Faire de la place

J’ai eu du temps ce week-end. Et il faisait mauvais temps.

Alors j’ai fait du rangement. Parce que j’ai eu du temps, parce que je n’aime pas le désordre, et parce qu’il faut bien faire de la place.

Alors j’ai trié toutes sortes d’objets, de papiers et de fichiers informatiques. J’ai jeté pas mal d’objets et de papiers, j’ai supprimé quelques trucs informatiques, même si je n’aime pas jeter et supprimer.

J’ai trié des notes. Et je suis retombé plusieurs fois sur cette expression : « faire de la place » . Ce sont ces notes — certaines datées, d’autre non, la plupart à moitié oubliées, retrouvées en rangeant — qui inspirent ces lignes.

« Faire de la place » est une expression importante pour moi. Je la relie intuitivement à « lâcher prise », sans trop savoir expliquer pourquoi, ni savoir expliquer les nuances. Je les ai déjà utilisées sur ce blog. Elles reviennent toujours.

« Faire de la place » est une expression importante pour moi, parce que, à une certaine période difficile de ma vie, je m’y suis raccroché comme à une bouée de sauvetage, et elle semble m’avoir porté bonheur. Pour faire court, j’ai su faire de la place dans ma vie, pour que quelqu’un vienne occuper cette place.

Inversement, j’ai souvent senti, douloureusement, que je n’étais pas à ma place dans certaines organisations. Que, derrière les apparences, derrière les succès, derrière les sourires, il n’y avait pas de place pour moi. Qu’il allait falloir que je trouve autre chose, que je parte, que je laisse la place, que je trouve ma place ailleurs.

People in this world we have no place to go

Et plus largement, j’ai souvent senti, et je sens encore parfois, que je n’ai pas vraiment ma place sur Terre. Que je ne suis pas arrivé à trouver ma place sur Terre. Dans ces moments-là, ces moments de malédiction, ce sont toujours les mêmes mots d’Emmanuel Carrère qui me reviennent, et la terreur du jeune Jean-Claude Romand :

… le mépris goguenard de l’homme qui habite sans façon son corps et sa place sur la terre ..

Alors il faut faire de la place.

Faire de la place, c’est aussi prendre le temps, ou plutôt reprendre le temps. C’est ne plus se contenter de constater qu’on n’a pas le temps, c’est aller le prendre. C’est beaucoup moins facile que ça n’y parait.

Ce qui nous écrase, nous écrase à la fois dans l’espace et dans le temps. Les objets nous étouffent, nous prennent de la place, de l’espace, des volumes — mais ils nous prennent aussi du temps, le temps pour les ranger, les nettoyer, les maintenir en état, les évacuer. Les engins du diable (smartphones, etc) nous prennent notre temps, mais ils nous prennent aussi l’espace, en réduisant notre espace conscient à juste les quelques centimètres séparant les yeux de l’écran.

Faire de la place, cela renvoie à la notion de mur, de frontière, de barrière cellulaire, d’enveloppe corporelle, de défense. Suivant les cas, un mur peut étouffer, ou protéger, ou les deux à la fois. Suivant les cas, un mur peut empêcher de sortir, ou de rentrer, ou les deux à la fois.

Parmi les personnages fictifs qui m’ont fasciné en 2015, il y a Kurt Wallander, policier suédois désemparé à qui Henning Mankell prête ces mots, dans « L’Homme qui souriait » :

Je n’ai plus de place à l’intérieur, pensa-t-il. Quelque chose en moi est rempli à ras bord, les murs vont bientôt craquer.

Et il y a Adrien Danglard, policier français érudit à qui Fred Vargas prête ces mots, dans « Temps Glaciaires » :

— Au fond, Danglard, pourquoi entassez-vous ces milliards de choses dans votre tête ?
— Mais pour la boucher, commissaire.
— Oui, bien sûr.
La boucher afin qu’il demeure à peine de place pour penser à soi-même. La manœuvre était bonne mais ses résultats très imparfaits.

Ces dernières années, j’ai souvent cherché des astuces, des dérivatifs, des miracles. Pour gagner du temps. Pour jouer avec la fatigue. Pour trouver du temps quand il n’y en a pas. Pour trouver de la place quand il n’y en pas.

J’ai réalisé qu’un des nombreux concepts qui me rendent fascinant le film « Inception » , c’est l’idée que le temps du rêve dure plus longtemps que le temps « réel » . Autrement dit que dans un rêve, on vit plus, on a plus de temps, on a plus de place — le rêve, quoi !

— Brain function in the dream will be about twenty times to normal. When you enter a dream within that dream, the effect is compounded: it’s three dreams, that’s ten hours times twen…
— It’s a week the first level down. Six months the second level down, and… the third level…
— …is ten years! Who would wanna be stuck in a dream for ten years?
— Depends on the dream.

J’ai réalisé que j’ai une vieille fascination pour les passages secrets, les lieux avec des dimensions cachées, les espaces dissimulés. Les lieux où on peut imaginer qu’il y a plus d’espace qu’on ne le voit. Les lieux qui promettent une place inespérée.

J’adore les portes qui ne s’ouvrent pas sur ce qu’il y a derrière le mur, comme dans « The Matrix Reloaded » , « Le Monde de Narnia » et quantité d’autres fictions. Les ascenseurs qui s’arrêtent à des étages insoupçonnés. En bon informaticien, je chéris le concept de « back door » — porte dérobée, cachée, magique ! L’envers du décor !

J’ai une vieille fascination pour des tas de béton et de tunnels souterrains, où on entre par un endroit et on peut ressortir assez loin de cet endroit, par exemple le dédale souterrain d’Opéra à Saint-Lazare en passant par Auber et Havre-Caumartin à Paris, la chose appelée la Part-Dieu à Lyon, La Défense évidemment, et j’en oublie d’autres. Il faudrait que je visite la ville souterraine de Montréal ou le métro de Moscou.

J’ai une vieille fascination pour les labyrinthes. Et pour les aménagements qui donnent une impression d’espace démesurée par-rapport à la surface réelle, par exemple la traversée d’un magasin Ikea, sans but précis, en suivant juste les flèches, ça peut paraître très long.

J’ai une vieille fascination pour les mondes cachés. J’aime me perdre dans les cartesJ’aime les cartes de mondes imaginaires insoupçonnés. L’Atlantide selon Edgar P. Jacobs. La Noria selon Tolkien. « Le Voyage au Centre de la Terre » ou « Les Indes Noires » selon Jules Verne. Il faudrait que je lise « Les Mondes Truqués » et « Les Cités Obscures » .

Tout cela est bien, mais ça reste des rêves lointains ou des œuvres de fiction. Des chimères. Des palliatifs ou des dérivatifs.

Parfois, il faut vraiment décider de prendre le temps. Du vrai temps. De la vraie place. Pas juste le trouver. Le prendre. Le prendre.

Le temps, c’est ce qui manque le plus. Vieillir, c’est ne plus avoir le temps. Combien de temps me reste-t-il ?

Who has time? Who has time? But then if we never take time, how can we have time?

« Faire de la place » n’est pas suffisant. Il faut la prendre.

Bonne nuit.

Publicités
Cet article, publié dans mid-life crisis, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Tous les commentaires seront les bienvenus.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s