Loi travail, souffrance, qu’on est bien, en France !

Billet écrit en temps contraint

Encore quelques mots sur la « loi travail », également appelée « loi El-Khomri ».

Ce projet de loi rappelle à beaucoup de monde la situation d’il y a exactement dix ans, l’hiver 2006, lorsqu’un exécutif à bout de souffle avait tenté de faire passer à la hussarde un projet de loi de « Contrat Première Embauche » (CPE).

Mais moi, ces derniers jours, c’est à un refrain de Noir Désir d’il y a presque vingt ans que j’ai repensé. C’était sorti en 1996, j’écoutais ça en boucle à l’hiver 1997. Un Jour en France.

F. N., souffrance
Qu’on est bien, en France !
C’est l’heure
De changer la monnaie !

Commençons par la souffrance. La « loi travail », c’est une loi de souffrance. C’est une loi qui vise à infliger toujours plus de souffrance dans le monde du travail. À intensifier le travail. À éloigner toujours plus la médecine du travail. À écarter les travailleurs faibles. À dépénaliser les abus. À décomplexer les abus. J’en passe et des pires. Des bien pires.

La « loi travail », c’est une loi de souffrance.

Mais ce n’est ni la première, ni probablement la dernière.

Au fond, elle est presque ordinaire. Elle n’est qu’une étape. Une de plus.

Cela fait dix ans, vingt ans, trente ans, voire plus, que s’accumulent les lois et autres dispositifs qui — concrètement, effectivement, réellement — accroissent la souffrance au travail pour des millions de travailleurs.

Cela fait dix ans, vingt ans, trente ans, que les justifications sont toujours les mêmes. Au nom de « la loi du marché ». Au nom du néo-libéralisme — ou, plus précisément, de son avatar européen, l’ordo-libéralisme. Au nom de la compétitivité — et au nom de la défense de la monnaie. Au nom de l’idéologie unique incarnée dans la monnaie unique.

Puisqu’il ne peut plus y avoir ni dévaluation, ni défaut, ni dépréciation, puisqu’il ne peut pas y avoir de choix démocratique contre les traités européens … puisqu’il y a l’euro, alors il faut encore et toujours accroître la pression sur les travailleurs, intensifier la productivité des travailleurs, diminuer le coût des travailleurs, faire souffrir les travailleurs. Puisqu’on ne peut pas dévaluer la monnaie, pour maintenir le capital, on dévalue le travail.

Il y a vingt ans, c’étaient les « plans Juppé » , explicitement justifiés par la nécessité de « qualifier la France pour la monnaie unique » . Tout devait être fait au nom de la « monnaie unique » ! Même la dissolution du printemps 1997 avait été lancée en invoquant la nécessité d’un « nouvel élan partagé » pour permettre à la France d’être dans la monnaie unique !

Il y a trente ans, les sacrifices étaient demandés au nom de la « désinflation compétitive » et de la parité franc-mark, qui avec le recul n’étaient que des préliminaires à la monnaie unique.

Actuellement, on ne dit pas explicitement qu’il s’agit de se maintenir dans la monnaie unique, mais plutôt qu’il faut s’adapter à la compétition féroce et forcée qu’y imposent les maîtres de l’euro, les « euro Hunger Games » de la compétitivité. Puisque des troikas ont imposé au Portugal et à la Grèce de dévaluer leurs travailleurs, puisque des gouvernements fantoches ont faits de même en Italie et en Espagne, sans parler du fantasmatique « modèle allemand« , alors il faut faire pareil ici.

Le discours dominant expliquent que les « réformes du marché du travail » ont produit de bons résultats ailleurs, les études sérieuses démontrent le contraire, mais c’est pas grave, il faut quand même les faire ici aussi. Nivellement par le bas. Souffrance pour tous. Ailleurs comme ici. Si ceux d’à côté souffrent plus, alors ceux d’ici doivent souffrir plus. Et il vaut mieux qu’on le fasse nous-mêmes, n’est-ce pas, sinon une troika viendra le faire à notre place. Ne jamais oublier l’avertissement de Yanis Varoufakis (dans El Pais en date du 1er août 2015) :

Schäuble’s plan is to put the troika everywhere, in Madrid too, but especially in… Paris (…) Paris is the larger prize. It’s the final destination of the troika. Grexit is used to create the fear necessary to force Paris, Rome and Madrid to acquiesce.

Cela fait dix ans, vingt ans, trente ans, qu’on accumule les souffrances au nom de l’euro. Les blogs de Jacques SapirCoralie Delaume et bien d’autres, le décortiquent mieux que je ne saurais le faire. L’euro est une machine infernale.

L’an dernier, en 2015, dans son petit opuscule « Qui est Charlie ? », Emmanuel Todd avait esquissé une présentation de la dimension religieuse de l’euro.

La zone euro, malgré tous ses efforts budgétaires, financiers et surtout idéologiques, croupit dans la stagnation, le chômage et la déflation. Désormais libérés du débat sur l’intérêt économique du projet, nous pouvons en toute sérénité examiner les origines anthropologiques et religieuses de l’utopie.

