’allégeance en France. Elle n’a pas choisi son pays, c’est le sien !

Elle est Française ! Elle est Française comme toi et moi ! Et c’est un être humain, Alain, comme toi et moi !

La condescendance des hommes qui trouvent normal que leur femme sacrifie leur carrière et leur santé « pour les enfants » — ou plus précisément, pour leur carrière et leur santé à eux. Puisque Laurent Fabius vient de terminer sa longue carrière politique, rappelons l’un de ses chefs d’œuvre, prononcé en 2006 contre la candidature de Ségolène Royal :

Qui s’occupera des enfants ?

Et tes enfants à toi, Laurent, qui s’en est occupé ?

La condescendance pour les « sous-traitants » et les « sous-développés » . Dans mon triste secteur, l’informatique, la mondialisation c’est un peu utiliser des produits et technologies venues d’ailleurs, c’est rarement produire pour ailleurs, c’est surtout voir qu’une partie du travail a été transféré ailleurs. « Externalisé ». « Offshore », dans des pays où le coût du travail est moindre, typiquement en Inde. Uniquement pour des raisons de coût. La finance impose ses exigences.

Il faut entendre des cadres français parler de leurs troupeaux d’Indiens. Comme de bétail. Pire que de bétail. Moins que du bétail.

Il faut aussi entendre certains travailleurs français parler de leurs collègues indiens : On est meilleurs qu’eux. On est forcément meilleurs qu’eux. Il faut qu’on contrôle tout ce qu’ils font. Il faut qu’on aille les former. Il faut qu’on leur apprenne à être rigoureux. Ils ne comprennent pas. Ils comprennent rien. Leur code est pas bon. Etc.

Pourquoi cette condescendance ? Besoin de dénigrer ? Besoin de se rassurer ? Je n’en sais rien. Pourquoi tout ce mépris ? Les travailleurs indiens sont en moyenne aussi compétents et humains que les français en moyenne, ils sont juste moins payés. Pourquoi vouloir en plus les dominer ? Pourquoi les mépriser ?

Et c’est pareil, paraît-il, avec des Chinois … Le plus grand pays et le plus vieux pays du monde !

Et c’est pareil, je l’ai vu de près, avec des Russes … Des travailleurs français mis en contact avec des collègues à l’autre bout de l’Europe se sentent obligés d’affirmer leur supériorité de Français. Et de décliner leurs préjugés : On est plus modernes qu’eux. On est meilleurs qu’eux. Ils sont arriérés. Ils sont moches. Etc. A croire qu’ils n’ont jamais entendu parler de Spoutnik, de Gagarine et de Soyouz ? A croire qu’ils ne savent pas que la Russie est une puissance industrielle majeure — et que la Pologne a donné au monde des mathématiciens et des écrivains de science-fiction remarquables, et que l’Ukraine a produit les plus gros avions de tous les temps, et j’en passe ?

Pourquoi ce mépris ? Pourquoi cette condescendance systématique ?

Nous n’avons pas de leçons à donner aux Russes. Eux ne nous en donnent pas. Ils le pourront peut-être bientôt. Les Russes ont souffert après la chute de l’Union Soviétique. Qui sait ce qui attend les Français, Italiens, Allemands, Espagnols après la chute de l’Union Européenne ?

La condescendance envers les réfugiés. Les réfugiés : forcément des inférieurs, des sauvages, des faibles, des sous-développés, des salauds de pauvres. Des lâches : ils fuient la guerre au lieu de se battre ! Des êtres humains ? Si peu. À peine des animaux. Des gens comme vous et moi ? Vous n’y pensez pas !

Dans un remarquable billet publié il y a quelques jours, Agnès Maillard a dit tout cela très justement et très fortement :

J’ai juste dit à ma fille qu’il y a encore quelque temps encore, la plupart des réfugiés que nous laissons mourir atrocement sous nos yeux de froid, de faim, de noyade, de peur, de désespoir, que la plupart de ces réfugiés étaient juste des gens. Des gens comme nous. Des gens qui prennent la voiture le matin pour aller au boulot ou à l’école, des gens qui discutent de la marche du monde, des impôts, des devoirs, du voisin et de son chien, des courses, du repas du soir, de l’anniversaire du petit dernier, des vacances qu’on ne pourra pas se payer, de la banalité du quotidien qui remplit pourtant tant de nos vies. Des gens qui pensent comme nous que leur vie est parfois un peu ennuyeuse, qu’ils aimeraient bien avoir plus d’argent et moins de soucis, qui se regardent vieillir en se demandant si les gosses s’en sortiront mieux qu’eux.

Il faut lire en entier ce billet. Il faut lire et relire ce billet intitulé « Les naufrageurs et leur peine » , comme il faut lire et relire la bouleversante planche de Titeuf « Mi-petit mi-grand » .

Vous allez bientôt oublier le nom d’Aylan Kurdi ; vous ignorez déjà le nom de la plage où son cadavre s’est échoué. Alors pensez à Manu, Nadia, Hugo ; pensez à Ivry-sur-Seine, Montreuil, La Garenne-Colombes.

Memento mori. N’oublie pas que tu vas mourir.

N’oublions pas que le malheur peut frapper partout, et plus vite qu’on ne le croit.

La misère, le froid, la faim, le malheur … Qui nous dit que nous y échapperons jusqu’à la fin de nos jours ? Qui nous dit que nos enfants y échapperont ?

Nous pouvons tous devenir un jour des réfugiés.

Rien ne nous dit que notre pays ne sera pas un jour, en ce XXIème siècle, ravagé par une guerre. Une vraie guerre, pas juste une attaque terroriste ponctuelle. Une guerre avec des armes lourdesUne guerre avec des armes de destruction massive. Une guerre qui ne laisse que des ruines et des cadavres. Qu’est-ce qui nous dit qu’on ne verra pas ça, ici, au XXIème siècle ?

Mais tout cela est inimaginable pour beaucoup de nos contemporains. Tellement beaux, tellement futiles, tellement légers, tellement parfaits. L’insoutenable légèreté de l’être.

La condescendance des gens parfaits. Des gens qui se croient parfaits, normaux et naturels, contre ceux qui ont été relégués en imparfaits, anormaux et surnaturels.

La condescendance de gens gavés de fiertés diverses, le mot est à la mode — fiers de leur nationalité, fiers de leur folklore, fiers de leur sexualité, fiers de leurs préjugés, fiers de leurs héritages, fiers de leur bêtise.

La condescendance de ceux qui se croient riches envers ceux qui ne le sont pas. Salauds de pauvres !

La condescendance de ceux qui ont juste eu de la chance, ceux qui ont juste eu la chance d’être du bon côté de la barrière, au bon moment. La chance ! Oui, la chance !

Beati pauperes spiritu. Heureux les simples d’esprits.

Bonne nuit.

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