La bataille pour l’emploi et la guerre des mots

Billet écrit en temps court

Beaucoup a déjà été dit sur le projet de « loi travail », ou « loi El-Khomri ». Il me parait difficile, à ce stade, de contester que c’est un projet de loi réactionnaire, aligné sur les intérêts des chefs d’entreprise et contre les intérêts des travailleurs (y compris les chômeurs, c’est-à-dire les travailleurs privés d’emploi). Je ne vais pas revenir là-dessus.

Je voudrais juste dire un mot sur les mots.

La loi El-Khomri marque un nouveau palier dans l’inversion du sens des mots.

L’expérience m’a appris à me méfier des grands mots. Et ces dernières années, ça ne s’arrange pas.

Le discours dominant — celui des médias aux mains de l’oligarchie étant assez homogène avec celui des médias gouvernementaux — affirme que la loi El-Khomri, ça sera bon pour l’économie, bon pour les entreprises, bon pour l’emploi.

Le texte lui-même a d’abord été intitulé « Projet de loi visant à instituer de nouvelles libertés et de nouvelles protections pour les entreprises et les actifs », avant de devenir « Avant-projet de loi sur les nouvelles protections pour les entreprises et les salariés » .

Daniel Vernet, spécialiste des relations internationales hélas égaré dans les questions sociales, intitule son message de soutien : « un remède à l’allemande pour l’économie française » .

Deux députés d’opposition ont intitulé leur message de soutien : « Votons le texte El Khomri pour l’emploi » . Certes, avec Frédéric Lefebvre, on est rarement déçu !

De nos jours, pour faire passer n’importe quel projet, il suffit de le présenter comme « bon pour l’économie , « bon pour les entreprises » , « bon pour l’emploi  » …

L’hebdomadaire « Le Point » va même jusqu’à accuser les opposants à ce projet de loi, en les traitant de dinosaures : « L’emploi, ils s’en fichent ! »

Les grands mots … Disons quelques mots sur les grands mots …

C’est bon pour l’économie !

C’est qui l’économie ? C’est quoi l’économie ?

Grattez un peu et vous verrez que dans le discours contemporain dominant, l’économie, implicitement l’économie capitaliste décomplexée, c’est compris comme étant tout ce qui participe au développement du capital, à l’atteinte des objectifs de rendement des capitaux, et in fine à l’enrichissement des détenteurs de capitaux.

J’ai déjà développé ce point il y a quelques années dans un billet intitulé « A quoi sert l’économie ? » , je ne vais donc pas trop m’acharner sur le mot « économie », je vous renvoie à ce billet, c’est du bon. Passons au suivant.

C’est bon pour les entreprises !

C’est qui les entreprises ? C’est qui une entreprise ? C’est quoi une entreprise ?

On peut voir une entreprise comme une alchimie entre différentes parties prenantes :

  • les propriétaires (qui ont en général le statut d’actionnaires — ils détiennent les capitaux qui sont investis dans l’entreprise, jadis on les appelait les capitalistes, mais de nos jours pour faire plus élégant, on les appelle les investisseurs. Les mots sont importants !) ;
  • les dirigeants (qu’on peut aussi appeler les gérants, les managers, les cadres — avec au sommet un chef d’entreprise) ;
  • les clients (qui, dans certains cas, ne sont pas les utilisateurs des produits et des services) ;
  • les travailleurs, les fournisseurs, les prestataires, etc.

Mais dans le discours contemporain dominant, une entreprise c’est presque exclusivement ses propriétaires et ses dirigeants. Dans la presse spécialisée, dans les médias spécialisés, sur les chaînes d’information permanente, il n’y en a que pour eux.

On parle parfois des clients, des utilisateurs, des consommateurs ; mais les médias, via la publicité, passent infiniment plus de temps à les formater et à les manipuler, qu’à donner la parole à des associations de consommateurs, par exemple.

On évoque parfois les travailleurs, mais le mot même est devenu un mot méprisable, ringard, obsolète, sale — ça fait communiste, voyons ! Quelle horreur ! Les médias laissent parfois la parole à des associations de travailleurs, mais en cachant de moins en moins leur mépris, leur répugnance — pouah ! des gueux ! Des dinosaures ! Quelle horreur !

A côté de cela, nous avons un véritable culte des investisseurs (c’est-à-dire des capitalistes — « Il faut rassurer les investisseurs » est peut-être le cliché le plus répété en ce bas monde). Nous avons le super-culte des « investisseurs internationaux » (tellement plus classe !). Et surtout, nous observons le culte du chef d’entreprise — j’avais déjà évoqué ce culte-là il y a trois ans dans un billet dédié, je vous y renvoie, c’est du bon.

