Regarder l’Histoire passer à la télévision

Le 23 juin 2016, les électeurs du Royaume-Uni seront appelés à répondre à la question :

Should the United Kingdom remain a member of the European Union or leave the European Union?

L’Histoire va être faite.

En 2016, je n’allume presque plus jamais la télévision.

J’avais jadis un gros faible pour les soirées électorales. Et, plus généralement, pour ce qui pouvait passer pour des événements historiques télévisés. Des moments d’Histoire. Des pages d’Histoire. La grande, avec un H majuscule.

C’est peut-être idiot, mais c’est comme ça. Regarder l’Histoire passer à la télévision, c’est peut-être aussi idiot que les vaches qui regardent passer les trains, mais, faute de mieux … Le petit écran, avec un t minuscule.

L’Histoire se faisant. L’Histoire se faisant démocratiquement et pacifiquement, dans le cas d’une soirée électorale. L’Histoire. Le moment historique. Rien ne sera plus jamais comme avant. Quelque chose se passe. Quelque chose s’est passé. Quelque chose qui va au-delà du train-train quotidien et du ron-ron hebdomadaire. Quelque chose qui ne disparaîtra pas. Quelque chose qui restera. Quelque chose de singulier.

Je suis né trop tard pour voir les missions spatiales Apollo sur la Lune, et, même si ça peut paraître idiot, ça me manque.

Ground Control to Major Tom
Ground Control to Major Tom

Je me souviens avoir passé, étant enfant, des heures à regarder les lancements des premières fusées Ariane et des premières navettes spatiales américaines. Dans mon souvenir, ça pouvait durer des heures, des heures de direct avec essentiellement un plan fixe sur un pas de tir, et en incrustation vidéo avec les modestes moyens de l’époque, un compte à rebours. Quelle chaîne de télévision passerait encore ça ?

Mais c’était la conquête spatiale. Et aujourd’hui comme à l’époque, je considère la conquête spatiale comme le stade suprême de l’Histoire humaine.

Et aujourd’hui comme à l’époque, je considère la démocratie comme le moins mauvais des régimes politiques. Et la démocratie à l’ère de la télévision donne des soirées électorales.

Et j’ajoute que, même s’il est de bon ton de considérer les référendums comme des choses dangereuses, sales, « pas si démocratiques que cela », je considère le référendum comme le moment le plus démocratique qui soit. Pour le meilleur et pour le pire.

Je me souviens.

Je me souviens des journaux télévisés du week-end du 11 novembre 1989.

J’ai passé la soirée du 20 septembre 1992 dans un train, le suspense était complet, j’ai appris le « oui » à Maastricht par le petit poste de radio (le « transistor », disait-on alors) d’un autre passager.

Je n’ai aucun souvenir précis de la soirée du 29 mai 2005, j’étais malade, il n’y avait aucun suspense, tout le monde savait que c’était non — mais peu imaginaient que le « Traité Constitutionnel Européen », dûment rejeté, serait imposé moins de trois ans plus tard en tant que « Traité de Lisbonne ».

Je préfère oublier les deux dernières élections présidentielles en France, et les deux minables qui s’y sont imposés par défaut.

J’ai passé la nuit du 4 novembre 2008 dans un avion, je me souviens que tous les passagers ont applaudi l’annonce de l’élection d’Obama par le commandant de bord. J’ai passé des heures dans les jours qui ont suivi à feuilleter sur YouTube et ailleurs des images de cette soirée électorale — la foule qui attend dans le froid à Grant Park, les larmes de Jesse Jackson, le premier exorcisme de 2000 et 2004.

Je n’avais ni ADSL ni télévision le 7 novembre 2000. J’ai passé la nuit du 2 novembre 2004 devant un écran d’ordinateur avec un modem ADSL — et surtout avec un ami en ligne outre-Atlantique — ça s’est mal terminé, cette fois-là Bush a été vraiment élu.

J’ai passé la nuit du 6 novembre 2012 entre ma télévision (ma box ADSL proposait plusieurs chaînes américaines) et mon iPhone et mon Twitter, mais je suis allé me coucher une heure avant la fin, certain que le deuxième exorcisme de 2000 et 2004 était accompli.

