Le refus de la politique

Je suis frappé depuis longtemps par le refus de la politique chez mes contemporains. Plus particulièrement dans ma génération, et dans les générations suivantes.

Je parle de la volonté d’éviter la politique, d’éviter les débats politiques, d’éviter les discussions sur les fins et les moyens politiques, d’éviter de penser les sujets en termes politiques. « Faut pas mêler la politique à ça ! » « Moi je fais pas de politique ! » « La politique ça sert à rien ! » « C’est pas un sujet politique ! » « Faut pas voir ça en termes politiques ! »

Ça fait jeune. Ça fait moderne. Ça fait pragmatique. Ça fait ouvert.

Le mot « politique » est maudit. La politique c’est sale. La politique — et a fortiori l’idéologie –, c’est un truc de vieux. La politique c’est impur, c’est inefficace, c’est impuissant, c’est pas high-tech et c’est pas agile.

Alors nos contemporains sont ravis de voir toutes sortes de domaines « échapper » à la politique — et le cas échéant de contribuer à cette séparation.

Toutes sortes de domaines sont donc « arrachés » à la politique, « purifiés », « dépolitisés », écartés de la délibération politique, exemptés de débats publics, libérés, délivrés !

Pour le meilleur et pour le pire. C’est un des grands mouvements tectoniques des dernières décennies. On le voit à toutes sortes de niveaux.

Observons quelques-unes de ses déclinaisons.

L’entreprise doit échapper à la politique ! On ne parle pas de politique en entreprise — sauf quand il s’agit de faire une minute de silence après une attaque terroriste — mais on ne parle pas beaucoup pendant les minutes de silence. On nie que l’entreprise puisse être un projet, un objet ou un sujet politique. Surtout pas de politique !

L’économie doit échapper à la politique ! Laissez faire le marché ! Laissez faire les entrepreneurs ! Il ne faut pas que les entrepreneurs aient peur des juges — ou, comme l’a dit en mars 2016 un député « socialiste » soucieux de nuance :

Il faut que le CDI ne soit pas une prison pour le chef d’entreprise.

Dès 2000, dans l’hagiographie intitulée « La passion créatrice », Bernard Arnault indiquait cyniquement :

Les entreprises, surtout internationales, ont des moyens de plus en plus vastes, et elles ont acquis, en Europe, la capacité de jouer la concurrence entre les États. (…) L’impact réel des hommes politiques sur la vie économique d’un pays est de plus en plus limité. Heureusement.

Mais en 2016, un des objectifs implicites de la « loi travail », c’est de donner encore plus le primat aux logiques économiques sur la législation issue de la délibération politique. Libérer l’économie de la politique ! Les profits passent avant les lois ! Laissez faire le marché !

La technologie doit échapper à la politique ! La technologie, c’est cool, alors que la politique, c’est pas cool — l’argument souvent ne va pas plus loin que ça. Dans l’affaire de l’iPhone de San Bernardino, Apple c’est les gentils et le FBI c’est les méchants. Combien de gens croient encore à la fable de la Silicon Valley autonome sinon opposée au gouvernement américain ?

La science doit échapper à la politique ! Laissez les gentils scientifiques tranquilles — ne les embêtez avec des questions sur les contextes et les conséquences de leurs travaux. Ne les embêtez pas avec des lois, des régulations, des études d’impact, des principes de précaution, l’intérêt général et toutes ces sortes de choses. Ne leur parlez pas. C’est mieux pour eux.

Dans « Red Mars », premier volume de la « trilogie martienne » publié en 1992, Kim Stanley Robinson glisse de belles envolées sur le refus de « faire de la politique » parmi les scientifiques de la première expédition partie coloniser Mars en 2026 :

Rya Jiminez said, « I’m not interested in politics, » and Mary Dunkel agreed from the other end of the room: « That’s one of the things I’m here to get away from! »

Several Russians replied at once. « That’s itself is a political position! » and the like. Alex exclaimed, « You Americans would like to end politics and history, so you can stay in a world you dominate! »

A couple of Americans tried to protest, but Alex overrode them: « It’s true! The whole world has changed in the last thirty years, every country looking at its function, making enormous changes to solve problems — all but the United States. You have become the most reactionary country in the world. »

Sax said, « The countries that changed has to because they were rigid before, and almost broke. The United States already had flex in its system, and so it didn’t have to change as drastically. I say the American way is superior because it’s smoother. It’s better engineering. »

Engineering? No kidding!

