Donald Trump, notre contemporain

Billet écrit en temps court

Selon la soupe servie par les médias français, Trump incarne le mal, la haine, la peste et le choléra — et les cafards et les sauterelles. Au fond il suffirait que Trump disparaisse pour que tout redevienne beau et merveilleux aux Etats-Unis d’Amérique.

Pendant les mois précédant le début des primaires, Trump était aussi une baudruche ridicule, une chimère médiatique, sur le point de s’effondrer, qui s’effondrerait dès les premiers votes, qui ne pouvait pas continuer, qui allait forcément disparaître.

Et maintenant que les votes ont commencé, Donald Trump reste un gros vilain méchant sorcier, mais qui heureusement sera battu en novembre par Hillary la gentille princesse magique. Libérée ! Délivrée !

Grotesque.

Reprenons.

Trump est en train de gagner les élections primaires du parti républicain. A ce stade, au lendemain du « Super Tuesday » , alors qu’une dizaine d’Etats ont voté, plus de 3 millions d’électeurs se sont déjà déplacés pour voter pour Trump. Pour donner un ordre de grandeur, en 2012, Romney avait obtenu 10 millions de voix sur 19 millions de suffrages exprimés.

Trump n’est pas une chimère. Trump n’est pas un homme isolé. Trump est un oligarque richissime, un héritier bien plus qu’un entrepreneur, à l’âge de l’oligarchie triomphante et de la prédominance du jeu de l’argent. L’organisation qui gère sa campagne emploie des milliers de personnes, et brasse des millions de dollars. Et les ralliements ont commencé.

Trump incarne un programme réactionnaire, régressif, agressif, impérialiste ? Certes, mais ses concurrents ne valent franchement pas mieux — à l’exception de Bernie Sanders.

Si on se plonge dans les programmes et les prises de position, on trouve facilement de nombreux sujets sur lesquels Donald Trump est plus « modéré » que Ted Cruz ou Marco Rubio. Quant à Hillary Clinton, l’économiste centriste Jeffrey D. Sachs a résumé sa vraie nature en un bref billet sur son blog du Huffington Post daté du 5 février 2016 : Hillary Clinton est la candidate de Wall Street et de la machine de guerre étasunienne — ce qu’on appelait jadis le complexe militaro-industriel.

Trump est outrancier sur la forme et sur le fond ? Trump est agressif, grossier, insultant, bruyant, caricatural ? Certes, mais ne faut-il pas plutôt admettre que sa communication est ainsi complètement adaptée au monde contemporain ? Qu’il est même sur-adapté ? Voir un sur-sur-adapté ?

Je pense que le succès de Trump ne vient pas de sa différence, de son éloignement, de sa marginalité. Je pense que son succès vient, bien au contraire, de sa sur-adaptation, de sa conformité, de sa centralité.

Pour l’anecdote, le quartier général et les appartements de Trump, la Trump Tower, au 725 Fifth Avenue, à deux blocs de Grand Army Plaza et de Central Park, est au centre du centre de la capitale du monde contemporain — New York City.

Sur la forme, Trump est, je l’ai déjà évoqué, un champion des médias, ceinture noire de télé-réalité, grand maître des réseaux sociaux, as des as de Twitter. « The king of smartphone era politics » , pour citer une fois encore le texte de Roger Cohen. Trump sait, mieux que ses concurrents, adapter, façonner, encapsuler ses messages dans les contraintes des médias de l’époque. Il y est comme un poisson dans l’eau. Il sait s’y adapter, s’y conformer, s’y placer au centre. Mais il ne les a pas inventés.

Sur la forme comme sur le fond, il est à la convergence de tous les mouvements « décomplexés » de ces dernières décennies — le capitalisme décomplexé, le machisme décomplexé, le racisme décomplexé, l’obscurantisme décomplexé, la vulgarité décomplexée, etc. Mais il n’a rien inventé, ou alors pas grand’chose !

Ça fait plusieurs décennies que les sociétés occidentales glissent sur la pente au bout de laquelle on a d’abord vu Berlusconi, puis George W. Bush, puis leur petit cousin de Neuilly-sur-Seine, et maintenant Trump.

