L’usine d’usure

La bataille de Verdun a commencé le lundi 21 février 1916, vers 7 heures 15. Ça va faire un siècle.

La bataille de Verdun est, au moins dans la mémoire collective des Français, le point culminant de la Première Guerre Mondiale.

Jules Romains a conçu son cycle en 27 volumes intitulé « Les Hommes de Bonne Volonté », qui court de 1908 à 1933, autour de la bataille de Verdun. La 15ème volume s’intitule « Prélude à Verdun », le 16ème volume « Verdun ». Point culminant de son oeuvre, point culminant pour sa génération.

Comme dans tout le cycle des « Hommes de Bonne Volonté », Jules Romains alterne des plans très larges, à l’échelle des nations et des grands chefs, avec le style adéquat — comme les pages qui vont suivre — ; et des plans très serrés, à l’échelle des individus, avec des styles correspondants — comme les pages que j’essaierai de transcrire d’ici quelques jours, sur la vie dans les tranchées.

Les pages qui suivent sont extraites du 3ème chapitre de « Prélude à Verdun ». Il s’intitule « L’usine d’usure ».

* * *

Guerre d’usure. Mot terrible à considérer. Notion vraiment épouvantable. Jusque-là on n’a fait que l’entrevoir, non sans quelque légèreté de cœur et dérobade de l’esprit. L’instant est venu de la comprendre honnêtement. Jusqu’ici, on a feint de ne pas trop s’apercevoir que la guerre durait, et encore moins de ce que signifiait au fond sa durée. Il y avait bien l’idée de « tenir » — pour le cas où la victoire décisive échapperait indéfiniment — et l’idée du dernier quart d’heure. Mais la vision qui les accompagnait n’était pas tellement effrayante : deux lutteurs arc-boutés l’un contre l’autre depuis un temps interminable. Soudain l’un des deux relâche ses muscles. Il perd courage ; il n’en peut plus. Du coup, c’est l’autre, celui qui n’a pas relâché ses muscles, qui, sans avoir à faire un nouvel effort, est vainqueur.

Mais la guerre d’usure ! L’idée est autrement mordante. Ce front ennemi, devant vous. Du « million d’hommes » étalé en couche épaisse. Il ne suffit plus de le percer au bon endroit. Il faut l’user tout du long. Avant de tenter quoi que ce soit d’autre, il faut attendre qu’il n’ait plus d’épaisseur nulle part qu’il soit devenu mince comme une feuille de papier. Il faut enlever ça comme à la lime, comme à la râpe, comme à la varlope. Du copeau de « million d’hommes ». De l’homme tué ou de l’homme-débris par jets drus comme de la sciure. C’est long. Il faut une patience méritoire. Cela se fait dans une éclaboussure continue de sang. Il y a des moments où l’on a l’impression que l’épaisseur à user ne diminue pas ; et même qu’elle se reforme malignement par-dessous ; c’est l’arrière qui se vide de tous les hommes qu’il peut pour les porter au front et reconstituer l’épaisseur détruite. Cela serait désespérant si l’on ne réfléchissait pas. Mais l’arrière n’est pas inépuisable. Il y pousse beaucoup moins d’hommes neufs qu’il ne s’en détruit sur le front. Et comme, avec un effort, on fera marcher le travail de destruction encore plus vite, l’usure est certaine d’aboutir. La guerre finira forcément quand le peuple d’en face sera usé.

Malheureusement, on l’use avec un outil qui est votre peuple à vous. Et l’outil s’use en faisant son travail. A quelle vitesse ? Tout est là. Le problème est bien préoccupant.

