Extension du domaine de la peur

Billet écrit en temps contraint

Quelques pensées après les attentats de Bruxelles du 22 mars 2016.

J’aurais pu écrire exactement les mêmes choses après le 13 novembre 2015 — je l’ai d’ailleurs un peu fait, ici ou –, j’aurais pu écrire aussi les mêmes choses après le 7 janvier 2015 — si la grippe ne m’avait pas cloué au lit cette semaine-là.

Evidemment, ce sont des actes abominables. Evidemment, c’est très choquant. Evidemment. Evidemment, tout cela suscite de l’émotion. Mais il faut aller au-delà de l’émotion. Il faut essayer de s’arracher à l’émotion.

Essayons d’aller au-delà, en quelques points.

Ceci n’est pas la guerre. Le petit Premier Ministre français a évidemment profité de l’occasion pour se présenter en chef de guerre, ses acolytes ont embrayé, mais non, ceci n’est pas la guerre.

Génération Bush. La plupart des dirigeants se comportent ces jours-ci, comme après le 13 novembre 2015, comme après d’autres drames, en parfaits clones de George W. Bush. Comme si George W. Bush était devenu le Smith de « The Matrix Reloaded ». On voit des Bush de partout. Ils parlent tout comme Bush — « c’est une attaque contre la liberté », « ils haïssent notre mode de vie », « guerre contre le terrorisme », « guerre contre la terreur », etc. Ce sont tous des Bush. Parler de guerre les arrange bien, ça leur évite de parler du reste. La guerre justifie tout, la guerre justifiera tout. Tous des Bush.

La danger terroriste est grossièrement exagéré. Il faudrait rassembler des chiffres, je n’ai pas le temps ce soir, mais il me semble qu’un citoyen occidental ordinaire a beaucoup plus de chances de mourir d’un accident de la route (> 3000 morts par an pour la France), d’un accident cardiovasculaire (> 60.000), d’un cancer (> 100.000), d’un accident du travail (> 500), d’une maladie liée à la pollution ou à l’alimentation industrielles, etc — que de mourir victime d’une attaque terroriste (< 200).

Mais les médias adorent faire peur. Les médias adorent la peur.

Le danger terroriste est grossièrement exagéré. Les médias adorent jeter des chiffres sur les nombres d’attentats en Europe depuis 5 ou 10 ans, mais si on regarde sur une échelle plus large, depuis 30 ou 40 ans, les chiffres suggèrent alors que le terrorisme a rarement aussi peu tué en Europe occidentale que ces dernières années.

Mais les médias vous disent d’avoir peur, alors vous aurez peur.

Les causes réelles, les vraies racines des réseaux actuellement en activité, et surtout les terreaux dans lesquels ces racines prospèrent et prolifèrent, sont assez rarement évoqués. On n’a pas le temps. On ne veut pas. Les médias adorent parler de terrorisme, de guerre contre le terrorisme, de peur, de choc et d’effroi, mais surtout pas de mise en perspective et de réflexion en profondeur. Ils ne veulent pas de contexte. Ils adorent l’émotion.

Et la peur est une émotion forte.

J’ai parlé des médias, il faut entendre ce terme au sens le plus large possible. L’ensemble des systèmes de communication. Tout ce qui attaque les cerveaux, tout ce qui dévore du temps de cerveau disponible, tout ce qui manipule du temps de cerveau disponible. Ca inclut les réseaux dits sociaux. Ça inclut tous ces machins à faire du bruit et à propager du bruit. Et dire que Twitter, initialement, étymologiquement, ça veut dire gazouillis, quelle ironie.

L’Europe occidentale a fait face à des attaques terroristes bien plus considérables que celles des réseaux islamistes de ces dernières années. Les mouvements gauchistes des années 1970s, Rote Armee Fraktion, Action Directe et autres Brigades Rouges. L’IRA au Royaume-Uni pendant des décennies. L’ETA. Le FLN et l’OAS. Et, si on remonte plus loin, les grandes guerres, dites « guerres mondiales » . Pour ce que j’en comprends, les sociétés occidentales ne baignaient pas alors dans ce climat d’hystérie guerrière imbécile et de peur généralisée et irréductible.

Alors pourquoi tant de peur maintenant ?

Les Premiers Ministres français ne parlaient pas de « guerre contre le terrorisme » à tout bout de champ… mais peut-être parce qu’ils étaient moins incompétents, plus sûrs d’eux, moins incultes, moins instables, que l’actuel petit Premier Ministre ? Peut-être avaient-ils moins besoin de gesticulations guerrières pour masquer leurs échecs et justifier leurs politiques injustifiables ? La guerre justifie tout, la guerre justifiera tout. La peur est utile, la peur est très utile.

Mais ça n’explique pas complètement le climat actuel.

Je pense qu’il faudrait mieux comprendre le système de communication contemporain, creuser entre ses couches anciennes (radio, télévision) et ses couches plus récentes (Internet, médias dit sociaux, engins du diable type laptop, smartphone, tablette).

Essayons rapidement de mettre en perspective.

Quand une bombe explosait dans un cinéma autour de 1956, l’information ne touchait le public que par les journaux du lendemain, à froid et contextualisée.

Quand une bombe explosait dans un train autour de 1976, l’information arrivait au journal télévisé du soir. Ou peut-être plus tôt par un bulletin radiodiffusé. Un peu moins froid, mais encore un peu contextualisé, encadré, posé.

Quand une bombe explosait dans un parc autour de 1996, l’information arrivait par les premières chaînes d’information continue, mais elles étaient encore balbutiantes. CNN a été lancé en 1980. LCI en 1994. Fox News en 1996 (putain, vingt ans !). BFMTV en 2005.

Quand une bombe explose dans un aéroport en 2016, l’information remplit les chaînes télévisées immédiatement, et pendant toute la journée. Elle arrive à chaud, et les chaînes d’information permanente font tout leur possible pour qu’elle reste chaude. De plus, des millions de gens reçoivent directement l’information par leurs gentils réseaux sociaux ou des sympathiques alertes sur leurs engins du diable (smartphones, etc), chaude, non-contextualisée, personnalisée, subjectivisée… Et pour la plupart d’entre eux, l’information ne sera jamais contextualisée, jamais objectivée, jamais refroidie, jamais analysée.

L’émotion ne sera jamais évacuée, jamais surmontée, jamais. Pas le temps. Il y aura autre chose qui viendra à la place. Pas le temps.

Essayons de conclure.

Fox News a inventé George W. Bush il y a vingt ans (putain, vingt ans !). Bush a engendré la génération Bush. Le système de communication contemporain généralise le bruit, surexploite les émotions et joue avec la peur.

L’industrie de la peur a, j’en ai peur, de beaux jours devant elle.

Bonne nuit.

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