Supposé être un adulte

Billet écrit en temps contraint

Je suis supposé être un adulte. Plus qu’un adulte : un « quadragénaire » ! Soumis à la « crise de la quarantaine ». Bref, un adulte, un vrai de vrai, un adulte de chez adulte. J’ai une femme, des enfants, une maison, un crédit immobilier, un emploi, parfois quelques responsabilités — et toutes autres sortes de choses, qui sont supposées « faire un adulte », définir un adulte, constituer un adulte, qualifier un adulte.

Je suis supposé être un adulte. Mais parfois j’ai l’impression de n’être qu’un imposteur. Certes je sais que je vis, pour une bonne part, dans un monde d’imposteurs, certes, mais moi aussi, moi-même ne suis-je pas un imposteur ? Dans un monde faux, ne suis-je pas moi aussi faux ?

Je suis supposé être un adulte. Je suis supposé avoir de l’expérience, de la confiance en moi, du savoir-être, du tact, des compétences, de l’assertivité, et toutes autres sortes de choses qui sont supposées « faire un adulte ». Mais parfois, j’ai l’impression que tout cela est fictif, volatil, fugace. Un coup de vent et tout s’envole, tout disparaît, et je me retrouve tout nu, sans rien, seul, un enfant, à peine un adolescent. Comme dans la fable bien connue des « habits neufs de l’Empereur » : « Mais il est tout nu ! »

Je suis supposé être un adulte. Ça ne veut pas dire invulnérable, mais ça devrait vouloir dire peu vulnérable. Et pourtant parfois, je me sens tellement vulnérable. Tellement ridiculement faible, fragile, petit et insignifiant.

Je suis supposé être quelqu’un, je sais qu’au fond je ne suis pas grand’chose, mais parfois je me dis que je suis juste rien. Pas juste peu de chose : rien. Rien. Rien du tout. J’ai l’impression d’être transparent. La lumière, les images, les sons, tout me traverse de part en part, arrive d’un côté, ressort de l’autre, sans s’arrêter. J’ai l’impression d’être vide. D’être rien.

Je suis supposé être un adulte, mais parfois je me dis que je suis juste un imposteur. Un petit escroc. Victime de l’enchaînement des circonstances, un petit mensonge qui en a entraîné d’autres, une prison que je me suis bâtie tout seul, où je me suis enfermé tout seul, comme Jean-Claude Romand.

Jean-Claude Romand, au sujet duquel il est grand’temps que je relise sérieusement, très sérieusement, « L’Adversaire », d’Emmanuel Carrère :

Il se contrôle, il contrôle tout, c’est comme ça qu’il tient debout, mais si on se met à le titiller là où il ne peut plus contrôler, il va se fissurer devant tout le monde et je vous assure, ça va être épouvantable. On croit que c’est un homme qu’on a devant nous, mais en fait ça n’est plus un homme, ça fait longtemps que ça n’est plus un homme. C’est comme un trou noir, et vous allez voir, ça va nous sauter à la gueule.

Je sais que mon emploi est réel, que mes diplômes sont réels, que mes compétences sont réelles, que, en gros, ma vie est réelle, et pourtant j’ai l’impression qu’à tout instant je vais être démasqué, ridiculisé, humilié, et remis à ma place. Traité comme un enfant, peut-être comme un adolescent, ou juste comme un chien.

Il m’arrive d’être traité comme un chien. C’est la vie. J’y suis habitué. Il m’arrive parfois d’être traité comme moins qu’un chien, de me dire que même un chien serait mieux traité que moi. Puis je me rappelle que ce n’est pas nouveau, que ce n’est peut-être pas anormal, et que peut-être, peut-être, peut-être qu’au fond je ne mérite pas mieux. J’y suis habitué.

Je suis obsédé par l’idée d’être crédible, d’être accepté, d’être reconnu. Ce n’est pas nouveau. C’est des obsessions d’enfant, voire d’adolescent, ou de « jeune adulte », comme on dit maintenant pour faire américain. Ça n’est pas censé être des obsessions de quadragénaire. Je ne devrais pas douter de moi. Je ne devrais pas me demander si je suis crédible, si je serai accepté, si je peux être reconnu, si j’ai ma place. Je ne devrais pas, et pourtant je le fais. Souvent. Parfois douloureusement. Ça me hante. Ça me ronge. C’est comme ça. J’y suis habitué.

