« Les gens se planquent derrière leur mépris d’Hollande pour ne pas se juger eux-mêmes. »

Billet écrit en temps contraint

Il faut lire attentivement Emmanuel Todd, surtout que, tel Hari Seldon, il sait se faire rare.

Depuis la polémique qu’avait entraîné au printemps 2015 son « Qui est Charlie ? » (et qui m’avait inspiré deux billets dont je ne retire rien, pendant lecture et après lecture), Emmanuel Todd s’était assez peu exprimé.

Il avait juste, au paroxysme de la crise grecque, à l’entrée du week-end fatidique conclu par le répugnant diktat du lundi 13 juillet 2015, donné une petite interview lumineuse au journal belge « Le Soir », datée du vendredi 10 juillet 2015 :

Le tragique réel de la situation, c’est que l’Europe est un continent qui, au XXème siècle, de façon cyclique, se suicide sous direction allemande. Il y a d’abord eu la guerre de 14, puis la deuxième guerre mondiale.

Emmanuel Todd s’est exprimé il y a quelques jours dans « Le Nouvel Observateur », l’article disponible en ligne semble complet. Il faut le lire attentivement.

Ce qui m’a le plus frappé, ce sont les deux derniers paragraphes. Peut-être parce que, au fond, ils me touchent personnellement.

J’avais bien compris que j’étais au cœur, ou presque au cœur, de la cible qu’Emmanuel Todd visait dans « Je suis Charlie » en 2015. Je dis « presque » parce que je ne crois pas avoir « bonne conscience » — mais le dire n’est-ce pas au fond essayer de l’avoir ?

Extrait de « Qui est Charlie ? », publié le 4 mai 2015 — pour plus d’extraits, relire mes deux billets du printemps 2015 (ici et ) :

Charlie va vieillir et sa bonne conscience s’accentuer. Il sera toujours plus travaillé par la nostalgie de son enfance, vécue au cœur d’une France blanche dans laquelle, en l’absence de boucheries halals mais avec du poisson le vendredi dans les écoles, coexistaient l’Eglise et la Révolution.

Je suis un Français vieillissant de classe moyenne supérieure. Je ressemble à ce que Todd appelle un « catholique zombie » : j’ai été baptisé, j’ai un fond de culture catholique, je dis pourtant ne pas croire en dieu et en toutes ces inepties religieuses — mais pourtant le fond de culture catholique ressort périodiquement, dans des bouts de phrases, dans des attitudes, dans des réflexes. Je sais encore ce que veulent dire Pâques, le Carême, l’Ascension, la Pentecôte. J’aime bien manger du poisson le vendredi (et les autres jours). J’aime bien reconnaître des symboles religieux, façon Robert Langdon.

Extrait de l’interview au Nouvel Observateur en date du 23 mars 2016 :

Je ne me suis pas contenté de pointer la responsabilité de notre classe politique, de dire qu’Hollande était nul, de suggérer que le projet socialiste n’était plus qu’un banal cas d’escroquerie en bande organisée, etc., ce que tout le monde sait désormais. Ce que j’ai dit, c’est : les classes moyennes françaises sont nulles. J’ai mis en accusation tout un monde, le mien, et ça c’est beaucoup plus grave. J’ai acté le fait que les classes moyennes françaises d’aujourd’hui ne sont plus les héritières de la Révolution. Qu’elles ne sont plus ce peuple qui croit en la liberté, en l’égalité, que tout ça c’est désormais du pipeau. Et, bien entendu, ça a énormément choqué, parce que c’est vrai.

