Du monde du témoignage humain au monde de la preuve numérique

Tous les jours, mon engin du diable me propose de revoir des souvenirs. Plus précisément, l’application Facebook sur mon smartphone m’envoie une notification, indiquant que telle ou telle chose a été publiée il y a un an, deux ans, trois ans. Tous les jours, Facebook me suggère qu’il connait ma vie mieux que moi.

Tous les jours, tel ou tel événement, tel ou tel message, tel ou tel artefact suggère au grand public que, décidément, les machines ont meilleure mémoire que les êtres humains. L’individu n’est pas fiable et pas crédible, il est subjectif et méprisable. La machine est tellement plus fiable et tellement plus crédible, elle est objective et admirable !

Prenons l’exemple de l’enquête policière.

Je ne connais rien aux codes de procédure pénale, ni en France, ni ailleurs, ni de nos jours, ni jadis. Tout ce que je connais c’est un peu de fiction policière, dans la littérature, au cinéma et à la télévision. Partant de cela, partant de ce que je connais, il me semble qu’on glisse tout doucement, pour faire court, d’une culture du témoignage humain vers une culture de la preuve numérique.

On glisse tout doucement du monde du Commissaire Jules Maigret au monde du Docteur Gil Grissom.

Les témoignages humains, et les aveux humains, sont au cœur de toute la littérature policière humaine du XXème siècle, typiquement dans l’oeuvre de Georges Simenon. Il faut faire parler les témoins, faire parler les suspects, sentir leur transpiration, respirer leur mauvaise haleine, confronter les témoignages, chercher les contradictions et les incohérences. Faire émerger la vérité, pure et immaculée, d’un substrat sale et malodorant de témoignages humains.

L’art de l’enquêteur — qu’il soit policier, juge, espion — est de décortiquer les témoignages, savoir les trier, savoir éliminer les biais, écouter, comprendre. Ce n’est pas une science. Ce n’est pas une technologie. C’est un art. C’est humain. C’est faillible. C’est fragile. C’est assumé comme tel.

L’art de l’enquêteur, c’est aussi de connaître et de comprendre les contextes, les milieux sociaux, les influences culturelles, les différentes modulations de la nature humaine.

Des pages superbes ont été écrites sur la fragilité de la mémoire humaine, le caractère parfois dérisoire de la culture des aveux, sur les horreurs de ses dérives.

Essayez de vous souvenir, je vous en prie, la tête d’un homme est peut-être en jeu.

Je ne sais pas si cette citation est exacte. Ce n’est pas dans le roman intitulé « La Tête d’un Homme », mais j’ai bien dû entendre cette phrase quelque part, ou une phrase équivalente ailleurs. Ma mémoire elle aussi est faillible. Je ne me rappelle pas toujours de tout mot à mot.

Est-ce désormais le monde d’hier ? Le sale monde d’hier. Le monde du témoignage humain.

Le monde d’aujourd’hui — et surtout de demain –, le monde de la preuve numérique, est beaucoup plus propre. Un monde parfait. Encore un effort et on n’aura plus besoin de témoignages humains et d’aveux humains. On a les moyens de la police scientifique. Les Experts, Les Experts Miami, Les Experts Manhattan, les experts partout.

On aura des caméras et des « boîtes noires » et des « big data » partout. Ça donnera toutes les preuves dont on aura besoin. On n’aura plus besoin de s’embêter à faire parler pendant des heures des êtres humains imparfaits, subjectifs, à la mémoire fragile. On aura juste à consulter des machines parfaites, objectives, à la mémoire inaltérable. Tout sera enregistré, horodaté, stocké, archivé, indexé. Plus besoin de chercher des témoins, plus besoin de recouper des témoignages et des indices, plus besoin de faire parler des suspects.

Plus besoin non plus d’enquêteurs qui cherchent à décrypter les témoignages, à détecter les contradictions, à comprendre les biais, à interpréter les non-dits. Il n’y aura plus de non-dits, puisque tout ce qui est objectif sera dans une mémoire d’ordinateur. Laissez faire les algorithmes ! (Et laissez faire le marché !)

Plus besoin de chercher à comprendre quoi que ce soit. Ni individuellement, ni collectivement.

Il ne peut y avoir aucune explication qui vaille. Car expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser.

Il n’y aura plus d’interrogation d’êtres humains par d’autres êtres humains, il n’y aura plus que des requêtes de bases de données, des algorithmes et des chiffres et des numéros.

Il n’y aura plus d’enquêteurs, il n’y aura plus que des analystes — data analysts, data scientists, data cops et in fine data judges.

Dans les villes de l’an 2000
La vie sera bien plus facile
On aura tous un numéro
Dans le dos

(…) Il n’y aura plus d’étrangers
On sera tous des étrangers

Le film « Lost Highway » de David Lynch va bientôt avoir vingt ans :

Ed: Do you own a video camera?
Renee Madison: No. Fred hates them.
Fred Madison: I like to remember things my own way.
Ed: What do you mean by that?
Fred Madison: How I remembered them. Not necessarily the way they happened.

Il y a un effet d’entrainement. Plus les années passent, en ce brillant XXIème siècle, plus les individus sont convaincus de la faillibilité de la mémoire humaine — et plus ils sont convaincus de l’infaillibilité de la mémoire des machines.

Qui ose encore argumenter que la mémoire des machines est fragile ? Que les données peuvent être perdues, modifiées, truquées, manipulées ? A l’été 2013, il y a eu le scandale Facebook ; à l’automne 2015, il y a eu le scandale Volkswagen ; ils m’avaient brièvement fait espérer des débuts de prise de conscience — retombés comme des soufflés. Où en serons-nous dans quelques années ?

Qui ose encore argumenter que les corrélations n’induisent pas nécessairement des causalités, et peuvent n’être que des coïncidences ? Qui parle encore de marges d’erreurs et d’illusions d’optiques ? Où en serons-nous dans quelques années ?

Plus les années passent, plus on convainc d’individus de ne même plus chercher à se souvenir par eux-mêmes — et plus largement, de ne plus rien savoir, apprendre, connaître par eux-mêmes. A quoi bon ? Les algorithmes — Google, Facebook et confrères — feront ça mieux qu’eux, seront toujours à portée de main … Combien d’enfants ou d’adolescents refusent désormais d’apprendre en proclamant « Le jour où j’aurai besoin de savoir, je demanderai à Google ! » ?

Combien de discussions anodines se terminent, de nos jours, lorsqu’un doute survient sur ce que croit savoir un des participants, par un autre participant qui dégaine son smartphone en s’exclamant : « On va demander à Google ! » ?

Google sait mieux que vous ! Facebook connait votre vie mieux que vous !

L’expression « Don’t be evil » a été le slogan de Google, officiel à partir de 2004. Il ne l’est plus, sans qu’on puisse dire vraiment à quelle date Google y a renoncé. Ce slogan a cessé de me faire rire depuis bien longtemps. Mais nombreux sont ceux qui y croient encore.

Je ne sais plus quand j’ai entendu la phrase « Google est ton ami » pour la première fois. Elle a cessé de me faire rire depuis bien longtemps. Mais nombreux sont ceux qui y croient encore.

I like to remember things my own way. Not necessarily the way they happened.

J’aime me rappeler les choses à ma manière. Pas nécessairement de la manière dont elles se sont produites.

Mais je suis probablement d’un autre temps.

Nous on sera d’un autre temps
Le temps d’avant Monopolis
Je nous vois assis sur un banc
Seuls au milieu de Monopolis

Bonne soirée.

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