Oser ne rien faire

Billet écrit en temps contraint

Ce dimanche après-midi, j’ai décidé pendant quelques heures de ne rien faire. Juste me poser au soleil, m’asseoir avec un livre. Juste laisser passer le temps. Sans but et sans mobile. Sans objectif. Ne rien faire.

C’est plus rare qu’il n’y parait. C’est moins anodin qu’il n’y parait.

En tout cas, c’est rare pour moi. C’est rare dans le mode de vie qui est le mien, dans l’emploi du temps qui est le mien, dans la manière de fonctionner qui est la mienne. C’est inhabituel. Je dirai même que c’est contre-intuitif. Une partie de moi-même dirai même que c’est contre-nature. Que c’est honteux. Que c’est scandaleux. Il faut utiliser efficacement le peu de temps dont nous disposons. Le temps c’est ce qui manque le plus. Toujours. Alors il ne faut pas le gaspiller. Jamais.

Ainsi, d’habitude, il y a toujours quelque chose à faire, toujours un but à atteindre, toujours une horloge à surveiller. Ça ralentit parfois, ça n’arrête jamais. Jamais.

Au fond, pourquoi ?

Pourquoi faut-il toujours faire quelque chose ?

Pourquoi faut-il avoir toujours quelque chose à faire ?

Pourquoi faut-il toujours avoir un but ? Un objectif ? Des objectifs ? Des tâches à faire ? Des horaires à tenir ? Des échéances à préparer ?

Pourquoi faut-il toujours avoir un projet ? Se projeter ? Vouloir aller quelque part ? Vouloir atteindre quelque chose ?

Projet, but, objectif … ces mots paraissent tellement innocents … et ils sont tellement familiers …

Prenons quelques détours.

J’ai partagé il y a quelques jours un article de presse, long et dense, avec une ancienne collègue, au sujet d’une personnalité en vue dans sa commune. Sa réponse m’a frappé, elle est très brève, elle s’interroge juste sur le but de l’article. Le but ? Le but ? Pourquoi un article devrait-il avoir un but ?

J’ai lu il y a quelques jours, sur le site « La Vie des Idées », un texte intitulé « La réforme de l’hôpital public » , daté du 5 avril 2016. Le monde hospitalier m’est presque complètement étranger. Entre autres, ce texte retrace l’irruption de la notion de « projet » dans ce monde. Le projet d’un hôpital ? N’est-il pas évident, implicite, simple : soigner les patients ?

L’hôpital, comme toutes les organisations publiques, est soumis de façon croissante aux méthodes de management. L’objectif est de flexibiliser son fonctionnement, de limiter les lourdeurs administratives et d’impliquer les personnels médicaux et non médicaux dans la prise de décision. La transformation n’est pas immédiate, elle s’opère en plusieurs étapes. D’abord par l’expérimentation d’une politique de direction par objectifs et la mise en oeuvre des centres de responsabilité par la loi du 19 janvier 1983. Ensuite par la mise en place du projet d’établissement par la loi du 31 juillet 1991. Enfin, l’Ordonnance du 2 mai 2005 et la loi du 21 juillet 2009 introduisent de nouvelles méthodes de gouvernance. (…)

La loi du 31 juillet 1991 constitue une nouvelle étape. Elle propose le développement d’une démarche par projet. L’idée centrale, selon ses partisans, est de fédérer les forces antagonistes qui peuvent opposer les membres d’une organisation autour d’un projet commun, le projet d’établissement qui est désormais la pierre angulaire de la régulation de l’offre hospitalière. Ce projet prend en considération les aspirations des différents groupes qui composent une organisation pour les fédérer. Il s’articule autour de quatre sous-projets : le projet médical, le projet de service ou de département, le projet de soins infirmiers et le projet social.

Quand j’étais étudiant, on me demandait quel était mon projet personnel. Je n’ai jamais trop su répondre. Depuis que je travaille, on me demande périodiquement quel est mon projet professionnel. Je réponds des banalités convenues. What else?

