La honte d’exister

Notre époque voudrait être belle. Le monde contemporain voudrait être beau. Le monde voudrait n’être que beau.

Les écrans, la télévision, les « réseaux sociaux », les lieux de comédie comme le monde merveilleux de l’entreprise moderne, ne voudraient que des gens beaux, jeunes et jolis, bien portants, souriants, impeccables, bien habillés, bien dans leur peau, positifs, enthousiastes et disciplinés.

Ce n’est pas que du jeunisme. L’obsession de la jeunesse et de l’apparence physique n’est qu’un niveau, qu’un étage. Mais c’est à tous les étages que le monde veut, exige, impose.

Certains disent que c’est une dérive de « l’idéologie californienne », où il doit faire toujours beau, où l’herbe est toujours verte, où tout individu doit être un surhomme impeccable et attirant, dynamique et entreprenant, entrepreneur et riche. Peut-être.

En attendant, c’est ainsi que le monde devient faux. De plus en plus faux.

Je me souviens d’une parodie de slogan d’entreprise :

Want an happy workplace? Fire unhappy people!
Vous voulez n’avoir que des employés contents ? Virez les mécontents !
Vous voulez un environnement heureux ? Virez les malheureux !

Et c’est ainsi qu’à tous les étages de ce monde, de ces « sociétés post-industrielles » ou assimilées, les mêmes messages subliminaux se diffusent. Vous devez être heureux. Vous devez être contents. Vous devez être beaux — bien portants, riches, satisfaits, souriants, impeccables, sportifs, maigres, athlétiques, jeunes, toujours jeunes, encore jeunes, dynamiques, décomplexés, entrepreneurs de vous-mêmes — et évidemment riches.

Il n’y a pas de place pour les gens laids — vieux, moches, pas bien portants, peu souriants, pauvres, complexés, mécontents, malheureux, chômeurs — et in fine pauvres.

Il n’y a plus de place, pour les accidentés de la vie, les gens blessés, fatigués, malades, affaiblis, vieux, laids, gros, usés, vieillis, fatigués. Il n’y a plus de place pour tous ces parasites, ces résidus, ces rebuts — ces « assistés ». Car s’ils sont ce qu’ils sont, évidemment, c’est uniquement de leur faute.

Il n’y a plus de place pour les gens qui ne se soucient plus de l’image qu’ils renvoient, qui polluent les écrans ou les lieux de comédie, qui donnent une mauvaise image de l’entreprise, qui par leur seule présence ont une mauvaise influence, qui tirent tout le monde vers le bas, qui contaminent les autres avec leur tristesse, leur faiblesse, leur fatigue, leur laideur, leur vieillesse.

Il n’y a plus de place pour les hommes et les femmes qui ne cherchent plus à masquer leurs kilos physiques et leurs kilos psychiques, leurs rides, leurs cheveux gris, leur calvitie, leurs tremblements, leurs blessures, leur fatigue, leurs complexes, leurs tristesses.

Il n’y a plus de place pour ceux qui ont renoncé à faire semblant, à donner le change, à sauver les apparences, à sa battre, à tourner en rond.

People in this world we have no place to go

Le monde leur dit qu’il n’y a plus de place pour eux.

Le monde leur dit qu’ils lui font honte. Il leur fait comprendre qu’il les tolère, à condition qu’ils se cachent, qu’ils se taisent, qu’ils fassent ce qu’on leur dit.

Le monde cache de moins en moins un dégoût de tous ceux qui font honte. De tous ceux qui font pitié.

Car, comme me l’a expliqué jadis un grand chef d’entreprise : « Il vaut mieux faire envie que pitié. »

Et c’est ainsi que l’expression « Salauds de pauvres » est le grand méta-message subliminal de ce monde.

Pour ce que j’en sais, elle vient du film de 1956 intitulé « La Traversée de Paris ». Elle conclut un très grand numéro d’acteur de Jean Gabin, qui s’attaque d’abord au physique de ses semblables :

Non mais regarde-moi le mignon avec sa face d’alcoolique et sa viande grise, avec du mou partout, du mou du mou rien que du mou ! Mais tu vas pas changer de gueule un jour, toi, non ? Et l’autre là, la rombière ! La gueule en gélatine et saindoux, trois mentons, les nichons qui dévalent sur la brioche ! Cinquante ans chacun, cent ans pour le lot, cent ans de conneries ! (…) Mais qu’est-ce que vous êtes venus foutre sur terre, nom de Dieu ? Vous n’avez pas honte d’exister ?

Aujourd’hui, c’est à tous les étages. C’est à tous les niveaux.

Et au plus haut niveau, se déploient le néolibéralisme et ses avatars, le dernier en date étant le transhumanisme. Le néolibéralisme stipule que le monde appartient à ses propriétaires, aux détenteurs de capitaux (on dit aujourd’hui « investisseurs » , on disait autrefois plus simplement « capitalistes »), c’est-à-dire aux 1%. Rien n’est dû aux 99 %. Ils encombrent. Ils gênent. Ils sont juste bons à être exploités. Ils ne devraient pas avoir le droit d’être. Ils devraient avoir honte d’exister.

Le néolibéralisme est une utopie réalisée. « We live in utopia; it just isn’t ours.  » Nous y sommes tolérés, en tant que supplétifs, en tant qu’esclaves, quelque part entre les machines et les animaux domestiques. Mais pour les maîtres de ce monde, leurs jouets électroniques et leurs animaux domestiques ont infiniment plus de valeur que n’importe quel homo sapiens des 99%.

Mais qu’est-ce que vous êtes venus foutre sur terre, nom de Dieu ? Vous n’avez pas honte d’exister ?

Et pourtant nous sommes là.

Nous sommes vivants.

Nous sommes comme nous sommes. Nous faisons au mieux avec ce que nous avons.

Nous n’avons pas à être très fiers de nous-mêmes. Nous n’avons pas à avoir grande honte de nous-mêmes.

Nous avons le droit de vivre. Avec nos kilos extérieurs et nos kilos intérieurs, avec nos corps laids et nos âmes fatiguées.

Nous avons le droit d’exister.

Nous ne devrions pas avoir honte d’exister. Mais à longueur de journée, à longueur d’année, le monde nous hurle, tel Jean Gabin :

Mais qu’est-ce que vous êtes venus foutre sur terre, nom de Dieu ? Vous n’avez pas honte d’exister ?

Nous ne devrions pas avoir honte d’exister.

Nous sommes des êtres humains.

Bonne fin de journée.

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