Dormir, c’est fuir

Certains soirs, tu as juste envie d’aller te coucher. Au plus vite. Au plus tôt.

Ça arrive de temps en temps. Le plus souvent, c’est juste pas possible. Et souvent aussi, tu résistes.

Et il y a des périodes où c’est tous les soirs. Tous les soirs, tu as juste envie d’aller te coucher. Tu cherches des causes, tu te dis que ça doit être à cause du boulot, ou à cause de la pollution aux particules fines, ou à cause des premiers pollens printaniers, ou à cause d’un petit coup de froid, mais au fond tu ne sais pas s’il y a une cause précise, et tu t’en fiches un peu, sur le moment, tout ce que tu sais, c’est que tu veux aller te coucher.

Et il y a des périodes où c’est possible d’aller te coucher tôt presque tous les soirs. Tu as moins de responsabilités professionnelles que l’an dernier. Tu ne ramènes plus de travail à la maison. Tu as moins d’intendance à gérer. Tes horaires sont moins tendus. Tu as des soirées dégagées. Par-rapport aux années précédentes, c’est presque inespéré. Tu pourrais en faire quelque chose.

Et il y a des périodes où tu ne luttes même plus. Tu n’as plus besoin de lutter, alors tu ne luttes plus. La soirée est dégagée ? Courage, fuyons. Au lit. Éteignons tout. Débranchons tout. Au lieu d’essayer d’en faire quelque chose de la soirée, au lieu de profiter de ce temps inespéré — par exemple pour alimenter ton blog auquel tu tiens tant –, tu vas juste te coucher. Et tant pis si c’est un « lâche soulagement » . Tant pis pour ta mauvaise conscience. Tans pis si c’est fuir — et fuir, c’est trahir ! Tant pis si c’est gâcher — gâcher du temps ! Gâcher la ressource la plus précieuse de l’univers !

Pour te donner bonne conscience, tu te promets que tu vas lire, mais tu ne lis pas, tu tiens à peine quelques pages, tu dors. Très vite, très tôt, tu dors.

Pour te donner bonne conscience, tu te dis que demain, si tu as du temps, tu pourras reprendre un livre, ou que tu pourras regarder un programme télévisé, ou que tu te remettras à ton blog, tu te dis que c’est passager. Mais les jours se suivent et se ressemblent. Tous les soirs, très vite, très tôt, tu dors.

Tu veux juste aller dormir, parce que tu veux fuir tout le reste.

Dormir, c’est fuir.

Tu ne veux plus rien, tu ne veux plus rien entendre, tu ne veux plus rien sentir. Tu veux juste laisser aller, laisser couler, laisser passer. Tu ne veux plus réfléchir, penser, ressentir, réagir, rebondir. Tu ne veux plus être stimulé. Tu ne veux plus être sollicité. Tu ne veux plus interagir. Même te retrouver seul face à un livre, ou seul face à un écran, c’est trop. Tu veux juste que ça s’arrête. Tu veux juste que la journée se termine.

Quand tu rêves, tu espères que ça durera le plus longtemps possible.

Quand tu te réveilles, tu regardes l’heure en espérant qu’il est le plus tôt possible, qu’il te reste le temps de te rendormir le plus longtemps possible. S’il est 6 heures du matin, tu es déçu. S’il est 3 heures du matin, tu es ravi.

Pourtant, tu n’es pas particulièrement fatigué ces temps-ci. Ou plutôt, plus précisément : tu ne vois pas beaucoup de facteurs excessifs de fatigue dans ta vie de ces derniers mois. Tu avais beaucoup plus de raisons d’être fatigué les années précédentes. Tu as délibérément, douloureusement éliminé un énorme facteur de fatigue il y a quelques mois. D’autres sont partis indépendamment de ta volonté. Tu as tout fait pour ralentir. Tu n’es plus écrasé par la fatigue. Tu as moins peur de la fatigue. Tu n’es pas en « burn-out » — ou alors, tu es en « burn-out a posteriori » — étrange concept, mais sait-on jamais ? La latence, l’hystérésis, ça existe dans plein de domaines.

Tu n’as donc pas beaucoup de raisons apparentes de te sentir fatigué, et pourtant quand vient la fin de la journée, tu n’as qu’une envie c’est d’aller te coucher. C’est de débrancher. C’est de couper. Tu n’as pas envie de prolonger la journée. Tu aimerais bien lire, tu aimerais bien écrire, mais c’est dépassé par le désir de débrancher, de te coucher, de ne plus penser. De fuir.

C’est probablement sans gravité. Ça va passer.

C’est même peut-être très sain. Dans un univers saturé de signes et de signaux, de sollicitations et de stimulations, dans un univers de bruits, parfois il est juste nécessaire de s’éloigner, de s’abriter, de fuir. Ce n’est pas une lâcheté, c’est une nécessité. C’est peut-être cela.

Tu repenses au livre « Le Capitalisme à l’assaut du sommeil », de Jonathan Crary, dont les journaux, selon tes carnets, parlaient il y a deux ans, sous des titres évocateurs : « A qui profitent nos insomnies ? » , « Le capitalisme produit une crise de l’attention » .

Tu repenses à Matthew B. Crawford, dont, toujours selon tes carnets, un journal français parle ces temps-ci : « Comment le monde actuel a privatisé le silence » — The New York Times lui avait ouvert ses colonnes il y a un an : « The Cost of Paying Attention » — et un autre journal français l’avait interviewé il y a presque trois ans : « Dans un espace public saturé de technologies, l’attention s’épuise » .

Tu repenses à ce que tu lisais dans Wired il y a presque vingt ans, aux temps primitifs d’Internet, avant le début de l’invasion des engins du diable, par exemple en 1997 :

The currency of the New Economy won’t be money, but attention. (…) Attention can ground an economy because it is a fundamental human desire and is intrinsically, unavoidably scarce.

Tu penses à cette phrase de Gilles Deleuze qui traîne dans ton carnet, mais dont tu ignores les contextes :

Le problème n’est plus de faire que les gens s’expriment, mais de leur ménager des vacuoles de solitude et de silence à partir desquelles ils auraient enfin quelque chose à dire.

Tu penses à cette phrase de Georges Bernanos que tu as déjà largement commentée il y a trois ans et il y a deux ans :

On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure.

C’est peut-être juste ça. Dormir, c’est se retrouver.

Dormir, c’est fuir. Faute de mieux.

Et fuir ce n’est pas déserter, c’est se préserver.

Bonne nuit.

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2 commentaires pour Dormir, c’est fuir

  1. Langlade dit :

    Ce bonjour pour vous dire simplement que je trouve vos articles très justes et d’une acuité imparable. Je suis bien heureux de vous lire même si je devrais aller dormir plus tôt…vous avez donc un lecteur quotidien de plus et c’est tout bon!!!!

Tous les commentaires seront les bienvenus.

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