A Chantilly, le 1er Bureau du Grand Quartier Général récapitule les états des pertes que lui ont transmis les unités. Il constate que, pendant les quatre premiers mois de la guerre, l’usure moyenne du front a été de cent quatre-vingt mille hommes par mois. Chiffre, il est vrai, un peu anormal : il comprenait les pertes des grandes batailles du début, batailles de mouvement fort dispendieuses, puisqu’elles étaient conduites non avec l’intention de durer, mais avec celle d’en finir. Ce n’est qu’ensuite que les chiffres prennent leur vraie signification. Cent quarante-cinq mille hommes par mois, pour le premier semestre de 1915. Voilà une base solide. Cela fait du cinq mille hommes par jour ; autant qu’en a pu fournir, à la mobilisation, une ville déjà grande comme Poitiers ; deux fois autant que Mâcon ; quatre fois autant que d’honnêtes petites préfectures comme Guéret, Gap, Mende ou Draguignan. Autrement dit, pour alimenter, rien que du côté français, la grande machine du front, il faut pouvoir lui jeter dans la gueule un Poitiers toutes les vingt-quatre heures, un Mâcon matin et soir, un Guéret ou un Draguignan quatre fois par jour. Moyennant quoi la machine ronfle. Cela fait réfléchir. Évidemment il ne faut rien exagérer ; et dans ces chiffres qui font impression tout n’est pas de l’homme définitivement perdu. Il y a une certaine proportion d’homme simplement détérioré, qui se répare plus ou moins, et qu’on peut réutiliser par la suite. Disons un tiers. Donc l’usure nette, sur quoi l’on peut se fonder pour les calculs à longue échéance, n’est que d’un peu plus de trois mille hommes par jour ; ce qui dépasse, et de loin, le million par an. Le « million d’hommes », dont la vertu toute matérielle a changé l’art de la guerre, et formé le front en se coagulant. Il n’est donc pas quelque chose de si énorme. On en voit le bout, et même assez vite. Ce qui est la cause d’un nouvel embarras. Car une fois que le million d’hommes vous a contraint, par son visqueux étirement, de donner à la bataille cette forme impossible, pensez-vous qu’il soit commode de vous retourner quand vous le sentez qui vous fond dans la main ?

Sans doute, on pourra gratter les recoins du territoire, faire la chasse aux embusqués dans les dépôts et les services de l’intérieur, récupérer le plus possible de réformés et d’auxiliaires ; hâter l’incorporation et l’instruction des jeunes classes ; bref, presser ce qu’il reste de population civile pour qu’elle rende de l’homme combattant, de l’homme tuable. La presser jusqu’à la dernière goutte. Hélas ! ces moyens de fortune auront bientôt, chez vous comme chez les gens d’en face, épuisé leur effet. L’espoir auquel vous vous raccrochez, c’est que les gens d’en face vont s’user encore plus vite. Il n’est pas défendu de le croire, puisqu’on n’a pas la preuve du contraire. Et, en tout état de cause, il importe de tuer le plus possible de l’homme d’en face, même sans but stratégique, même sans raison tactique ; d’en tuer simplement pour qu’il en reste moins.

Guerre d’usure totale. Usure de l’homme vivant, mais aussi de tout ce qui s’attache à lui, de tout ce qui est chose d’homme, de tout ce qu’il a ramassé et créé.

Les économistes n’avaient cru possible qu’une guerre courte, parce qu’ils ne comptaient qu’avec l’argent réel. S’il n’existait que l’argent réel, il y a beau temps que cette guerre aurait fini de l’absorber. Mais les peuples ont appris à la nourrir avec de l’argent fictif, avec ce qu’ils appellent le crédit. Comme les joueurs dans les récits d’autrefois, tâtant leurs poches vides, se disaient soudain : « Mais c’est vrai ! j’ai une bague… j’ai un champ… j’ai une maison. Qui m’empêcherait de les jouer aussi ? » les peuples, tout en se ruinant, se sont aperçus qu’ils étaient bien plus riches qu’ils n’avaient jamais soupçonné ; et qu’après avoir transformé tout leur argent réel en canons et en obus, ils pourraient transformer en argent fictif la terre, les forêts, les maisons, les ports, les rails, les réverbères… donc en faire aussi des canons et des obus.