Ça fait plusieurs décennies que, sur la forme, on encourage la bêtise. On prétend qu’on ne peut pas freiner l’interminable dérive de la télévision et autres médias vers la stupidité, de Jean-Marc Morandini à Cyril Hanouna, en passant par Arthur et Nabilla. On prétend qu’il est vain d’essayer d’élever le niveau, à la télévision comme ailleurs. On vous ridiculise quand vous dénoncez les dérives, on vous dit qu’il faut pas se prendre la tête, que la bêtise c’est cool, que la connerie c’est marrant. A tous les étages, le message devient le même : Ne pensez pas ! Et à la fin, au bout de décennies de télé de merde, vous avez le fumier dans lequel prospère aujourd’hui Trump.

Ça fait plusieurs décennies que, aux Etats-Unis d’abord, et partout ailleurs ensuite, on encourage l’obscurantisme. Tous les débats deviennent religieux. Les faits sont adaptés pour servir les dogmes.

Ça fait plusieurs décennies que triomphent le déni du changement climatique, la promotion du « créationnisme » contre les sciences de l’évolution, les restrictions à l’avortement et à la contraception pour raisons religieuses, les attaques contre les droits des femmes, les ostracismes envers les minorités, j’en passe et des pires. Sur le fond, là encore, Trump n’a pas inventé grand’chose. Il est juste dans la continuité de toutes les dérives réactionnaires des mouvements conservateurs, aux Etats-Unis et ailleurs.

Bref, Donald Trump sera probablement d’ici quelques semaines, le candidat du Parti Républicain à la présidence des Etats-Unis. Il sera peut-être même élu président des Etats-Unis d’Amérique. Nul ne peut dire s’il refera alors le monde à son image — mais pour le moment, il réussit parce qu’il est, plus que nous ne voulons l’admettre, à l’image de notre monde.

Bref, Donald Trump est représentatif de notre monde. Oui, représentatif.

C’est pas beau à voir ? Peut-être, mais c’est comme ça.

Porcherie ! Porcherie !
Le monde est une vraie porcherie
Les hommes se comportent comme des porcs

Malgré tout le respect que je dois aux animaux, je trouve que Donald Trump a une belle tête de porc. Une tête de roi de la porcherie.

C’est pas beau à voir ? Peut-être, mais c’est comme ça.

Bonne soirée.

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6 commentaires pour Donald Trump, notre contemporain

  1. lena dit :

    pas mal du tout, je respecte ce point de vue et l’apprécie. Mais il se limite à une certaine distance. D’autres points de vues, perspectives, font du phénomène trump quelque chose de profondément radical: philippe grasset mets le doigt sur quelque chose en changeant de perpective
    http://www.dedefensa.org/article/row-europe-usa-de-la-meconnaissance-a-linconnaissance

  2. lena dit :

    perspective désolée

  3. lena dit :

    de plus il est difficile, très difficile de ne pas jubiler à cette extraordinaire ironie: une telle créature, golem, pourrait aplatir un système que l’on pensait invincible mais absurde.. difficile de dire qui est le plus ridicule de l’establishment ou de trump

  4. Auguste Vannier dit :

    Analyse intéressante et à la bonne distance. Cruz et Rubio sont bien souvent plus horribles sur le fond avec une forme politiquement correcte (si l’on peut dire) que Trump avec une forme adaptée à la « maturité des citoyens américains »…
    En tout cas ça confirme ce qu’est depuis longtemps « l’américanisme réel », le « rêve américain » devenu cauchemar!
    Obama fut un super coup de Marketing pour redorer une image US bien abîmée par Bush. Un noir à la tête de l’exceptionnelle (néanmoins, raciste) Nation , tout de même, quelle belle démocratie! Le succès à tenu jusqu’à l’attribution d’un prix Nobel de la Paix, avant qu’il ne devienne évident que ce n’était que du marketing (avec une belle gueule et de beaux discours).
    On se préparait tranquillement à nous refaire le coup , en mettant une femme à la tête de la superpuissance modèle de la modernité et de la démocratie…Et voilà qu’un Trumpillon vient casser la machine propagandiste…

    • Excellent rappel : Ils ont donné le Prix Nobel de la Paix juste un an après son élection ! En un sens, il valait mieux. C’était avant la Libye, avant les révélations sur les assassinats par drones interposés, avant les révélations de Snowden sur la surveillance systématique, avant la Syrie, avant le putsch de Kiev, avant le Yémen … Ils auraient quand même du mal à donner un Prix Noble de la Paix à Obama maintenant.

      Par contre, pour Hillary Clinton, le plus sûr serait de le lui donner dès cette année, juste avant son entrée en fonctions. Une fois en fonctions, ça sera plus possible.

Tous les commentaires seront les bienvenus.

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