Tchernobyl et le déni

Le onzième titre de l’album « L’Imprudence » d’Alain Bashung s’intitule « Le dimanche à Tchernobyl » :

Tu m’irradieras encore longtemps
Bien après la fin
Tu m’irradieras encore longtemps
Au-delà des portes closes

Aujourd’hui est le trentième anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl, à l’autre bout de l’Europe.

J’ai déjà écrit sur le sujet des catastrophes, 1914Tchernobyl, Fukushima, Wall Street, etc.

Ce qui me frappe aujourd’hui encore, c’est la persistance du déni.

Ça ne peut pas arriver. Ça n’aurait pas dû arriver. Ça ne se serait pas passé comme ça chez nous. Ça ne peut pas se reproduire. Ça n’arrivera jamais chez nous !

L’Architecte de « The Matrix Reloaded » constate :

Denial is the most predictable of all human responses.

Je suis frappé par la difficulté à admettre le risque. D’admettre la réalité du risque. En matière nucléaire comme en d’autres matières.

Ça ne peut pas arriver. Ça n’arrivera jamais. C’est impossible ! C’est inimaginable !

Je suis frappé, j’ai déjà écrit un billet là-dessus quelques jours avant un certain 13 novembre 2015, par le refus très contemporain de l’effet de surprise. Ivres de nos technologies de l’information, ivres de Big Data, nous imaginons que tout peut être prévu, calculé, anticipé, prédit, planifié, que nous pouvons éviter toute surprise.

Albert Einstein constatait :

Imagination is more important than knowledge.

Il faudrait que je lise Paul Virilio. Il faudrait que je relise les chapitres de « The Black Swan: The Impact of the Highly Improbable » que j’ai déjà lus, et que je finisse enfin ce livre fondamental de Nassim Nicholas Taleb :

Our human race is affected by a chronic underestimation of the possibility of the future straying from the course initially envisioned.

À peine sept mois après la catastrophe de Fukushima, le petit président français d’alors s’était vautré dans le déni :

Fukushima n’est pas un accident nucléaire, c’est un tsunami gigantesque.

Le petit président français suivant, lui, avait promis de fermer les centrales nucléaires les plus vieilles et vétustes — à commencer par Fessenheim –. Non seulement, il n’aura pas fermé une seule centrale, mais son gouvernement laisse doucement prolonger les centrales françaises, au-delà de quarante ans, bientôt cinquante, peut-être soixante.

L’idée sous-jacente est que, au fond, il n’y a pas de risque. Ou pas vraiment de risque. Ou pas tant de risque que ça. Ça se discute. Ça se bidouille. Et puis, il faut tenir compte des intérêts financiers en jeu, n’est-ce pas ? Alors, les accidents, c’est pour les autres, ils sont tellement nuls ! Les Soviétiques en 1986 à Tchernobyl, c’étaient des sauvages. Les Américains en 1979 à Three Mile Island, c’étaient des amateurs. Quand aux Japonais en 2011 à Fukushima… au fond, ce n’était pas un accident ! Évidemment, c’était juste un tsunami ! Puisqu’on vous le dit !

C’est impossible ! Chez les autres peut-être, mais nous on est parfaits !

Je suis frappé par la croyance en la possibilité de la perfection. La croyance, pour éviter une catastrophe, il suffit que les opérateurs soient parfaits, que les procédures soient parfaites, que les systèmes soient parfaits, et que c’est juste possible. Ainsi, quelle que soit la catastrophe du passé que l’on examine — au hasard : le Titanic en 1912, la navette spatiale Challenger en 1986, le Concorde en 2000, ou les accidents nucléaires déjà évoqués –, il se trouve toujours des gens pour expliquer que ça aurait pu être évité. Et effectivement, on arrive en général à reconstituer ce qu’il aurait fallu faire pour éviter la catastrophe — pour le Titanic, naviguer plus au Sud ; pour Challenger, retarder le décollage à après le dégel ; pour le Concorde, mieux nettoyer la piste ; et j’en passe. Il aurait suffi que tout soit parfait. Tellement facile ! Tellement logique !

Seulement voilà, la perfection, ça n’existe pas. A la limite, l’imperfection, ça se mesure. Mais la perfection, ça n’existe pas.

Ce n’est pas une question de rôles et responsabilités individuels. Ni même collectifs. Il y a dans le risque systémique, dans les risques des systèmes complexes (ou « suffisamment complexes ») quelque chose qui nous dépasse. Quelque chose que nous avons un mal considérable à admettre.

Nous avons tellement pris l’habitude de nous considérer individuellement comme parfaits, et même parfois collectivement. Nous sommes parfaits ! Nous sommes gonflés à bloc ! Nous sommes fiers d’être ce que nous sommes ! Nous sommes maîtres et possesseurs de la nature, et toutes ces sortes de choses ! Nous sommes parfaits ! Impossible qu’on se plante ! Impossible ! Impossible n’est pas français ! Yes we can!

Mais la perfection, ça n’existe pas.

There are more things in heaven and earth, Horatio,
Than are dreamt of in your philosophy.

L’entropie, ça existe. La cupidité, ça existe. La fragilité, ça existe. Les termites, ça existe. Les cygnes noirs, ça existe. La décadence, ça existe.

Dans « Foundation » , écrit en 1942, Isaac Asimov décrit une visite sur une planète oubliée, dans l’Empire Galactique décadent, d’une centrale énergétique gérée par un « techniste » parfaitement incompétent mais fier et arrogant, persuadé que sa centrale ne tombera jamais en panne. Jamais.

They were back in the office and Mallow said, thoughtfully, « And all those generators are in your hands? »
« Every one, » said the tech-man, with more than a touch of complacency.
« And you keep them running and in order? »
« Right! »
« And if they break down? »
The tech-man shook his head indignantly, « They don’t break down. They never break down. They were built for eternity. »
« Eternity is a long time. Just suppose. »
« It is unscientific to suppose meaningless cases. »

Puisqu’on vous dit que c’est inimaginable !

Le onzième titre de l’album « L’Imprudence » d’Alain Bashung s’intitule « Dans la foulée ». C’est mon préféré. C’est une de mes phrases préférées :

On n’en fera qu’une bouchée
De l’impossible

Bonne nuit.

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