Je n’avais suivi en direct aucun des deux référendums d’auto-détermination du Québec. Mais j’ai toujours un grand pincement au cœur quand je revois, sur YouTube ou ailleurs, les discours des deux hommes d’Etat battus, René Lévesque le 20 mai 1980 (40,44%) et Jacques Parizeau le 30 octobre 1995 (49,42%). Il y a des choses qui m’émeuvent démesurément, et ces deux pages d’Histoire — d’Histoire manquée, d’Histoire quand même — en font partie.

T’es du parti des perdants.
Consciemment, viscéralement.

Je me souviens de la nuit du dimanche 5 au lundi 6 juillet 2015. La nuit du όχι.

Je me souviens de la nuit du dimanche 12 au lundi 13 juillet 2015. La nuit du dégoût. #ThisIsACoup De quoi le 13 juillet 2015 est-il le nom ?

Qu’est-ce qui va se passer le 23 juin 2016 au Royaume-Uni ? Qu’est-ce qui va se passer ensuite ? Est-ce qu’un éventuel « Brexit » sera la tragédie que craignent les européistes ? Comment l’Europe se remettrait-elle d’un effondrement de l’Union Européenne ? L’Europe se résume-t-elle à l’Union Européenne ?

Qu’est-ce qui va se passer le 23 juin 2016 ? Est-ce que les maîtres de l’Europe vont oser juste appliquer la doctrine Juncker — c’est-à-dire faire comme si rien ne s’était passé ?

Le 25 mai 2005, Juncker déclarait au « Soir » :

Si c’est oui, nous dirons donc : on poursuit ; si c’est non, nous dirons : on continue !

Le 29 janvier 2015, Juncker déclarait au « Figaro » :

Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens.

Qu’est-ce qui va se passer le 23 juin 2016 ?

La réponse — ce que je crois être la bonne réponse — est : On ne sait pas.

Mais c’est une des phrases les moins acceptables dans le monde contemporain : On ne sait pas.

De nos jours, ne pas savoir, avouer ne pas savoir, c’est inacceptable. La surprise, l’indétermination, le suspense, c’est intolérable. Tout doit être anticipé, prédit, calculé, encadré, accompagné ! Si tu ne sais pas, demande à Google !

Et pourtant, c’est l’essence de la démocratie. C’est un des ressorts essentiels de l’Histoire. On ne sait pas. On va voir. On va découvrir. On va apprendre. On ne sait pas quoi ! On ne sait pas !

Un peuple souverain va s’exprimer. On ne sait pas ce qu’il va dire. Mais il est souverain. Il parait que la souveraineté est un concept dépassé — je dirai plutôt que c’est un concept confisqué, mais nous y reviendrons un autre jour.

Un peuple va s’exprimer.

Quelque chose va se passer.

Comme le répète Donald Trump :

There is something going on.

L’Histoire est surprises. L’Histoire est tragique.

Je me demande toujours si j’ai pris compris la portée du célèbre propos de Raymond Aron sur Valéry Giscard d’Estaing — cette si brillante mécanique intellectuelle, cousin de R. Giskard Reventlov, sorte de positronique Google :

Cet homme ne sait pas que l’Histoire est tragique.

Le jeudi 23 juin 2016, dans la soirée, j’allumerai probablement ma télévision. Le 8 novembre 2016, je n’en sais rien. Le 7 mai 2017, je crains le pire.

Je crains surtout que je ne vivrais pas assez longtemps pour pouvoir allumer ma télévision un soir, et voir un homme marcher sur la Lune ou sur Mars.

A quand l’instant X
Qu’on attend comme le messie
Comme l’instant magique

Je crains plus généralement d’être piégé dans une époque fondamentalement régressiveon devrait être en train de coloniser Mars, au lieu de cela on s’épuise à tourner en rond comme des rats dans une cage.

Mais on n’est jamais à l’abri d’une bonne surprise.

Bonne nuit.

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