Pistes de lecture – Le néolibéralisme a tué le libéralisme

Une clef essentielle pour comprendre le monde contemporain, à mon humble avis, est de bien distinguer le libéralisme et le néolibéralisme.

Ce n’est pas juste une affaire de mots. Ni juste une affaire de degrés. J’utilise le moins possible des mots qui ont moins de sens, telles que « ultra-libéralisme », pour essayer de ne garder que deux : « néolibéralisme » et « libéralisme » .

Avant de citer les mots d’autres, voici, brièvement et humblement, les miens.

Le néolibéralisme est l’idéologie dominante, sinon unique, qui a façonné notre présent et tient en otage notre avenir. Le libéralisme est une idéologie antérieure, passée, dépassée, et privée d’avenir par le néolibéralisme.

Le libéralisme est plus ancien. Ses racines sont au siècle des Lumières. Le gros de son histoire est au XIXème siècle, où il a côtoyé et parfois épaulé le nationalisme, le socialisme et quelques autres. Sous des formes tempérées par les catastrophes (1914, 1929, 1933, 1939), typiquement le keynésianisme, il a illuminé le XXème siècle.

Le néolibéralisme est plus récent. Son histoire commence au milieu du XXème siècle, reste discrète pendant quelques décennies, puis dévore rapidement le monde, par étapes, avec quelques figures connues (Pinochet, Thatcher, Reagan, etc) et d’autres moins connues (Friedrich von Hayek, Ayn Rand, Alan Greenspan, etc). Il n’a probablement pas encore atteint son zénith.

Le libéralisme était une idéologie de la modération des puissants — notamment des tyrans d’Ancien Régime, des Saints-Empires et des Saintes-Alliances, priés de laisser la place aux classes montantes, bourgeoises et populaires.

Le néolibéralisme est une idéologie de l’immodération des puissants et de la dé-complexion des riches — notamment des oligarques sans visages des banques et des multinationales. The sky is the limit ! Soyez décomplexés ! Lâchez-vous ! Winner takes all! Vae victis ! Salauds de pauvres !

La liberté selon le libéralisme s’accommodait d’aspirations à l’égalité.

La liberté selon le néolibéralisme ne tolère aucune sorte d’égalité. Le néolibéralisme prône l’inégalité, l’inégalité extrême, et bientôt, dans sa version « transhumaniste » , la déchéance d’humanité pour les faibles, les pauvres et les inadaptés.

Le libéralisme proclamait qu’il devrait y avoir de la place pour tous, et pour toutes sortes d’idées, de manières d’être, de manières de faire, et d’utopies.

Le néolibéralisme réserve le monde aux 1%. A une oligarchie toujours plus restreinte, cupide et égoïste. Et il affirme qu’il n’y a pas de place pour autre chose.

We live in Utopia; it just isn’t ours.

Le libéralisme ouvrait les débats politiques. Le néolibéralisme les referme.

There is no alternative.

Le libéralisme voulait offrir le monde à tous. Le néolibéralisme le reprend.

Le monde, il est pas fait pour tout le monde.

Le néolibéralisme ne connait plus de limites sur cette planète depuis l’ouverture de la Chine Populaire (1979) et la chute de l’Union Soviétique (1991). Il dévore tout. Il tue toute autre forme d’idéologie. Et, entre autres, il tue le libéralisme historique.

Quelques pistes de lecture pour explorer le schisme du néolibéralisme, et comprendre la cannibalisation du libéralisme par le néolibéralisme.

* * *

Manuela Cadelli (présidente de l’Association Syndicale des Magistrats de Belgique), dans « Le Soir » , en date du 3 mars 2016, sous le titre « Le néolibéralisme est un fascisme » , est très claire :

Le libéralisme était une doctrine déduite de la philosophie des Lumières, à la fois politique et économique, qui visait à imposer à l’Etat la distance nécessaire au respect des libertés et à l’avènement des émancipations démocratiques. Il a été le moteur de l’avènement et des progrès des démocraties occidentales.

Le néolibéralisme est cet économisme total qui frappe chaque sphère de nos sociétés et chaque instant de notre époque. C’est un extrémisme.

Le fascisme se définit comme l’assujettissement de toutes les composantes de l’État à une idéologie totalitaire et nihiliste.

Je prétends que le néolibéralisme est un fascisme car l’économie a proprement assujetti les gouvernements des pays démocratiques mais aussi chaque parcelle de notre réflexion. L’État est maintenant au service de l’économie et de la finance qui le traitent en subordonné et lui commandent jusqu’à la mise en péril du bien commun.

