Ultra-modernes obscurités

Jadis, je croyais que l’informatique, les sciences et techniques du traitement de l’information, participaient du progrès de l’humanité. Jadis, je n’avais pas honte de l’informatique. C’était au XXème siècle.

Nous sommes en 2016. Nous sommes au XXIème siècle. Nous avons des moyens techniques extraordinaires, notamment en matière de traitement de l’information, de stockage de l’information et de transmission de l’information. En matière de calcul, d’analyse, de compréhension, de cognition — et même d’ « intelligence artificielle » !

C’est « l’âge de l’information » ! C’est « l’ère du big data » ! C’est le temps de « l’économie de la connaissance » ! C’est l’heure de « la transformation numérique » !

Alors nous devrions comprendre ce qui se passe. Mais nous ne comprenons rien.

Nous devrions anticiper les catastrophes qui nous menacent. Nous n’anticipons rien.

Nous devrions préparer la survie de l’espèce. Nous ne préparons rien.

Nous devrions savoir. Nous ne savons rien.

Malgré tous les moyens modernes de communication, nous ne comprenons rien, nous ne voyons rien, nous ne savons rien.

Malgré ?

« Malgré » tous ces moyens ? Ou n’est-ce pas plutôt « à cause » de tous ces moyens ?

Nous ?

Ce monde n’est pas à nous. Notre monde n’est pas à nous.

Tous ces moyens ne nous appartiennent pas. Nous ne sommes pas leurs clients, nous sommes que leurs produits. « If you’re not paying for the product, you are the product » . Tous ces moyens ne sont pas utilisés dans une finalité de compréhension du monde, encore moins dans une finalité d’amélioration du monde. Ils sont juste, comme tout le reste, utilisés dans une finalité d’enrichissement des détenteurs des richesses, et d’accroissement du capital. Ce monde n’est pas à nous. Les moyens de ce monde ne sont pas à nous. « We live in utopia; it just isn’t ours » . Derrière l’anthropocène se cache le capitalocène.

Tous ces moyens sont utilisés contre nous. Et nous ne nous en rendons même pas compte.

Tous ces moyens devraient être les glorieuses armes des Nouvelles Lumières. Ce sont les sinistres pourvoyeurs des nouveaux obscurantismes.

Ceux qui pourraient être des moyens de communication sont utilisés comme des moyens de contrôle. Ceux qui pourraient être des moyens d’éducation sont utilisés comme des moyens de manipulation. Ceux qui pourraient être des moyens de compréhension sont utilisés comme des moyens de surveillance.

La devise de Georges Simenon était : « Comprendre et ne pas juger » ; celle des maîtres de ce petit monde, tel notre petit Premier Ministre, est plutôt : « Juger et ne pas comprendre ». « Car expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser. » Surveiller et ne pas comprendre. Manipuler et ne pas éduquer. Contrôler et ne pas communiquer.

Chaque jour, la bande passante accessible aux habitants de ce pays augmente. Chaque jour, des gens passent de l’ADSL (10 mbps) au FTTH (100 mbps), d’autres de la 3G (3 mbps) à la 4G (30 mbps). Pourquoi faire ? Pour regarder Hanouna ? Pour être fliqués par Zuckerberg ? A quoi bon ? A quoi bon ?

Comme l’a maintes fois expliqué Paul Jorion, entre l’accroissement du capital et la survie de l’espèce, il va falloir choisir.

Nous devrions le comprendre. Nous devrions le savoir. Nous devrions y penser.

Nous ne comprenons rien. Nous ne savons rien. Nous ne pensons rien.

Nous ne valons pas mieux que nos ancêtres, qui eux non plus ne savaient pas où ils allaient.

Ils avaient l’excuse de ne pas disposer d’autant de connaissances scientifiques accumulées que nous. Ils avaient l’excuse de n’avoir que de faibles moyens techniques d’information et de communication. Certains d’entre eux prétendaient deviner où ils allaient en lisant dans les astres, dans les entrailles des bêtes, et autres superstitions.

Nous sommes censés être au-delà des superstitions et des obscurantismes, nous sommes censés avoir des moyens techniques permettant d’aller bien au-delà, seulement voilà, ils sont utilisés pour nous maintenir dans les superstitions et les obscurantismes ; et, par-dessus le marché, pour en inventer d’autres. Le néolibéralisme, la religion cruelle de l’économie, la croyance en le Saint-Marché, voilà peut-être les pires des nouveaux obscurantismes.

Il y en a d’autres. Au firmament de cette année 2016, il y a une étoile noire filante, un grand maître Sith des moyens modernes de communication, virtuose du smartphone, ballon d’or de télé-réalité et ceinture noire de Twitter, il s’appelle Donald Trump. Cet obscurantisme-là ne durera pas, d’autres le remplaceront, et en arrière-plan restent les autres, plus discrets, plus profonds.

Un jour, croire en l’utilité des marchés financiers et de la spéculation semblera aussi ridicule que de croire que la Terre est plate ou que le Soleil tourne autour de la Terre. Un jour, croire en les vertus de l’austérité et de la compétitivité semblera aussi grotesque que de croire en la génération spontanée et la guérison par les saignées. Un jour, nos faux dieux paraîtront aussi faux que les faux dieux de nos ancêtres.

Mais en attendant, c’est là où nous en sommes.

Nous sommes prisonniers des obscurantismes, nos nouveaux et les anciens. Nous sommes ridicules. Nous ne comprenons rien. Nous ne savons rien. Et nous ne nous en rendons même plus compte. Nos obscurantismes ne valent pas mieux que ceux de nos ancêtres, mais nous ne nous en rendons même pas compte. Les clergés qui vivent de nos nouveaux obscurantismes s’engraissent encore plus vite que ceux qui vivaient des obscurantismes anciens. Wall Street écrase en opulence la Rome des Borgia.

Nous sommes en 2016. Nous devrions être passés du XXème siècle au XXIème siècle. Mais à bien des égards, nous sommes plutôt en route vers le XVIème ou le XIIIème, en évitant le plus possible le XVIIIème — le Siècle des Lumières.

Nous sommes en 2016. La formule de Peter Thiel date de quelques années déjà :

We wanted flying cars, instead we got 140 characters.

Nous sommes en 2016. On devrait être en train de coloniser Mars. Au lieu de ça, Donald Trump colonise les esprits.

Plus rien ne s’oppose à la nuit.

Bonne nuit.

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