Tout le monde s’abrite derrière le paravent d’élites politiques stupides. Mais Hollande, quelque part, est une fiction. Quand on l’entend, avec sa petite voix, quand on le voit ne prendre aucune décision… Il n’existe pas, Hollande. C’est un mythe, un fantasme collectif. Et les gens se planquent derrière leur mépris d’Hollande pour ne pas se juger eux-mêmes. Cela leur permet de ne pas se dire : eh bien voilà, je suis un Français vieillissant des classes moyennes, j’ai encore quelques super privilèges économiques, j’ai pu élever tranquillement mes enfants aux frais de l’Etat, mais maintenant, que les jeunes se démerdent, qu’ils croupissent dans les banlieues, dans les prisons, ou, s’ils sont sages, qu’ils se défoncent dans des boulots pourris.

Là encore, je me sens visé, je me sens au cœur de la cible, ou presque au cœur de la cible. Je vieillis. J’ai passé le cap de la quarantaine. J’ai dépassé l’âge médian de la population française (41,2 ans selon Todd). Je suis épuisé, mais je « gagne bien ma vie » . J’ai encore quelques privilèges économiques — que va me rappeler dans quelques semaines le très sain exercice de la « déclaration de revenus » . Je paye peu pour les problèmes de santé qui commencent à me rattraper. Je paye peu pour l’éducation des enfants. Je me demande bien ce qu’ils vont devenir dans ce monde pourri, mais moi, au fond, je ne suis pas objectivement, factuellement, quantitativement, sociologiquement, structurellement, matériellement — je ne suis pas à plaindre. Les faits sont têtus.

Et pourtant, je râle, je conteste, je proteste, je m’emporte, et j’aimerai bien voir ces minables balayés par la tempête, et j’aimerai bien voir ce système pourri sérieusement mis à mal. En tout cas c’est ce que je dis. C’est qu’il m’arrive d’écrire. C’était même au fond le sens de mon précédent billet, « Make France Great Again » . J’étais presque fier de ce billet. Quelques heures plus tard, j’ai découver l’interview de Todd, qui m’a rendu nettement moins fier.

J’aimerai bien voir « tout ça » balayé. C’est ce que je dis. C’est que j’écris. Mais est-ce vraiment ce que je pense au fond de moi ?

Les gens se planquent derrière leur mépris d’Hollande pour ne pas se juger eux-mêmes.

Bref, suis-je un imposteur ? Le thème de l’imposture et des imposteurs me perturbe périodiquement, il faudrait que je le développe en ce blog, quand je trouverai le temps.

Suis-je juste aussi nul que les classes moyennes françaises dont je fais partie ? Suis-je juste aussi minable que le petit président minable pour lequel, après tout, j’ai voté le 6 mai 2012 ? Suis-je juste un privilégié égoïste qui a eu de la chance, qui pour l’essentiel est passé entre les gouttes des désastres contemporains, qui n’aspire juste qu’à tenir encore quelques années, et qui au-delà des apparences se fiche éperdument des jeunes et des autres qui n’échappent pas, eux, aux désastres ?

Je me dis souvent, je l’ai même un peu écrit, que ne pas avoir prise sur les événements me désespère. Savoir que je n’ai pas le moindre petit début d’influence sur le monde qui m’entoure, sur l’Histoire qui s’écrit, me navre. Mais est-ce qu’il n’y a pas un peu de cynisme caché ? C’est tellement confortable d’être spectateur, de n’être que spectateur, et de savoir n’avoir sur les choses vraiment importantes aucune vraie responsabilité !

Resterait cependant à être sûr de ce qui est « vraiment important » .

Et aussi à être sûr de ce qu’est une « vraie responsabilité » .

Marcel Rufo a écrit :

Être adolescent, c’est se rendre compte qu’on est moins bien que ce qu’on nous a laissé croire et penser que, de ce fait, la vie n’est peut-être pas aussi formidable que ce qu’on avait imaginé.

Et être adulte, c’est quoi ?

Bonne nuit.

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Un commentaire pour « Les gens se planquent derrière leur mépris d’Hollande pour ne pas se juger eux-mêmes. »

  1. Lauka dit :

    Wer reitet so spät durch Nacht und Wind?
    Es ist der Vater mit seinem Kind.

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