L’austérité voulue par les milieux financiers est devenue une valeur supérieure qui remplace la politique. Faire des économies évite la poursuite de tout autre objectif public. Le principe de l’orthodoxie budgétaire va jusqu’à prétendre s’inscrire dans la Constitution des Etats. La notion de service public est ridiculisée.

Le nihilisme qui s’en déduit a permis de congédier l’universalisme et les valeurs humanistes les plus évidentes : solidarité, fraternité, intégration et respect de tous et des différences. Même la théorie économique classique n’y trouve plus son compte : le travail était auparavant un élément de la demande, et les travailleurs étaient respectés dans cette mesure ; la finance internationale en a fait une simple variable d’ajustement.

George Monbiot, dans « The Guardian » , en date du 15 avril 2016, sous le titre « Neoliberalism — the ideology at the root of all our problems » offre une très instructive remise en perspective de l’histoire du néolibéralisme, sa naissance, ses jeunes années, ses premières expérimentations (notamment le Chili après le coup d’Etat du 11 septembre 1973)

Its anonymity is both a symptom and cause of its power. It has played a major role in a remarkable variety of crises: the financial meltdown of 2007-8, the offshoring of wealth and power, of which the Panama Papers offer us merely a glimpse, the slow collapse of public health and education, resurgent child poverty, the epidemic of loneliness, the collapse of ecosystems, the rise of Donald Trump. But we respond to these crises as if they emerge in isolation, apparently unaware that they have all been either catalysed or exacerbated by the same coherent philosophy; a philosophy that has — or had — a name. What greater power can there be than to operate namelessly?

So pervasive has neoliberalism become that we seldom even recognise it as an ideology. We appear to accept the proposition that this utopian, millenarian faith describes a neutral force; a kind of biological law, like Darwin’s theory of evolution. But the philosophy arose as a conscious attempt to reshape human life and shift the locus of power.

Neoliberalism sees competition as the defining characteristic of human relations. It redefines citizens as consumers, whose democratic choices are best exercised by buying and selling, a process that rewards merit and punishes inefficiency. It maintains that « the market » delivers benefits that could never be achieved by planning.

Attempts to limit competition are treated as inimical to liberty. Tax and regulation should be minimised, public services should be privatised. The organisation of labour and collective bargaining by trade unions are portrayed as market distortions that impede the formation of a natural hierarchy of winners and losers. Inequality is recast as virtuous: a reward for utility and a generator of wealth, which trickles down to enrich everyone. Efforts to create a more equal society are both counterproductive and morally corrosive. The market ensures that everyone gets what they deserve.

We internalise and reproduce its creeds. The rich persuade themselves that they acquired their wealth through merit, ignoring the advantages — such as education, inheritance and class — that may have helped to secure it. The poor begin to blame themselves for their failures, even when they can do little to change their circumstances.

  • Sans commentaires. Cette longue synthèse mériterait d’être traduite en français. Même si des auteurs français ont proposé des équivalents, je pense par exemple à Serge Halimi.

Evgeny Morozov est l’un des meilleurs analystes de la corruption des technologies de l’information et de la communication par le néolibéralisme — ou, comment la Silicon Valley sert Wall Street. Il écrit principalement en anglais, notamment dans « The Guardian », mais ses textes et propos sont parfois traduits en français. Ainsi une interview publiée par « Le Nouvel Observateur », datée du 4 octobre 2015, intitulée « Internet est la nouvelle frontière du néolibéralisme » :

J’ai aujourd’hui dépassé cette confusion en comprenant que la Silicon Valley était au centre de ce qui nous arrive, qu’il fallait comprendre sa logique profonde, mais aussi l’intégrer dans un contexte plus large.

Or, la plupart des critiques ne font pas ce travail. Uber, Apple, Microsoft, Google, sont les conséquences de phénomènes de long terme, ils agissent au coeur de notre culture. Il faut bien comprendre que ces entreprises n’existeraient pas — et leur modèle consistant à valoriser nos données personnelles serait impossible — si toute une série de choses n’avaient pas eu lieu : par exemple, la privatisation des entreprises télécoms ou l’amoncellement de données par d’énormes chaînes de grands magasins.

Cette histoire, il faut la raconter de manière plus politique et plus radicale. Il faut traiter cela comme un ensemble, qui existe dans un certain contexte.

Et ce contexte, c’est, il faut le dire, le néolibéralisme. Internet est la nouvelle frontière du néolibéralisme.

Le travail critique de la Silicon Valley ne suffit pas. Il faut expliquer que le néolibéralisme qu’elle promeut n’est pas désirable. Il faut expliquer que :

A : le néolibéralisme est un problème ;

B : il y a des alternatives.

