Low-information elites

Billet écrit en temps contraint

L’épopée de Donald Trump suscite parfois des commentaires intéressants. Elle jette une lumière assez crue sur différents aspects des Etats-Unis d’aujourd’hui et du monde contemporain — le jeu de l’argent, la stupidité médiatique structurelle, entre autres.

Il y a quelques semaines, un ancien collègue américain a attiré mon attention sur un texte de Peggy Noonan dans The Wall Street Journal, en date du 3 mars 2016. Rien que le nom de ce journal est un programme politique. Et Peggy Noonan est une figure du conservatisme américain, elle rédigeait les discours de Ronald Reagan dans les années 1980s.

La thèse de Peggy Noonan est que la classe supérieure — « l’élite » ou « l’establishment », gauche et droite confondus, politique et économique confondus — des Etats-Unis n’a plus aucune idée de ce que vivent et ressentent les classes moyennes et inférieures de la société américaine. De là viendrait une partie du succès de Donald Trump.

Peggy Noonan développe un concept d’ « élite » que beaucoup diraient paternaliste, démodé, dépassé, ringard : une élite qui se sentirait responsable, qui se sentirait concernée par le reste de la société, qui se sentirait redevable envers le reste de la société, qui respecterait le reste de la société. Toutes choses que « l’élite » actuelle des Etats-Unis a complètement cessé de faire. Et non seulement elle ne se sent plus responsable, mais en plus elle n’entend plus rien. Elle ne veut pas entendre. Elle ne veut pas savoir. Elle ne veut pas comprendre. Elle veut être le moins possible perturbée par le reste de la société.

Et Peggy Noonan propose une formule : « low-information elite » — ce que je traduis par : « élite peu informée ».

The establishment was slow to see what was happening, slow to see Mr. Trump coming, in full denial as he continued to win. Their denial is self-indicting. They couldn’t see his appeal because they had no idea how their own people were experiencing America. I have been thinking a lot about establishments and elites. A central purpose of both, a prime responsibility, is to understand those who are not establishment and elite and look out for them, take care of them. Not in a government-from-on-high way, not with an air of noblesse oblige, but in a way that is respectfully attentive to the facts of their lives. You have a responsibility when you lead not to offend needlessly, not to impose realities you yourself can buy your way out of. You don’t privately make fun of people as knuckle-draggers, victims of teachers-union educations, low-information voters.

We had a low-information elite.

Je trouve ce concept particulièrement pertinent pour comprendre les Etats-Unis contemporains, et probablement une partie plus grande du monde contemporain.

Ce concept est contre-intuitif, puisque nous sommes tous convaincus de vivre dans la « société de l’information », n’est-ce pas ? L’information circule ! Il n’y a jamais autant eu de flux de communications, de médias, de moyens d’expression, de plateformes et autres réseaux sociaux. Il n’y a jamais autant de moyens pour les classes supérieures d’entendre ce que disent, vivent, pensent, ressentent les classes moyennes et inférieures.

Le paradoxe est peut-être là. Peut-être que ce qui s’est produit est exactement le contraire : les classes supérieures n’ont jamais été aussi sourdes et aveugles.

Ils n’ont jamais eu autant de moyens d’écouter, et ils n’ont jamais été aussi sourds.

Distinguons bien surveiller et écouter. Les outils modernes permettent une surveillance de masse encore plus radicale que ce qui avait été imaginé par George Orwell dans 1984. Comme le dit et répète Bruce Schneier :

Surveillance is the business model of the Internet.

Mais surveiller n’est pas écouter. Entendre n’est pas comprendre.

On peut surveiller avec des machines. On ne peut comprendre qu’avec des êtres humains — mais un des grands fantasmes contemporain, c’est de remplacer les agents de terrain par des machines. Alors ils surveillent, mais ils ne veulent pas comprendre. Ironiquement, le petit Premier Ministre français a peut-être donné une des clefs de l’époque lorsque, relevant le menton et se voulant viril, il éructe :

Il ne peut y avoir aucune explication qui vaille. Car expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser.

Ils ne veulent pas voir. Ils ne veulent pas savoir.

De même, jamais il n’y a eu autant de « sondages d’opinion » de toutes sortes, ce qui suggère inconsciemment aux individus que jamais on leur a autant demandé leur avis. C’est de la poudre aux yeux. Dans la plupart des cas, les sondages ne servent plus depuis longtemps à écouter ce que pensent les gens, mais à dire aux gens qu’ils pensent, ce qu’ils doivent penser, ce qu’ils sont supposés penser. Le sondage est un outil de manipulation redoutable — par la manière de formuler les questions, de proposer les réponses, de retravailler les chiffres bruts, de présenter les résultats. Le sondage n’est plus qu’un des accessoires de la panoplie du propagandiste moderne.

« Si c’est gratuit, c’est que vous êtes le produit » : Cette vérité des gentils réseaux sociaux style Facebook, qui était aussi une vérité des gentilles chaînes de télévision style TF1, s’applique également aux sondages. Les sondés ne sont pas là pour donner leur avis, mais pour servir de prétexte pour cautionner les messages du vrai client, celui qui paye le sondage, et celui qui paye le média qui écrira « Les Français pensent … » ce que j’ai payé pour qu’ils pensent.