La technique doit échapper à la politique ! Et la technique peut prendre un sens très large. La technique des technocrates. L’expertise des experts. La gestion des gestionnaires. Plus besoin de politique pour gérer une nation, ce n’est plus qu’affaire de technocrates, d’experts et de gestionnaires. C’est pas politique, c’est technique ! C’est pas un choix politique, c’est un détail technique ! Laissez faire les experts ! Let them run a better engineering!

La gestion de la monnaie doit échapper à la politique ! Les banques centrales doivent être indépendantes ! C’est nécessaire ! C’est moderne ! Et puis de toutes façons, c’est juste un truc technique, la politique a pas à s’en mêler !

On dit encore, en effet, que la monnaie unique entre les mains d’une banque centrale indépendante permettra de mieux assurer la lutte contre l’inflation : mais nul ne peut garantir que les dirigeants de cette banque, qui n’auront de comptes à rendre à personne, feront toujours la meilleure politique possible ! Ou alors doit-on considérer l’irresponsabilité comme le gage le plus sûr de l’efficacité ?

La gestion des affaires publiques doit échapper à la politique ! Gérer une nation, c’est juste une affaire de droit. Et d’automatismes. Et de règles. L’Europe des « règles » et des « sanctions automatiques » chère à Wolfgang Schäuble. La « démocratie conforme au marché » chère à Angela Merkel (suivant les sources : « einer Demokratie (…) dass sie trotzdem auch marktkonform ist. » ou « market-based democracy » ). Il n’y a rien à discuter. Il n’y a rien à débattre. Il y a des règles. Il faut appliquer les règles. Il faut appliquer le mémorandum. La troika ne fait pas de politique, elle applique les règles. Et idéalement, il vaudrait mieux des machines que des hommes pour appliquer les règles, les machines étant tellement plus objectives et surtout moins sensibles.

Bref, idéalement, il faudrait que la politique échappe à la politique — ça rassurerait les marchés !

L’Europe doit échapper à la politique ! Il y a des règles ! Et au sommet de ces règles il y a des traités intouchables, et il y a le grand théorème de l’intouchable Jean-Claude Juncker :

Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens.

Et on pourrait continuer : L’écologie doit échapper à la politique ! Le sport doit échapper à la politique ! La culture doit échapper à la politique ! La religion doit échapper à la politique ! La guerre doit échapper à la politique !

Une des maximes bien connues de Paul Valéry était :

La politique est l’art d’empêcher les gens de se mêler de ce qui les regarde.

De nos jours, il s’agit plutôt d’empêcher toute expression d’une volonté collective, toute émergence d’un débat contradictoire, toute réflexion sur les causes et les fins — sur le plus possible de sujets. Rien ne doit être politique. Tout doit être technique, cloisonné, autonome, isolé.

Même la psychologie doit échapper à la politique ! Car, quand plus rien n’est politique, il n’y a plus que des individus désemparés. Isolés, atomisés, culpabilisés. Seuls au fond de l’impasse.

Il faut lire très attentivement ce qu’écrivait récemment, le 15 mars 2016, un psychothérapeute dans le blog « Opinionator » du New York Times :

I see a lot of early- and mid-career professionals coping with relentless email and social media obligations, the erasing of work/life boundaries, starting salaries that remain unchanged since the late 1990s. I see « aging » employees (30 and up) anxiously trying to adjust to a job market in which people have to change jobs repeatedly and cultivate their « personal brand. » No one uses all her vacation days. Everyone works longer hours than he would have a generation ago.

Typically, therapists avoid discussing social and political issues in sessions. If the patient raises them, the therapist will direct the conversation toward a discussion of symptoms, coping skills, the relevant issues in a patient’s childhood and family life. But I am growing more and more convinced that this is inadequate. (…)

Today, if you can’t become what the market wants, it can feel as if you are flawed and have no recourse except to be depressed.

Over the last 30 years, I believe, these changes in the workplace have been slowly taking a psychological toll, though in a more diffuse, less detectable way than with any one traumatic event. To a degree that they may not be aware of, people feel less hope and more stress; their self-regard is damaged; they believe they are fated to take what they can get; they exist in a state approaching learned helplessness.

