Nos engins du diable

Billet écrit en temps court

Comment détacher un individu de son écran ? Le problème n’est pas complètement nouveau, cela fait deux générations que les écrans de télévision ont commencé à se répandre dans les foyers. Cela fait une génération qu’il y a des écrans de micro-ordinateurs. Mais avec la dernière vague d’écrans personnels, notamment smartphones et tablettes, le problème a atteint des proportions considérables.

Éteins la télévision et viens dîner !

Est-ce juste une différence de degré ?

Pose ta tablette et viens à table !

Depuis quelques années, j’ai pris l’habitude d’utiliser l’expression « engin du diable » pour parler des smartphones, tablettes et autres laptops qui accaparent mes proches.

C’était au début juste une boutade, une formule irréfléchie, une manière comme une autre d’essayer d’attirer l’attention. J’adore jouer avec les mots, j’adore essayer d’en inventer. Ce n’était une référence à rien de précis, ça m’est venu juste comme ça. La seule origine que je peux voir, c’est le fait que j’ai su à peu près par cœur les dialogues des « Visiteurs » (au même titre que ceux des « Tontons Flingueurs » ou de « Le Cave Se Rebiffe »).

Messire ! Un Sarrasin dans une chariote du Diable !

C’était juste une boutade !

Lâche ton engin du diable et viens manger !

Tu as entendu ce que je te disais ou tu étais accaparée par ton engin du diable ?

Tu peux lâcher ton engin du diable et venir m’aider à ranger ?

Tu vas pas passer toute la soirée avec ton engin du diable ?

Tu es avec nous là, ou tu es avec ton engin du diable ?

Les « engins du diable », c’est principalement les smartphones, mais pas seulement. Pour certains, ça sera leur tablette, ou leur laptop. Pour d’autres, ce sera tantôt l’un, tantôt l’autre. En fait, un des intérêts de cette expression est qu’elle est générique.

Je ne vaux pas mieux que les autres : je serai probablement incapable de me passer de mon iPhone, je me sers tout le temps de mon iPhone, je suis devenu complètement dépendant de mon iPhone, je ne quitte presque jamais mon iPhone. Il n’y a guère que sous la douche ou à la piscine que je me retrouve sans mon « engin du diable ».

Je ne connais pas grand’chose en théologie, mais j’ai retenu depuis longtemps qu’étymologiquement, est « diabolique » ce qui coupe en deux, du grec « dia-ballein ». Le diable est celui qui divise, qui sépare, qui désunit. Qui divise pour mieux régner. Or, qu’est-ce qui vous coupe plus efficacement de votre environnement immédiat — sinon votre « engin du diable » ? Qu’est-ce qui vous sépare le plus sûrement de l’individu en face de vous — sinon votre « engin du diable » ? Qu’est-ce qui divise les gens le plus sûrement de nos jours — sinon leurs « engins du diable » ?

Je crois que c’était en 2010 que Jean-Louis Gassée avait qualifié le smartphone (à moins que ça ne soit la tablette ?) de « very personal computer » — le bon vieux PC étant juste un « Personal Computer ». Il faudrait peut-être se lancer dans un historique — de mémoire, j’ai commencé à voir des collègues avec des BlackBerries en 2003, la première présentation de l’iPhone c’est janvier 2007, l’iPad est arrivé en 2010, j’ai un iPhone depuis septembre 2011, etc. Bref, cela fait une dizaine d’années que les « engins du diable », les « ordinateurs très personnels » ont commencé à nous envahir.

Les « engins du diable » sont, à vrai dire, plus des « ordinateurs très personnels ». Un smartphone en particulier, c’est plus que « très personnel », c’est « très très très personnel », au fond c’est intime. C’est sensible. C’est truffé de capteurs. C’est tout le temps avec nous, contre nous, dans notre poche, à portée de main, en contact. Mon iPhone en sait probablement plus sur moi que ma femme, que les enfants, que mes parents. Il est tout le temps avec moi. J’ai certes toujours scrupuleusement désamorcé le plus possible les fonctions de surveillance dans les divers « panneaux de configuration », mais rien ne me dit que ces fonctions ne sont pas activées à mon insu — la géolocalisation, le comptage des pas, le micro, les caméras, rien ne me dit que ces trucs-là ne fonctionnent pas quand même, en continu, tout le temps. Et enregistrent. Et transmettent. Et se souviennent. Et se souviennent de toutes sortes de choses que moi j’ai oubliées depuis bien longtemps. Les « engins du diable » connaissent notre vie que nous.