Mais il y a des chiffres, et les chiffres ça fait sérieux, ça fait scientifique, ça fait crédible.

Là encore, il faut citer le grand discours du président Emile Beaufort, alias Jean Gabin, dans « Le Président » en 1961 :

Le langage des chiffres a ceci de commun avec le langage des fleurs, on lui fait dire ce que l’on veut. Les chiffres parlent, mais ne crient jamais. C’est pourquoi ils n’empêchent pas les amis de M. Chalamont de dormir. Permettez moi messieurs, de préférer le langage des hommes : je le comprends mieux.

L’un des drames fondateurs de ce siècle a été l’invasion de l’Irak, et l’accumulation des mensonges qui y ont conduit. George W. Bush et Tony Blair ont prétendu agir en fonction de ce que leur disaient leurs services de renseignement sur les armes de destruction massive supposées détenues par l’Irak. En pratique, pour citer un des chefs d’oeuvre de cette triste période, un mémo daté du 23 juillet 2002, soit près de neuf mois avant l’invasion :

the intelligence and facts were being fixed around the policy.

Les renseignements et les faits étaient corrigés en fonction de la politique choisie.

Les renseignements ? Les faits ? Mais qui s’en soucie, des faits ? Les gens ? Mais qui s’en soucie, des gens ?

Dans les années 1980s, Jean-François Revel avait publié un essai intitulé « La Connaissance Inutile ». Il faudrait peut-être le relire.

L’un des premières aberrations commises en France par le précédent petit Président, en 2007, a été le démantèlement des Renseignements Généraux, et la mise au pas des services secrets, civils et militaires, leur mise au service des intérêts personnels et partisans du petit président. Comment rendre sourd et aveugle l’appareil d’Etat en moins d’un quinquennat.

Et en cette matière comme en d’autres, l’actuel petit Président s’est bien gardé de réparer les dégâts. Il a fait voter diverses lois de surveillance de masse — surveillance assistée par ordinateur et autres « boîtes noires » –, il fait acheter beaucoup de carcasses métalliques, mais il se garde bien de faire recruter à nouveau des êtres humains qui pourraient aller flairer le pays. Les machines sont tellement plus objectives et plus admirables !

Donc surveiller, certes, mais ne plus écouter, ne plus palper, ne plus ressentir, ne plus comprendre. Parce qu’expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser ?

Peut-on aussi parler de l’Union Européenne ? Après tout, c’est elle qui dirige, directement ou indirectement, la plupart des pays d’Europe — même si elle affirme le contraire. Comme « élite à basse information », c’est une sorte de maître-étalon, comme le disait Jean Gabin dans un autre chef d’oeuvre du début des années 1960s :

— Ca court les rues les grands cons !
— Oui, mais celui-là est un gabarit tout à fait exceptionnel. Si la connerie se mesurait, il servirait de maître-étalon, il serait à Sèvres.

Après le référendum du 29 mai 2005 où les Français ont rejeté le « traité constitutionnel européen », ils ont attendu deux ans et demie pour imposer la même chose sous le nom de Traité de Lisbonne. Ont-ils dans l’intervalle seulement essayé de comprendre pourquoi les Français n’avaient pas voulu de leur machin ? Evidemment non.

Et après le référendum du dimanche 5 juillet 2015, ils n’ont attendu que sept jours et demie pour imposer leur « Troisième Mémorandum », alias le diktat du lundi 13 juillet 2015 ! Ont-ils à aucun moment écouté le message qu’avaient porté pendant six mois Alexis Tsipras et Yanis Varoufakis ? Surtout pas !

Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens.

A-t-on jamais vu un pouvoir aussi coupé des populations qu’il administre que la Commission Européenne de Jean-Claude Juncker ? N’est-ce pas une sorte de paroxysme d’une « low-information elite » ?

Bref, je pense que, en dépit des moyens techniques et des apparences de la « société de l’information », rarement les classes supérieures n’ont jamais aussi peu écouté, entendu, senti, ressenti, compris les classes moyennes et inférieures.

Nul ne peut vraiment dire comment se terminera l’épopée de Donald Trump. Il y a trois cents millions d’armes à feu en circulation aux Etats-Unis. Un candidat assassiné le soir de sa victoire aux élections primaires d’un grand Etat, ça s’est déjà vu. On verra bien. Ce n’est pas le plus important.

Mais je me demande surtout jusqu’à quel point de mépris, d’indifférence, et in fine d’ignorance, nos « high-tech » « low-information elites » peuvent aller avant que cela ne dégénère en guerre civile.

Louis XVI et Nicolas II incarnaient des « low-tech » « low-information elites » . Ils avaient plus d’excuses.

Bonne nuit.

Publicités
Cet article, publié dans néolibéralisme, est tagué , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Tous les commentaires seront les bienvenus.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s