There comes a time when people can’t take it anymore, when too much is being demanded of them. How much blame can people tolerate directing at themselves? When do they turn it outward?

My sense is that psychotherapists are playing a significant role in directing this blame inward. Unfortunately, many therapists, because they have been trained not to discuss political issues in the consulting room, are part of the problem, implicitly reinforcing false assumptions about personal responsibility, isolation and the social status quo.

Comment en sommes-nous arrivés là ?

Par moment, je me dis que j’appartiens à une génération ensorcelée, celle qui a commencé sa vie d’adulte à « la Fin de l’Histoire » , celle qui a eu vingt ans dans les quelques années qui ont suivi la Chute du Mur de Berlin. La génération de « la fin de l’Histoire ». La génération qui a pu croire que ce qu’elle allait vivre allait être fondamentalement différent de ce qu’avaient vécu les générations précédentes. Quelle fumisterie !

« La Fin de l’Histoire », rappelons-le, a été théorisée en 1989 par Francis Fukuyama dans un essai en 1989, devenu un livre en 1992.

What we may be witnessing is not just the end of the Cold War, or the passing of a particular period of post-war history, but the end of history as such: that is, the end point of mankind’s ideological evolution and the universalization of Western liberal democracy as the final form of human government.

La fin de l’Histoire. La fin des idéologies. La fin de la politique. C’est probablement de là que vient le gros de ce mouvement tectonique de refus de la politique. C’est depuis la fin des années 1980s qu’avec bonne conscience ou avec cynisme, les uns et les autres veulent que tout échappe à la politique, à la délibération politique, au débat contradictoire et à la souveraineté des nations.

C’est depuis cette époque que, qu’importe qui est au pouvoir, c’est toujours la même politique qui est appliquée, parce que « il n’y a pas d’autre politique possible », parce que les marchés, parce que les traités, parce que les banques, et tutti quanti. There is no alternative. Et la politique sans alternative, c’est une non-politique. C’est la politique qui a échappé à la politique !

C’est en 1992 justement qu’a été publié « Red Mars » , où Kim Stanley Robinson a glissé cette autre perle, à propos des pionniers de Mars si heureux d’échapper à la politique laissée sur Terre :

They were so ignorant! Young men and women, educated very carefully to be apolitical, to be technicians who thought they disliked politics, making them putty in the hands of their rulers, just like always.

Car toute l’astuce est là : tout ce qui échappe à la politique, tout ce que nos contemporains sont ravis d’aider à arracher à la politique, ce n’est pas perdu pour tout le monde !

Refuser la politique, éviter la politique, nier la politique, c’est abdiquer, c’est laisser le champ libre aux maîtres du jeu — qui ne demandent que ça. Ce qui échappe à la politique — voir la liste ci-dessus — tout ce qui échappe à la politique démocratique … est tout simplement récupéré par l’oligarchie. Silencieusement. Sans débat. Sans bruit. C’est plus propre. C’est plus simple. Ni vu, ni connu…

Etre apolitique, c’est accepter d’être asservi — mais ça peut être très confortable…

« Ne mêlez pas la politique à ça. » « C’est pas un problème politique. » « Laissez la politique et l’idéologie en dehors de tout ça. » : Ce sont des raccourcis pour : « Y a rien à discuter ! » « Circulez, y a rien à voir ! » « Ne pensez pas ! »

La fin des idéologies, ça a été la fin de toutes les idéologies, sauf une — une idéologie unique, féroce et obligatoire — le néolibéralisme.

Le refus de la politique, c’est la fin de toutes les options politiques, sauf une — une politique unique, féroce et obligatoire — la politique néolibérale.

Un Anneau Unique pour les gouverner tous
Et dans les ténèbres les lier

Bonne nuit.

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Un commentaire pour Le refus de la politique

  1. Burch dit :

    Lors des dernières élections pour les représentants du personnel dans mon entreprise, les candidats de chacun des sept syndicats en lice clamaient « Votez pour nous, car on ne fait pas de politique ! Nous sommes réalistes et pragmatiques alors que les autres candidats font de la politique ». Si le syndicalisme n’est pas politique, alors plus rien ne l’est.

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