« On ne tient pas éternellement une société avec BFMTV, de la flicaille et du Lexomil. »

Je ne sais pas quoi penser du mouvement « Nuit Debout », qui vient et revient depuis deux semaines Place de la République à Paris.

D’un côté, je souhaite de tout cœur que ce mouvement arrive à ébranler ce système. De l’autre côté, je vois ses limites.

Je ne sais pas ce qu’il en restera dans un mois, dans un an, dans dix ans. Mais je retiendrai au moins une phrase. Une phrase de Frédéric Lordon.

Frédéric Lordon a le sens de la formule, mais ses formules sont en général noyées dans de très longs textes. Je regarde peu la télévision, je regarde très peu de vidéos sur Internet — à vrai dire, je ne crois pas avoir jamais entendu la voix de Frédéric Lordon. Mais j’ai lu bon nombre de ses textes, notamment sur son blog hébergé par Le Monde Diplomatique. Son dernier billet avant « Nuit Debout » est intitulé « Nous ne revendiquons rien » .

Frédéric Lordon, le 9 avril 2016, Place de la République, a déclaré :

On ne tient pas éternellement une société avec BFM, de la flicaille et du Lexomil.

Cette formule est magique. Cette phrase est formidablement synthétique. En 15 mots, en 83 caractères, en moins d’un tweet, beaucoup de choses, et peut-être l’essentiel, sur notre époque.

Comment est-ce que tout ça tient encore debout ? En quatre ou cinq mots principaux.

Notre époque se vit de moins en moins comme une société.  À une société humaine, faite d’êtres humains, d’esprits humains, de relations humaines, de destins collectifs, de classes sociales et de relations sociales, elle prétend substituer un agrégat d’individus individuels et individualisés, égoïstes et bornés, entrepreneurs et auto-entrepreneurs, clients et fournisseurs, jetables et jetés, machines et assimilés, ubérisés et atomisés. L’édition américaine des « Particules Élémentaires » s’intitule « Atomised ». Le fantôme de la sorcière Thatcher ne croit pas aux forces de l’esprit et ne nous quitte pas : « There is no such thing as society. »

Notre époque ne tient encore debout que par l’emprise hypnotique des médias électroniques, très anciens (type TF1), déjà anciens (type BFMTV) et nouveaux (type Facebook). Ils fabriquent la peur. Dans la France de 2016, BFMTV est probablement le plus emblématique. Il faut voir en ce début de printemps ces grandes affiches un peu partout, sans logo, des caractères énormes, en blanc sur fond bleu, avec juste ces phrases courtes : « Regarde BFMTV tu verras », « Tu as vu les images sur BFMTV ? » ou « Oui je sais, je suis sur BFMTV » . Il faut voir ces slogans totalitaires, à mi-chemin entre « Big Brother is watching you » (1984) et « Je suis Charlie » (2015). Il fallait oser. Ils osent.

Notre époque ne tient encore debout que par l’emprise physique des « forces de l’ordre » . Elles exploitent la peur. Pendant des décennies, en France, le poste de Ministre de l’Intérieur n’était qu’un portefeuille secondaire. Depuis 2002, ça a changé. Le petit Président précédent s’est forgé sa stature présidentielle à coup de gesticulations policières hypnotiques. L’actuel petit Premier Ministre a fait juste la même chose. Et même le minuscule Ministre de l’Intérieur actuel se sent pousser des ailes. La flicaille ça marche. L’ère des brutes se porte bien. La peur se porte bien. La génération Bush se porte bien. La guerre justifie tout, la guerre justifiera tout — même si ceci n’est pas la guerre.

Notre époque ne tient encore debout que par l’emprise chimique de toutes sortes de substances, légales ou non, pharmaceutiques ou non, « normales » ou non : le café, le chocolat, les alcools, le tabac, les drogues douces et dures, et toutes les générations de neuroleptiques, anxiolytiques et autres hypnotiques. Elles diluent la peur. Dans la France de 2016, le Lexomil, nom commercial du bromazépam, est probablement le plus connu, le plus emblématique, même si ce n’est pas le plus prescrit. Selon l’agence du médicament, « Environ 11,5 millions de français ont consommé au moins une fois une benzodiazépine en France en 2012. »

Bref, en quelques mots, Frédéric Lordon a caractérisé la France de 2016 — et, à des degrés divers, une bonne partie du reste de l’Europe et du monde. Voilà où nous en sommes. La peur. Les hypnotiques. Tenir debout. #OnVautMieuxQueÇa #MakeFranceGreatAgain

Mais je crains que Frédéric Lordon n’ait tort. Pas sur l’état des lieux. Sur les suites.

On ne tient pas éternellement une société avec BFM, de la flicaille et du Lexomil.

On ne peut pas éternellement ? On ne peut pas éternellement tenir ?

On ne peut pas ?

Mais si on peut ! Yes we can! Ils peuvent le faire !

