Il faut prendre Donald Trump au sérieux

Billet écrit en temps court

Le succès de Donald Trump semble incompréhensible à la plupart de mes semblables. Et pourtant, à ce stade de la campagne des primaires républicaines, Donald Trump semble presque irrésistible. Et des pages et des pages continuent à être écrites sur tous les défauts, les limitations, les outrances et les aberrations du personnage. Et pourtant il semble irrésistible. La baudruche ne se dégonfle pas.

La tentation est vive, depuis le début, de juste rejeter le personnage, dire qu’il n’est pas crédible, pas présentable, pas instruit, mal coiffé, pas sérieux, juste grotesque. C’est la tentation du déni.

Dans une certaine mesure, le succès de George W. Bush il y a seize ans a semblé aussi incompréhensible. Comment, malgré ses défauts, ses limitations, ses outrances, ses aberrations, ce personnage avait-il pu arriver là où il était arrivé ? Seize ans après, nous sommes encore nombreux à être tentés par l’incompréhension, le rejet, le déni : c’était un cauchemar, c’était un accident, c’était une aberration, ça n’aurait juste pas dû arriver. Posture tentante. Posture de refuge. Mais c’est insuffisant.

Dans une certaine mesure, le succès de Ronald Reagan il y a trente-six ans avait semblé aussi incompréhensible à bon nombre de ses contemporains. Et trente-six ans après, certains sont encore tentés par le déni — et n’en sortiront jamais. C’est bien dommage. Je recommande en contre-point l’écoute en podcast de l’émission « La Marche de l’Histoire » de Jean Lebrun, en date du mardi 27 octobre 2015 et intitulée « Ronald Reagan, notre contemporain » .

On pourrait parler aussi d’autres personnages grotesques qu’on a été tenté de juste nier, de juste ne pas vouloir comprendre, de juste rejeter dans les ténèbres de l’incompréhensible. Par exemple Berlusconi. Par exemple l’ancien petit président français. Seulement voilà, ces personnages ont trouvé leur public. Ces personnages ont marqué leur époque. Ces personnages ont été « en phase » avec leur époque. Ils disaient quelque chose de leur époque. Ils savaient quelque chose de leur époque.

Alors qu’est-ce que dit Donald Trump de notre époque ?

Qu’est-ce qu’il révèle de notre époque ?

Il n’est pas forcément représentatif, en ce sens qu’il n’en est pas forcément une représentation, une image, un symbole.

Il ne sera probablement pas majoritaire. Il ne sera peut-être pas pérenne. Mais il se passe quelque chose. Il parait qu’à longueur de discours il répète : « There’s something going on. »

Pour le meilleur et pour le pire, Donald Trump a su — lui et les gens qui travaillent pour lui — tirer parti de quelque chose de l’époque, que ses concurrents n’ont pas su faire. Il a vu et exploité quelque chose que les autres n’ont pas vu ou pas exploité. Ou pas assez. Ou moins bien que lui.

A ce stade, je vois au moins deux niveaux d’analyse.

Premièrement, Donald Trump voit mieux que les autres (à l’exception paradoxalement de Bernie Sanders) l’ampleur de la colère devant l’ampleur des inégalités, l’ampleur de la corruption et l’indécence des riches et des puissants décomplexés.

Donald Trump a mieux que personne mis en évidence le jeu de l’argent, et la transformation de la démocratie en oligarchie.

Je me contenterai de citer Martin Wolf, « chief economics commentator », dans « The Financial Times », dans sa chronique en date du 2 février 2016, intitulée « Bring our elites closer to the people » :

Yet such a gap has emerged between the attitudes of informed elites towards established institutions and those of the wider public.

So what are the root causes of this divide in attitudes? One is cultural change. Another is distaste over changes in the ethnic composition of nations. Then there is anxiety over rising inequality and economic insecurity. Perhaps the most fundamental cause is a growing sense that elites are corrupt, complacent and incompetent. Demagogues play on such sources of anxiety and anger. That is what they do.

As a recent OECD note points out, inequality has risen substantially in most of its members in recent decades. The top 1 per cent have enjoyed particularly large increases in shares of total pre-tax in­come. This divergence between the success of the economic elite and the relative lack of success of the rest has been particularly striking in the US. Thus, notes the OECD: « Between 1975 and 2012 around 47 per cent of total growth in [US] pre-tax incomes went to the top 1 per cent. » As the US has developed a Latin American-style income distribution, its politics have grown infested with Latin American-style populists, of both the left and the right.

Aux Etats-Unis, le déni a de multiples formes, la principale étant de noter que le taux de chômage officiel vient de passer en dessous de 5%. En France, le déni tient en une phrase : « Vous faites le jeu du Front National ! » .

Deuxièmement, Donald Trump sait mieux que les autres utiliser toutes les formes contemporaines de communication.

Comme George W. Bush il y a seize ans, comme Silvio Berlusconi il y a vingt-deux ans, comme Ronald Reagan il y a trente-six ans.

On oublie trop facilement que c’est un animateur aguerri de la « télé-réalité ». Il maîtrise les écrans mieux que ses concurrents. On néglige aussi parfois son art consommé d’utiliser Twitter, Facebook et autres machins sociaux. Il est comme un poisson dans l’eau dans le monde des smartphones. Il est le plus audible et le plus adapté à ce monde où la relation de chacun avec son smartphone (ce que j’appelle « son engin du diable » ) tend à supplanter tout autre forme de relation. Un monde de notifications et de stimulis et de messages courts et d’angoisses et d’émotions et de courses après le temps, etc.

A cet égard, la dernière chronique de Roger Cohen dans « The New York Times », intitulée « Smartphone Era Politics » , en date du 22 février 2016 est lumineuse — pose une myriade de questions, mais ne donne presque pas de réponses. Il faut lire cet article en entier. Il faut suivre les pistes qu’ouvre Roger Cohen. Il faut comprendre jusqu’où cela va, how deep the rabbit hole goes.

The time has come for a painful confession: I have spent my life with words, yet I am illiterate. I can ape the vocabulary of my times but it is not mine. Certain things I cannot say, only mouth.

I grew up with readers and, by extension, readership. The readers have vanished like migrating birds. They have been replaced by users and by viewers and by audience. The verbal experience has given way to the visual experience. Where pages were turned images are clicked. Words, those obdurate jewels, have been processed to form content, a commodity like any other. The letter has given way to the link.

I do not have the words to be at ease in this world of steep migration from desktop to mobile, of search-engine optimization, of device-agnostic bundles, of cascading metrics and dashboards and buckets, of post-print onboarding and social-media FOMO (fear of missing out). (…)

You have to respect American voters. They are changing the lexicon in their anger with the status quo. They don’t care about consistency. They care about energy. Reasonableness dies. Provocation works. Whether you are for or against something, or both at the same time, is secondary to the rise your position gets. Our times are unpunctuated. Politics, too, has a new language, spoken above all by the Republican front-runner as he repeats that, « There is something going on. »

Il faudra creuser tout cela. J’essaierai d’y revenir.

Il faut éviter le déni.

Il faut prendre Donald Trump au sérieux.

Il ne suffit pas de se draper dans sa dignité et de déclarer qu’il est dangereux et bête et méchant et grotesque — et in fine « pas sérieux ».

C’est justement parce qu’il parait « pas sérieux » qu’il faut le prendre très au sérieux.

Bonne soirée.

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