Je traverse depuis plus de vingt ans le monde merveilleux de l’entreprise moderne, aussi suis-je habitué aux discours sur les « projets d’entreprise » , les « core values » et autres « mission statements » . A vrai dire, je n’y fais plus beaucoup attention, comme, je le crois, la plupart de mes collègues ayant un peu d’ancienneté dans ce monde. Je pense souvent, par-rapport à ces discours « mobilisateurs », à des blagues venues, parait-il, de l’Union Soviétique en phase terminale, entre Brejnev et Gorbatchev, telles que : « Ils font semblant de nous payer, et nous faisons semblant de travailler. » Tout le monde fait semblant d’y croire, parce qu’on n’a pas le choix, mais plus personne n’écoute, parce que tout le monde sait que c’est faux.

In fine, ils ne nous demandent pas de nous projeter, ils exigent juste que nous nous adaptions aux projections faites pour nous.

Les discours incessants sur les projets, les objectifs, les mesures, le temps, la performance, c’est le contexte dans lequel je baigne en permanence. Même si j’essaie de le comprendre pour moins le subir, je suis dedans, y compris le dimanche. Le bain idéologique de l’époque, c’est le néolibéralisme. Le capitalisme total. Le capitalisme de l’épuisement. L’ivresse du travail. Le temps c’est de l’argent. Ça ne s’arrête jamais. On ne s’arrête jamais. Always on. Never sleep.

La question que je me pose souvent, c’est, jusqu’où ? Jusqu’à quelle profondeur ? Jusqu’à quel point ce bain idéologique me pénètre, nous pénètre, y compris le dimanche, nous transforme, nous rend fous, nous rend insensibles, nous rend méchants, nous épuise, nous bouffe, nous crève — et le tout, par nous-mêmes, de nous-mêmes, de notre plein gré, avec zèle et enthousiasme …

J’ai lu il y a quelques semaines un texte cinglant d’une magistrate belge, Manuela Cadelli, sobrement intitulé « Le néolibéralisme est un fascisme » , publié dans « Le Soir » en date du 3 mars 2016 :

Le néolibéralisme est cet économisme total qui frappe chaque sphère de nos sociétés et chaque instant de notre époque. C’est un extrémisme.

Le fascisme se définit comme l’assujettissement de toutes les composantes de l’État à une idéologie totalitaire et nihiliste.

Je prétends que le néolibéralisme est un fascisme car l’économie a proprement assujetti les gouvernements des pays démocratiques mais aussi chaque parcelle de notre réflexion. (…)

Cette sous-culture recèle une menace existentielle qui lui est propre : l’absence de performance condamne à la disparition et dans le même temps, chacun est inculpé d’inefficacité et contraint de se justifier de tout. La confiance est rompue. L’évaluation règne en maître, et avec elle la bureaucratie qui impose la définition et la recherche de pléthore d’objectifs et d’indicateurs auxquels il convient de se conformer.

Alors en ce dimanche après-midi ensoleillé, j’ai fait ce que je devrais faire plus souvent, je me suis juste assis au soleil avec un livre. Pendant quelques heures. Ça n’a pas duré très longtemps. J’ai vite été rattrapé — vérifier les devoirs de la petite, faire du rangement, préparer le dîner, faire ceci ou cela, faire, faire, faire…

Mais pendant quelques heures, j’ai tout laissé filer, j’ai juste vécu ces quelques heures, sans me projeter, sans faire, sans me faire de soucis. J’ai juste profité du soleil, de l’air, du vent, de mon livre. J’ai juste profité du temps qui passe. J’ai juste vécu. Pendant quelques heures. C’est déjà ça.

Tu verras bien qu’un beau matin fatigué
J’irai m’asseoir sur le trottoir d’à côté
Tu verras bien qu’il n’y aura pas que moi
Assis par terre comme ça

Bonne nuit.

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