Je suis terrorisé à l’idée d’être démasqué, et peut-être plus profondément à l’idée de n’être effectivement qu’un imposteur. Tout ça pour ça. Alors pour éviter de penser au triste destin réel de Jean-Claude Romand, j’essaie de penser au joyeux destin fictif de Bernard Frédéric.

Bernard Frédéric, sosie de Claude François, joué par l’acteur Benoît Poolevorde s’adresse à une sorte de psychothérapeute, joué par le producteur Dominique Besnehard :

C’est quoi ton métier exactement ? T’es quoi ? T’es médecin ? Psychiatre ? (…) Qu’est-ce qui me prouve que t’es psychothérapeute ? Parce que t’as reçu un petit diplôme sur lequel il est écrit : ‘Je suis psychothérapeute’, qui t’a été remis par un autre psychothérapeute, c’est ça ? Mais à part ta paperasse, y’a rien qui me dit que t’es pas un imposteur ! Alors tu vois, toi t’es un imposteur, moi je suis un imposteur, ta secrétaire, l’autre mec qui se prend pour Johnny, on est tous des imposteurs ! Mais est-ce que Bernard Frédéric t’empêche d’exercer ton métier d’imposteur ? Non ! Alors t’es gentil, tu n’empêches pas Bernard Frédéric d’exercer sa profession de Claude François.

Je suis supposé être un adulte. Mais parfois j’ai l’impression que je vais m’effondrer comme un enfant, ou me braquer comme un adolescent, ou pire, ou équivalent. Fondre en larmes, ou me mettre en boule, ou faire un malaise, ou fuir. M’écrouler. Je suis supposé être un adulte. Je suis supposé donner l’exemple, être droit, me tenir debout, tout tenir debout, être là pour ceux qui ont besoin de moi, ne pas baisser les bras, ne pas lâcher prise. C’est ce que je fais. Mais parfois j’ai l’impression que tout cela va s’écrouler, que tout cela est traversé de fissures et de pourritures, que tout cela est pourri de l’intérieur et ne tiendra pas. Que je vais m’écrouler, traversé de fissures, pourri de l’intérieur. Moi, faux adulte.

Je suis supposé être un adulte. Il y a toutes sortes de choses que je devrais savoir gérer, éluder, éviter, ignorer. Il y a toutes sortes de choses qui ne devraient plus me toucher. Eh bien, elles me touchent encore. Certaines peuvent encore me faire du mal. Me démolir. M’assommer. Me miner. Elles ne devraient pas. Je devrais savoir les gérer, les éluder, les éviter, les ignorer. Je ne sais pas. Et si je ne sais pas maintenant, quand le saurais-je ? Serai-je éternellement aussi fragile, aussi vulnérable, aussi ridicule ? Ou alors ne suis-je qu’un imposteur, un faux adulte, une fausse personne, un faussaire ?

Je suis supposé être un adulte. L’expérience est supposée me renforcer, me lester, me caler, me stabiliser, m’asseoir, me conforter. J’en ai vu d’autres. J’ai survécu à toutes sortes de choses. Je suis passé par toutes sortes de choses. Je ne viens pas de nulle part. Je ne pars pas de zéro. Je ne suis pas un gamin. Je ne suis pas un puceau. Je ne suis pas un naïf. Je ne suis pas un débutant. Et pourtant, parfois, j’ai l’impression que tout ce que je suis ne vaut rien, ne sert à rien, ne représente rien, et in fine n’existe pas. Que je ne suis rien. Qu’on voit à travers.

Il ne faut pas que ça se voit. Il ne faut pas que ça se sache. Il ne faut pas que ça se sente. Il faut sauver les apparences. Il faut mettre les formes. Il ne faut pas que ça se voit. Je suis fatigué. Il ne faut pas que ça se voit.

Dans le monde réellement renversé, le vrai est un moment du faux.

Bonne nuit.

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Un commentaire pour Supposé être un adulte

  1. taurisson dit :

    Bonjour,
    Si ce n’est le hasard, c’est alors le destin…sans majuscule.
    Je me retrouve tout à fait dans vos écrits. C’est assez déstabilisant d’ailleurs. Comme si vous preniez ma main pour écrire… cela dit, j’apprécie!!!
    Je me plais à vous suivre pour me surprendre à chaque lecture.
    Les paradoxes sont inhérents à notre existence, mienne comprise. J’espère ne pas y succomber.
    Mais encore merci pour vos articles ! Ils sont d’une générosité et d’une honnêteté sans pareille!
    Un dernier point : si j’apprécie la forme, je partage le fonds.
    Olivier.

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