Il faut travailler à l’émergence d’une gauche qui se dresse contre ce néolibéralisme qui s’insinue notamment par les technologies.

  • Evgeny Morozov est né en Biélorussie (Union Soviétique) en 1984. Cette année-là, Apple lançait le Macintosh. Toute une époque…

Dans son numéro de Septembre 2015, la revue américaine Harper’s Magazine a publié un texte de William Deresiewicz intitulé « The Neoliberal Arts » . Ce texte décrypte la colonisation de l’enseignement supérieur américain par le néolibéralisme. Car les Etats-Unis, eux aussi, ont été dominés par le libéralisme avant d’être colonisés par le néolibéralisme. C’est une erreur de voir les Etats-Unis comme juste le paradis éternel du néolibéralisme. Le néolibéralisme a une histoire, et des mots.

I recently spent a semester teaching writing at an elite liberal-arts college. At strategic points around the campus, in shades of yellow and green, banners displayed the following pair of texts. The first was attributed to the college’s founder, which dates it to the 1920s. The second was extracted from the latest version of the institution’s mission statement:

The paramount obligation of a college is to develop in its students the ability to think clearly and independently, and the ability to live confidently, courageously, and hopefully.

leadership
service
integrity
creativity

Let us take a moment to compare these texts. The first thing to observe about the older one is that it is a sentence. It expresses an idea by placing concepts in relation to one another within the kind of structure that we call a syntax. It is, moreover, highly wrought: a parallel structure underscored by repetition, five adverbs balanced two against three.

A spatial structure, the sentence also suggests a temporal sequence. Thinking clearly, it wants us to recognize, leads to thinking independently. Thinking independently leads to living confidently. Living confidently leads to living courageously. Living courageously leads to living hopefully. And the entire chain begins with a college that recognizes it has an obligation to its students, an obligation to develop their abilities to think and live.

Finally, the sentence is attributed to an individual. It expresses her convictions and ideals. It announces that she is prepared to hold herself accountable for certain responsibilities.

The second text is not a sentence. It is four words floating in space, unconnected to one another or to any other concept. Four words — four slogans, really — whose meaning and function are left undefined, open to whatever interpretation the reader cares to project on them.

Four words, three of which — « leadership, » « service, » and « creativity » — are the loudest buzzwords in contemporary higher education. (« Integrity » is presumably intended as a synonym for the more familiar « character, » which for colleges at this point means nothing more than not cheating.) The text is not the statement of an individual; it is the emanation of a bureaucracy. In this case, a literally anonymous bureaucracy: no one could tell me when this version of the institution’s mission statement was formulated, or by whom. No one could even tell me who had decided to hang those banners all over campus. The sentence from the founder has also long been mounted on the college walls. The other words had just appeared, as if enunciated by the zeitgeist.

But the most important thing to note about the second text is what it doesn’t talk about: thinking or learning. In what it both does and doesn’t say, it therefore constitutes an apt reflection of the current state of higher education. College is seldom about thinking or learning anymore. Everyone is running around trying to figure out what it is about. So far, they have come up with buzzwords, mainly those three.

This is education in the age of neoliberalism. Call it Reaganism or Thatcherism, economism or market fundamentalism, neoliberalism is an ideology that reduces all values to money values. The worth of a thing is the price of the thing. The worth of a person is the wealth of the person. Neoliberalism tells you that you are valuable exclusively in terms of your activity in the marketplace — in Wordsworth’s phrase, your getting and spending.

The purpose of education in a neoliberal age is to produce producers. I published a book last year that said that, by and large, elite American universities no longer provide their students with a real education, one that addresses them as complete human beings rather than as future specialists — that enables them, as I put it, to build a self or (following Keats) to become a soul. Of all the responses the book aroused, the most dismaying was this: that so many individuals associated with those institutions said not, « Of course we provide our students with a real education, » but rather, « What is this ‘real education’ nonsense, anyway? »

  • Triste époque.

Marcel Gauchet, dans « La Tribune », en date du 16 avril 2016, éclaire notamment la souffrance très particulière que représente le néolibéralisme pour la France, ce cher vieux pays :

Dans un contexte où cette idée pouvait encore paraître plausible, au cours des années 1980, François Mitterrand a vendu aux Français la thèse selon laquelle l’Europe pouvait être la solution de tous leurs maux.