L’euro, religion de substitution pour catholiques zombies, sur les décombres du catholicisme disparu dans les années 1980s. L’euro, religion cruelle. L’euro, dieu cruel exigeant qu’on souffre pour lui. L’euro, Moloch cruel exigeant des sacrifices humains.

F. N., souffrance
Qu’on est bien, en France !
C’est l’heure
De changer la monnaie !

Alors quelque part entre le plan du Premier Ministre Juppé en 1995 et le plan du Président Juppé en 2017, dans le même rayon que les plans Fillon, lois Balladur et autres serpillières Raffarin, il y a la Loi El-Khomri de 2016.

Ce n’est qu’une étape. Peut-être que ça passera — l’état d’urgence, à quoi ça sert ? Ça ressemblera à un coup d’Etat ? Et alors ? Ça ne sera pas le premier coup d’Etat au nom de l’euro, après l’Irlande en 2010, la Grèce, l’Italie et presque l’Espagne en 2011, Chypre en 2013, la Grèce et presque le Portugal en 2015 …

L’euro, c’est la souffrance. L’euro, c’est une accumulation de souffrances.

Jusqu’à quand ?

Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens.

Les traités européens chers à Jean-Claude Juncker, et les diktats tels que l’infamie du 13 juillet 2015, ressemblent de plus en plus au Traité de Versailles de 1919, qui n’avait fait que préparer la prochaine guerre, comme l’avait démontré dès 1919 John Maynard Keynes dans « The Economic Consequences of the Peace » :

An inefficient, unemployed, disorganised Europe faces us, torn by internal strife and international hate, fighting, starving, pillaging, and lying.

L’austérité du chancelier Heinrich Brüning, quelques années plus tard, à partir de 1931, avait accéléré la décomposition, et ouvert la voie au fascisme.

L’euro, c’est la souffrance. Et quand trop de souffrances auront été accumulées, l’euro, ce sera le fascisme, l’euro ce sera la guerre civile, et in fine, l’euro ce sera la guerre. Keynes  en 1919 :

But who can say how much is endurable, or in what direction men will seek at last to escape from their misfortunes?

L’euro a déjà commencé à monter les pays d’Europe les uns contre les autres, pays créditeurs contre pays débiteurs, pays se prétendant vertueux comme pays prétendus délinquants. Ce n’est que le début. L’euro monte aussi les classes sociales les unes contre les autres dans tous les pays.

La France n’est pas le seul pays qui souffre de l’euro. Plus précisément : la France n’est pas le seul pays où des millions de travailleurs souffrent à cause de l’euro. Dans tous les pays européens, les travailleurs souffrent à cause de l’euro — y compris en Allemagne !

Mais la France est l’une des deux seules dernières puissances militaires significatives en Europe occidentale — l’autre étant le Royaume-Uni, qui doit à la froide sagesse d’un Écossais, Gordon Brown, d’être resté en dehors de l’euro.

Et la France est la seule puissance nucléaire autonome d’Europe occidentale.

Et la France a une solide tradition autoritaire. Il est de bon ton de s’indigner des « dérives autoritaires » en Pologne et en Hongrie, mais que dire de la dérive autoritaire en France que personnifie le petit Premier Ministre actuel. Qui agit sciemment dans l’illégalité. Qui refuse de se justifier. Qui se radicalise de mois en mois — pas d’excuses, pas d’explications, pas de pitié, pas de retenue, guerre de trente ans, totale, globale et impitoyable, etc. Quelle déchéance !

Même si la France a aussi une solide tradition de coups d’Etat, du 18-Brumaire au 2-décembre, le petit hurluberlu n’atteindra probablement pas le pouvoir suprême, mais il aura bien préparé le terrain pour un futur apprenti dictateur. En léguant des outils répressifs. Et, revenons-y, en alimentant la souffrance.

J’irai jusqu’au bout.

La France n’est pas le seul pays qui souffre de l’euro, la France n’est pas le seul pays que l’euro transforme en chien enragé, mais la France est potentiellement le chien enragé le plus dangereux.

Il y a vingt ans, le Front National était le troisième ou quatrième parti de France. Aujourd’hui, c’est le premier parti de France. Pourquoi le nier ? Qui doute encore que Marine Le Pen arrivera en tête du premier tour de la prochaine élection présidentielle — si elle a lieu ?

F. N., souffrance
Qu’on est bien, en France !
C’est l’heure
De changer la monnaie !

Alors il n’est pas trop tard pour changer de direction, mais ça se rapproche. Il sera bientôt trop tard.

Il n’est pas trop tard pour rétablir un équilibre européen — économique et social — qui ne condamne pas les jeunes Européens à des formes diverses de souffrance, de misère et de déclassement, au seul profit de l’oligarchie financière. Il n’est pas trop tard pour organiser un démantèlement concerté, à froid, de la zone euro. Il n’est pas trop tard pour reconstruire une Europe où les monnaies pourront être dévaluées, et non plus les travailleurs.

C’est l’heure
De changer la monnaie !

Il n’est pas trop tard pour une perestroïka de l’Union Européenne.

J’espère qu’on ne s’y prendra pas trop tard.

Pour l’instant, on s’enfonce.

Bonne nuit.

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