Les « engins du diable » sont tellement intimes qu’ils accaparent l’attention que n’importe quoi ou qui d’autre. Selon l’étude citée par Roger Cohen dans sa chronique du New York Times en date du 22 février 2016 intitulée « Smartphone Era Politics » où il avoue sa détresse intellectuelle face au phénomène Donald Trump, un utilisateur moyen consulte son smartphone 221 fois par jour, soit une fois toutes les 4,3 minutes en moyenne. Qui dit mieux ? Parlez-vous à votre conjoint, à vos enfants, à vos collègues, à vos clients autant de fois par jour ?

Est-ce qu’on peut faire plus intime que le smartphone ? La science-fiction l’a déjà imaginé. Par exemple, je ne saurais trop conseiller à nouveau la magnifique web-série « H+ » — hélas apparemment plus disponible sur YouTube en France pour d’obscures raisons — où smartphones, tablettes et autres écrans ont été supplantés par un implant nanoscopique, connecté, et interagissant directement avec le cerveau.

Est-ce qu’on peut faire plus intime que le smartphone ? Ça fait des décennies qu’on parle de réalité virtuelle, et cette semaine, ce lundi 22 février 2016, à Barcelone, en une seule photo, Mark Zuckerberg a rappelé le cauchemar qu’on peut s’en faire. Mark Zuckerberg marche seul, libre, au milieu d’un troupeau de gens hypnotisés par leurs écrans, prisonniers de leurs engins du diable. Une photo qui pèse des milliards de mots, et des dizaines de métaphores.

C’était en janvier 2014, il y a deux ans déjà, que, dans un long article pour la revue Commentary, David Gelernter avait formalisé le grand fantasme contemporain par cette formule sur laquelle j’ai déjà digressé : Dogs with iPhones.

At first, roboticism was just an intellectual school. Today it is a social disease. Some young people want to be robots (I’m serious); they eagerly await electronic chips to be implanted in their brains so they will be smarter and better informed than anyone else (except for all their friends who have had the same chips implanted). Or they want to see the world through computer glasses that superimpose messages on poor naked nature. They are terrorist hostages in love with the terrorists. (…) In the roboticist future, we will become what we believe ourselves to be: dogs with iPhones.

Dogs with iPhones. Des chiens avec des iPhones. Des animaux accrochés à leurs laisses. Des bêtes asservies à leurs engins du diable.

Il y a trois semaines, dans The Financial Times en date du 4 février 2016, le journaliste Robert Shrimsley imaginait une lettre ouverte de Zuckerberg et ses collègues maîtres transhumains du monde numérique, au monde ingrat des humains ordinaires. Je l’ai déjà évoquée. Je vais citer ici la fin de cette lettre. Les maîtres du monde nouveau sont conscients qu’ils ruinent le monde ancien et condamnent des millions d’êtres humains à l’inutilité et au chômage. Mais …

Yes, some of our new businesses will cost jobs. No one likes people being unemployed but we are the good guys here: our unemployment is better than other forms because the job losses we create are in the higher cause of the advancement of society. You should bear in mind that we will not leave the jobless to fester. We have created immersive online experiences to occupy the otherwise pointless hours of inactivity.

La plupart des gens croient encore que le « business model » de l’Internet est la publicité, à l’identique de ce qui accompagna jadis la presse en papier, puis la radio, puis la télévision. Grave erreur. On n’en est plus là. A ce stade, comme le dit et le répète Bruce Schneier, un des plus grands experts mondiaux en sécurité informatique :

Surveillance is the business model of the Internet.