Bref, l’entreprise, c’est la tête de son chef à la télévision. Et si le chef d’entreprise est content, c’est que c’est bon pour l’entreprise. Et réciproquement. Le chef a toujours raison. Rompez. Passons au mot suivant.

C’est bon pour l’emploi !

C’est qui l’emploi ? C’est quoi l’emploi ?

On pourrait penser que l’emploi c’est les employés — et que le travail c’est les travailleurs ? On n’en est plus là !

Les trois slogans du Parti Unique dans le 1984 de George Orwell sont, rappelons-le :

War is peace
Freedom is slavery
Ignorance is strength

On n’en est pas encore tout à fait là, mais on y va.

Faciliter les licenciements peut favoriser l’emploi !

Permettre d’imposer des horaires et des conditions de travail abusives aux travailleurs, c’est bon pour l’emploi !

Tout vaut mieux que le chômage ! nous dit-on.

Y compris un emploi beaucoup moins payé que le précédent ! Y compris un emploi à temps partiel ! Y compris un emploi dans des conditions détestables ! Y compris des contrats zéro-heure ! Y compris l’auto-esclavage, communément appelé « statut d’auto-entrepreneur » ! Y compris l’esclavage assisté par ordinateur, vulgairement appelé ubérisation ! C’est bon pour l’emploi ! C’est bon pour l’emploi ! Puisqu’on vous le dit !

Rappelons au passage, que, dans le discours dominant, seuls les emplois du secteur marchand sont de vrais emplois. Amis enseignants, policiers, militaires, juges, agents de l’équipement, employés des administrations, conducteurs de train et de métro, sachez-le, vous n’avez pas de vrais emplois ! Le plus gros oligarque de ce pays, Bernard Arnault, a pu le dire il y a quelques semaines sans que ça fasse de vagues :

On crée des emplois publics, mais ce ne sont pas de vrais emplois. Les vrais emplois, ce sont des emplois marchands du secteur des entreprises.

Derrière les grands mots (emploi, travail), sont évacués méticuleusement, progressivement, depuis des années, plein de petites expressions précises. Toutes ringardisées (ou faut-il dire « disruptées » ?) les unes après les autres. Temps de travail. Conditions de travail. Accidents du travail. Risques du travail. Harcèlement. Protection sociale. Assurance chômage. Assurance maladie. Principe de précaution. Droit d’alerte. Droit de retrait. Santé au travail.

Depuis les lois Auroux de 1981, toutes les entreprises en France au-delà d’une certaine taille sont tenues d’avoir un « Comité pour l’Hygiène, la Sécurité et les Conditions de Travail » (CHSCT). Le monde a tellement changé, l’idéologie néo-libérale a tellement corrompu (ou faut-il dire « décomplexé » ?) les esprits, que rien que ce libellé doit sembler ringard, obsolète, périmé ! Pas bon pour l’emploi ! Pas bon pour les entreprises ! Pas bon pour l’économie !

C’est bon pour vous !

L’une des citations les plus célèbres de la guerre du Vietnam est une phrase attribuée à un commandant américain par un journaliste américain, le 7 février 1968 :

‘It became necessary to destroy the town to save it’, a United States major said today. He was talking about the decision by allied commanders to bomb and shell the town regardless of civilian casualties, to rout the Vietcong

« Il s’est avéré nécessaire de détruire la ville pour la sauver. »

Ça n’a pas pris une ride.

Il faudra un jour faire l’historique de l’expression « bataille pour l’emploi ».

C’est sa dernière bataille. Du moins, celle qui colorera le bilan de son quinquennat, et, comme il s’y est engagé, déterminera sa capacité à en briguer un deuxième en 2017. Le message que François Hollande a délivré lors de ses voeux « aux acteurs de l’entreprise et de l’emploi », lundi 18 janvier, au Conseil économique, social et environnemental (CESE), vise bien à démentir toute « inertie », selon l’Elysée. En substance : la bataille pour l’emploi sera menée jusqu’à la toute fin du mandat, et l’année 2016 constituera de ce point de vue l’année décisive.

Il faudra un jour que je trouve enfin l’auteur de cette maxime :

Les mots prennent de la valeur au fur et à mesure qu’ils perdent du sens.

Bonne soirée.

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2 commentaires pour La bataille pour l’emploi et la guerre des mots

  1. Zelie dit :

    Il y a aussi le terme « Sauver » : exemple : détruire le système de retraite par répartition en prétendant le sauver et autres « Plan de sauvegarde de l’emploi » lorsqu’il s’agit de licencier.

Tous les commentaires seront les bienvenus.

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