Le piège de la fatigue

Billet écrit en temps contraint

Retour de manivelle. Retour de fatigue.

Cette impression de ne plus pouvoir tenir debout. Cette impression que tes jambes vont te lâcher. Cette impression que tu vas t’écrouler en un tas de poussières. Cette peur que la prochaine couche de fatigue ne te soit fatale.

La fatigue ronge. La fatigue brise.

La fatigue rend grincheux — bête et méchant.

La fatigue rend laid — usé vieilli et fatigué.

La fatigue diminue les moyens d’action. Elle rend moins capable d’agir.

Mais aussi, plus subtilement, la fatigue altère les moyens de perception. La fatigue diminue les sens — les cinq sens, et les autres. La fatigue diminue l’attention. La fatigue est un brouillard. La fatigue altère la perception de la lumière, la fatigue plonge dans l’ombre et dans le flou, tout devient moins net et plus insaisissable, moins clair et plus hostile. La fatigue altère la perception des couleurs.

Ce n’est que quand la fatigue s’en va, qu’on se rend compte de ses dégâts. De ce qu’elle faisait mal voir, de ce qu’elle empêchait de voir. De ce qu’elle avait plongé dans l’ombre. De ce dont elle avait ruiné les couleurs. Des détails. Des profondeurs. Des perspectives. Des couleurs, oui, des couleurs. Comme quand le soleil revient. Ce n’est que quand le soleil revient qu’on revoit.

On ne s’aperçoit pas des dégâts minuscules causés jour après jour, heure après heure, par la fatigue. On s’habitue graduellement à ne plus ressentir certaines choses, à ne plus voir les détails, à ne plus voir les couleurs. On ne s’en aperçoit même pas. C’est une perte de sens couplée à une perte du sens des sens. Ça peut aller très loin. Ça peut faire perdre la tête — sans qu’on se rende compte qu’on la perd.

La fatigue isole. On est seul dans sa fatigue.

La fatigue est difficile à communiquer, à partager, à objectiver. Elle l’est d’autant plus dans un monde dominé par l’individualisme et l’ingratitude, dominé par les prédateurs décomplexés et les parasites suradaptés, dominé par la cruauté érigée en idéologie.

Non seulement on nous épuise, mais ensuite on nous reproche d’être épuisés.

C’est même pire : On ne nous reproche pas d’être épuisés — car, au fond, on se fout de ce qu’on ressent au fond de nous. On nous reproche de paraître épuisés. On nous reproche les conséquences, les symptômes, les stigmates — les images ! — de la fatigue. On nous reproche de projeter des images non sollicitées.

Car ce monde se veut beau, et déteste le laid. Il se dit parfait, et déteste les gens imparfaits. Il célèbre la jeunesse, et abhorre les usés. Il se croit riche, et hait les pauvres. Il photoshoppe et instagrame tout, et exècre les vraies couleurs.

Vous n’avez pas honte d’exister ?

Les gens fatigués encombrent. Comme les malades, les souffrants, les blessés, les mutilés, les personnes âgées. Les gens fatigués gênent. Ils dérangent. Mais on ne va pas pour autant essayer de les soulager, de les réconforter ou de les aider. Surtout pas. S’ils sont fatigués, c’est de leur faute. Chacun est responsable de lui-même. Chacun se démerde. La fatigue de l’un empêchera pas l’autre d’aller se coucher tôt. Laissez faire le marché. Si vous êtes fatigué, c’est que vous n’êtes pas assez efficace, pas assez malin, pas assez productif — en tout cas, in fine, ce sera de votre faute. Tout est toujours de votre faute. Le système est parfait. La religion est parfaite et ses clercs sont parfaits.

Ils nous épuisent, et ils nous reprochent d’avoir l’air épuisés.

Et ils méprisent les gens qui n’ont pas le bon air, la bonne apparence, la bonne attitude.

Ils nous épuisent, ils nous volent, ils nous crèvent, et en plus ils nous insultent. Vous n’en avez pas fait assez. Vous n’en faites pas assez. Vous ne faites pas assez d’heures. Vous n’êtes pas assez productifs, pas assez flexibles, pas assez agiles, pas assez disponibles. Vous n’êtes pas assez bien. Vous êtes tellement nuls, par-rapport aux Américains, Allemands, Japonais ou Chinois (les modes changent) ! Vous êtes tellement laids, avec vos airs fatigués !

Vous n’avez pas honte d’exister ?

La fatigue est un piège.

Je suis en train de retomber dans ce piège.

Et je ne sais pas comment sortir de ce piège.

Nous sommes tellement vains. Nous sommes tellement peu de chose. Nous sommes tellement seuls.

Bonne nuit.

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