Et les maîtres du système sont bien persuadés que l’éternité et l’Histoire sont de leur côté. Yes we can!

Il faut inscrire les trois éléments retenus par Lordon — BFMTV, flicaille et Lexomil — dans des perspectives historiques. Chacun d’entre eux n’est qu’une étape.

BFMTV et les chaînes de télévision « d’information permanente » , ce n’est qu’une étape. Avant elles, il y a eu les chaînes de télévision classiques, la radio, et d’autres médias dépassés. Après elles, il y a déjà le Web ordinaire, le Web en perfusion par les engins du diables appelés smartphones, Twitter, Facebook et autres encerclements, en attendant la suite. On fera pire que BFMTV dans dix ans.

Le Lexomil et les benzodiazépines, ce n’est qu’une étape. Ce qu’on boit, ce qu’on fume, ce qu’on avale aujourd’hui, ce n’est pas ce qu’on avalait dans les générations précédentes. La chimie, entre autres, se perfectionne. La pharmacie, comme la psychologie, se soucie de moins en moins de soigner des malades, juste d’enrichir des actionnaires et d’hypnotiser des citoyens. Et elle continue de se perfectionner. On fera pire que le Red Bull dans dix ans. On fera pire le Lexomil dans dix ans.

Quant à la flicaille, elle aussi, en son état présent, ce n’est qu’une étape. La police moderne n’a été inventée qu’il y a deux siècles par Fouché. Le mot « flic » n’a émergé que vers 1828. Les CRS n’ont été inventés qu’il y a sept décennies — et ils ont déjà leur musée. La NSA n’a été fondée qu’en 1952. Le Plan Vigipirate n’est en vigueur, sans discontinuer, que depuis dix-neuf ans (depuis le 3 décembre 1996, pour être précis). L’état d’urgence n’est en vigueur, dans sa version actuelle, que depuis cinq mois. Les lois sécuritaires et liberticides s’empilent, mais ce n’est que le début. Il y en aura d’autres. Tout ça peut encore croître et prospérer. On fera pire dans dix ans.

Si on veut vraiment inscrire tout cela dans un plan beaucoup plus large, sans trop s’attacher aux nombres de siècles, et pour faire court, je dirais que nous sommes à mi-chemin entre l’Empire Romain et « Le Meilleur des Mondes ».

L’Empire Romain : « Panem et Circenses » . Du pain et des jeux. Des combats de gladiateurs dans l’arène. Et des alcools de très mauvaise qualité. Et des légionnaires pour mater la populace. Cherchez des ancêtres de BFMTV, du Lexomil et de la flicaille, ils y étaient.

« Le Meilleur des Mondes » : roman d’Aldous Huxley, publié en 1932. L’une des plus grandes dystopies de la première moitié du XXème siècle, plus subtile mais aussi forte que « 1984 » . Cherchez des descendants de BFMTV, du Lexomil et de la flicaille, vous en trouverez là.

J’ai eu la bonne idée de relire « Le Meilleur des Mondes » il y a quelques années. J’en avais tiré un billet intitulé « Sur l’actualité du ‘Meilleur des Mondes’  » . Beaucoup de choses rapprochent notre époque du « Meilleur des Mondes » — mais elle n’est qu’une étape.

Le Lexomil n’est qu’une étape vers le soma.

… il y a toujours le soma, le soma délicieux, un demi-gramme pour un répit d’une demi-journée, un gramme pour un week-end, deux grammes pour une excursion dans l’Orient somptueux, trois pour une sombre éternité dans la Lune …

La France de 2016 n’est qu’une étape vers le Meilleur des Mondes — qu’Aldous Huxley envisageait au XXVIIème siècle en 1931, puis bien plus vite en 1958.

Éternellement ?

On ne tient pas éternellement une société avec BFM, de la flicaille et du Lexomil.

Éternellement ? Yes we can!

Peut-être que cette société va parvenir à échapper à ses maîtres et à ses béquilles, hypnotiques, chimiques et physiques. Ça s’est déjà vu.

Nous verrons bien. Mais ne sous-estimons pas ces béquilles qui permettent de tenir cette société encore debout. Plus le malade est faible, plus ses béquilles sont solides. Et celles-ci viennent de loin, se perfectionnent sans cesse et c’est pas fini.

Je suis désolé d’être pessimiste.

The Matrix is a system, Neo. That system is our enemy. But when you’re inside, you look around, what do you see? Businessmen, teachers, lawyers, carpenters. The very minds of the people we are trying to save. But until we do, these people are still a part of that system and that makes them our enemy. You have to understand, most of these people are not ready to be unplugged. And many of them are so inured, so hopelessly dependent on the system, that they will fight to protect it.

Bonne nuit.

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Un commentaire pour « On ne tient pas éternellement une société avec BFMTV, de la flicaille et du Lexomil. »

  1. Anonyme dit :

    merci pour ton article

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