Cependant les Centraux, serrés de plus près par la nécessité, et voyant approcher la fin de leur crédit, se sont encore avisés de ceci, que la fin du crédit n’est pas la fin de tout. Le travail que produit un peuple nombreux pour soutenir une guerre, c’est à lui-même qu’il le paye : donc peu importe de quelle façon. Rien n’empêche après tout que les femmes, les enfants et les vieux travaillent par ordre et sans salaire, comme leurs maris, leurs pères et leurs fils se font tuer. Il suffit de tirer du sol de quoi fournir l’armée en acier et en vivres, sans périr soi-même d’inanition. Un sol, s’il est assez vaste, contient toujours plus de ressources qu’on ne lui en attribue dans les temps faciles ; et des matières qu’on dédaignait en remplacent d’autres qu’on ne se procure plus. Quant à la faim et au froid, surtout quand on est des civils sans gloire, ils se supportent au-delà de ce qu’on croirait.

Mais alors votre adversaire, s’il veut avoir le dessus, va devoir poursuivre chez vous non seulement l’usure totale du front, mais l’usure totale de l’intérieur. Obtenir une destruction rapide de l’homme du front n’est plus qu’un aspect du problème. Il est raisonnable d’introduire dans les calculs les progrès de la faim et du froid chez les civils et l’épuisement dans le sol de toutes les matières utilisables.

Si bien que le front, sur tout son développement, tend à devenir le lieu où deux coalitions de peuples se consument l’une par l’autre, sans rien réserver, sans rien sauver. Toute la vie, jusqu’à ses plus profondes ressources, de deux systèmes de nations, se porte là, le long de la plaie commune, pour s’y faire manger dans la purulence ardente qui les unit. Toute la question n’est plus que de savoir de quel côté la consomption va opérer le plus vite, produire dans le dessous le plus de cavités, de perforations, de nécroses, de dessèchements friables, d’effondrements. Quelle est celle des deux surfaces furieusement tendues qui se déchirera la première sur un trou plus large que les autres, ou qui s’affaissera de bout en bout sur une espèce de liquéfaction générale du corps social ?

Et quand on est le Chef suprême, d’un côté ou de l’autre, n’est-ce pas cela maintenant qu’il faut se résigner à attendre ? En souhaitant bien entendu que cela se passe chez l’autre, en faisant tout ce qu’il faudra pour raccourcir le délai, en comptant sur l’accident heureux qui hâtera le processus, en ne négligeant rien pour saisir la victoire inopinée ; tout comme si l’on gardait une foi intacte aux mythes napoléoniens du début l’enfoncement ou l’enveloppement de l’adversaire, la guerre de mouvement, la manœuvre, où le Chef suprême redevient le joueur d’échecs que son génie illumine devant les figures instantanées du jeu ; et non plus seulement l’ingénieur en chef de l’Usine d’Usure.

* * *

Dans les premières pages des Bienveillantes, Jonathan Littell se lance lui aussi dans les chiffres, ceux du Front de l’Est de la Deuxième Guerre Mondiale. Je l’ai déjà cité, je le cite à nouveau :

Maintenant les mathématiques. Le conflit avec l’URSS a duré du 22 juin 1941 à trois heures du matin jusqu’à, officiellement, le 8 mai 1945 à 23h01, ce qui fait (…) 2 040 241 minutes (en comptant la minute supplémentaire. (…) Soir pour le total global de mon champ d’activité des moyennes de 572 043 morts par mois, 131 410 morts par semaines, 18 772 morts par jour, 782 morts par heure, et 13,04 morts par minute, toutes les minutes de toutes les heures de tous les jours de toutes les semaines de tous les mois de chaque année de la période donnée soit pour mémoire trois ans, dix mois, seize jours, vingt heures et une minute? Que ceux qui se sont moqués de cette minute supplémentaire effectivement un peu pédantesque considèrent que cela fait quand même 13,04 morts de plus, en moyenne, et qu’ils s’imaginent treize personnes de leur entourage tuées en une minute, s’ils en sont capables.

C’était la guerre au XXème siècle. Le XXIème a les capacités techniques, le potentiel matériel pour faire bien pire. Puisse-t-il s’en abstenir. Encore faudrait-il qu’il se souvienne de ses prédécesseurs.

Bonne nuit.

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