Le discours était le suivant : « Nous avons les moyens militaires et stratégiques, les Allemands ont le poids économique ; construisons donc une Europe que nous allons conduire politiquement, pour contrer le néolibéralisme. » Comme si l’Europe allait nous permettre de bâtir une alternative sociale au monde néolibéral. Évidemment, l’inverse s’est produit. L’Europe a amplifié le basculement de la France vers le néolibéralisme.

Et l’Europe a révélé à quel point nous, Français, étions isolés, à quel point nous ne pouvions plus peser sur le cours des choses. L’Europe que nous pensions piloter nous a échappé, nos partenaires se convertissant aux politiques néolibérales, tout comme la Commission européenne, devenue le fer de lance de ces politiques. Le mot d’ordre, c’est toujours plus de marché, de flexibilité, avec un rappel à l’ordre de Bruxelles quasi quotidien. Nous vivions sur l’image du village gaulois résistant à la vague néolibérale : elle l’a englouti. Les Français ont beaucoup de mal à se reconnaître dans ce cours des choses, ils accusent le coup quand ils constatent la faiblesse et l’isolement de leur pays.

(…) s’agissant du modèle français, la marche du monde telle qu’elle s’est généralisée depuis quarante ans va à l’encontre de notre ADN, comme on dit. Certes, nous parvenons tant bien que mal à nous adapter à la situation. Mais c’est un modèle dans lequel les Français ne se reconnaissent pas. Un modèle construit sur l’approbation des inégalités au titre de la dynamique économique, alors que le problème français, depuis toujours, c’est l’égalité. Sur la place de l’État, l’idée du droit, le rôle de l’argent dans la vie sociale, les Français sont en décalage avec le modèle international dominant, mondialisé. Ils jouent le jeu, mais ont du mal à s’y retrouver.

Larry Summers, dans « The Washington Post » en date du 10 avril 2016, sous le titre « What’s behind the revolt against global integration? » écrit :

The core of the revolt against global integration, though, is not ignorance. It is a sense — unfortunately not wholly unwarranted — that it is a project being carried out by elites for elites, with little consideration for the interests of ordinary people. They see the globalization agenda as being set by large companies that successfully play one country against another. They read the revelations in the Panama Papers and conclude that globalization offers a fortunate few opportunities to avoid taxes and regulations that are not available to everyone else. And they see the kind of disintegration that accompanies global integration as local communities suffer when major employers lose out to foreign competitors.

  • Sans commentaires. Larry Summers est parfois d’une fascinante lucidité, malgré ses implications politiques, passées, présentes, et à venir…

Roger Cohen, dans « The New York Times » en date du 14 avril 2016, sous le titre « The death of liberalism« , observe la mort du libéralisme, dénonce plusieurs assassins, mais, à mon humble avis, se trompe quant à la hiérarchie des assassins, confondant les hommes de main et le Parrain :

Liberalism is dead. Or at least it is on the ropes. Triumphant a quarter-century ago, when liberal democracy appeared to have prevailed definitively over the totalitarian utopias that exacted such a toll in blood, it is now under siege from without and within.

Nationalism and authoritarianism, reinforced by technology, have come together to exercise new forms of control and manipulation over human beings whose susceptibility to greed, prejudice, ignorance, domination, subservience and fear was not, after all, swept away by the fall of the Berlin Wall. (…)

In Western societies beset by growing inequality (neo-liberal economics has also sapped the credentials of liberalism), political discourse, debate on college campuses and ranting on social media all reflect a new impatience with multiple truths, a new intolerance and unwillingness to make the compromises that permit liberal democracy to work.

  • A mon humble avis, la phrase la plus importante de cet article est là, presque cachée entre parenthèses : « neo-liberal economics has also sapped the credentials of liberalism » . Sapped? Sapé ? Pas seulement ! Le néolibéralisme a discrédité le libéralisme. Le néolibéralisme a tué le libéralisme.

Car, in fine, le néolibéralisme s’accommode très bien de l’ « il-libéralisme », que ce soit celui de Xi Jinping ou celui de Viktor Orban. Contrairement au libéralisme, le néolibéralisme s’accommode à merveille du nationalisme et de l’autoritarisme. Contrairement au libéralisme, le néolibéralisme adore les vieilles religions et des nouveaux obscurantismes — il les encourage même, il les sollicite, il les couve, il les nourrit … Tout est bon, du moment que ça aide les riches à s’enrichir ! Du moment que ça ne fait pas obstacle à l’accumulation du capital ! The sky is the limit! Greed is good! Vae victis ! Winner takes all! Salauds de pauvres !

Les hommes de main s’appellent nationalisme, autoritarisme, terrorisme, islamisme … mais le parrain, c’est le néolibéralisme.

Bonne nuit.

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