Quelle est la prochaine étape ? Les engins du diable pour garder le bétail sous contrôle !

What is the Matrix? Control. The Matrix is a computer generated dream world, built to keep us under control.

Pouvons-nous nous passer de nos « engins du diable » ? Pouvons-nous seulement l’imaginer ?

Many of them are so inured, so hopelessly dependent on the system, that they will fight to protect it.

La chronique de Patrick Besson dans « Le Point » en date du 25 juillet 2013 parle de l’iPhone sous le titre « Our Precious« . L’iPhone comme l’anneau unique, l’anneau de Sauron, l’anneau du pouvoir. Un Anneau pour les amener tous et dans les ténèbres les lier… Cette chronique est très brève, mais est et reste absolument pertinente. Et je note que, dans la Terre du Milieu de Tolkien, Sauron est ce qui se rapproche le plus du diable — mais je connais mieux Le Seigneur des Anneaux que la théologie classique.

Dès que nous l’allumons, la société nous surveille comme Sauron regarde, de son oeil unique et vertical, le porteur de l’anneau. L’iPhone a conquis les restaurants mais aussi les dîners de famille : chaque convive garde le sien auprès de son assiette. On ne pouvait plus laisser cet objet magique dans sa poche, on a besoin de le voir à côté de ce qu’on mange, de ce qu’on boit, des gens qu’on aime. L’iPhone s’est installé au milieu des couples d’amoureux comme des couples de retraités. Il nous relie au monde entier et, du coup, nous fait nous sentir petit, car le monde entier est immense. (…) À l’instar de l’anneau, l’iPhone nous emprisonne dans la puissance qu’il nous procure.

On pourrait développer pendant des pages et des pages la métaphore entre l’iPhone (et produits similaires) et l’anneau de Sauron (plus précisément, les Anneaux de Sauron, neuf pour les Hommes Mortels destinés au trépas, et les autres). Je m’étonne que ni Besson ni un autre ne l’ait déjà fait, à ma connaissance.

Besson cite Galadriel, exactement dans la tonalité de la phrase de Donald Trump répétée par Roger Cohen ce lundi 22 février 2016, There is something going on :

The world is changed. I feel it in the water. I feel it in the earth. I smell it in the air. Much that once was is lost. For none now live who remember it.

En attendant, privés de nos engins du diable, même temporairement, ou même juste privés temporairement de connectivité, nous sommes tous des Gollums. Perdus. Affolés. Consumés de l’intérieur. Citons Cohen plutôt que Tolkien :

All around me I see people struggling to understand, anxious they cannot keep up, outpaced by forces they cannot grasp. With knowledge of, and access to, the billions of people sharing the planet has come a new loneliness. How cold and callous is the little screen of our insidious temptation, working our fingers so hard to produce so little!

the fear-of-missing-out (…): « Feelings of boredom, loneliness, frustration, confusion, and indecisiveness often instigate a slight pain or irritation and prompt an almost instantaneous and often mindless action to quell the negative sensation. »

Besson conclut, lyrique comme Tolkien :

Qui sera, parmi nous, le hobbit qui ira détruire l’iPhone dans le feu de Mount Doom, où il a été forgé ? Quels déserts médiatiques, quels gouffres polémiques, quelles forêts calomnieuses, quelles mers insultantes devra-t-il traverser avant de débarrasser l’humanité de l’iPhone ? Je préfère ne pas y penser.

Et pourtant …

Et pourtant, je suis convaincu qu’il est possible de voir les smartphones, tablettes, et autres écrans individuels, bien au contraire, comme des instruments de libération individuelle, comme des avatars du progrès social et humain — bref, comme des dons du ciel.

Les engins du diable peuvent être vus comme des dons du ciel.

Et réciproquement.

Au fond de mon carnet de citations traîne cette sentence d’Umberto Eco (1932 – 2016) :

Une civilisation démocratique survivra uniquement si elle fait du langage de l’image un stimuli à la réflexion critique et non une invitation à l’hypnose.

Bonne soirée.

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