La petite bête

La petite bête est là, dans ta tête, à l’affût.

Elle est toujours là. Elle a toujours été là.

On l’appellera cafard, mélancolie, cancer, dépression, fantôme, pulsion, virus, pourriture, ça n’a pas d’importance. Tu ne sais pas si c’est une maladie, une pathologie, ou quelque autre caractérisation savante ou scientifique, ça n’a pas d’importance. Tu ne sais pas si c’est un gène ou un même, si c’est ondulatoire ou corpusculaire, ça n’a pas d’importance.

Celles et ceux qui ont aussi une telle petite bête dans leur tête comprendront. Ce sera plus difficile pour les autres, il leur faudra un peu d’imagination et d’empathie. C’est comme ça. On n’y peut rien. Tant mieux pour eux. Tant mieux pour celles et ceux qui n’ont pas ça. Soyez heureux ! Profitez ! Vivez ! Tout ce que tu leur souhaites c’est de ne jamais avoir ça.

La petite bête est là. Elle a toujours été là. Tu n’as longtemps pas eu conscience d’elle. Elle t’a toujours influencé, bien avant que tu ne la découvres. Elle est encore là, bien après que tu ne l’aies découverte. Elle t’a toujours pourri la vie. Elle sera toujours là. Parfois tu as conscience d’elle, parfois tu l’oublies. Ça ne change rien.

Elle ne te tuera pas. Elle n’est pas mortelle. Ce n’est pas elle qui te tuera, le cas échéant. Ce sera toi qui tu tueras, toi toi-même, ou ce sera des circonstances que tu auras déclenchées, mais en tout cas, ce ne sera pas elle. Elle ne tue pas. Pas directement. Ce ne sont pas les armes qui tuent.

Elle parle. Elle te parle. Elle te parle en général en parlant à ta place. Parfois tu te rends compte que c’est elle qui parle, mais le plus souvent, tu crois que c’est toi qui parle. Tu ne sais plus qui parle. Tu ne sais plus qui a parlé.

Elle agit en continu comme une termite. Elle creuse. Elle ronge. Elle gratte. Elle te gratte. Elle pourrit.  Elle te pourrit. Elle mine. Elle te mine. Elle te fragilise.

Elle sait aussi saisir les bonnes occasions. Elle est opportuniste. Elle est comme un chasseur à l’affût.

Elle attaque parfois seule. Elle agit en continu toute seule. Mais elle se déchaîne vraiment quand sa victime a déjà été attaquée, est déjà blessée, déjà affaiblie. La fatigue lui facilite la tâche, autant que son travail de sape cause de la fatigue.

Elle adore venir aggraver une peine ou une blessure, un coup de mou, une intempérie. C’est paradoxalement dans ces moments-là qu’elle se cache le moins, et que tu te rends compte le plus facilement que c’est elle qui te parle, ou qui parle à ta place. Si tu arrives à faire attention.

La petite bête est la petite voix qui te dit que tu ne vaux rien, que tu n’es pas bien, que tu n’es pas comme il faut, que tu es laid, que tu es nul, que tu n’es pas à ta place, que tu n’as pas de place, qu’il n’y a pas de place pour toi sur Terre.

People in this world we have no place to go

La petite bête est la petite voix qui vient, en renfort d’un tourment, en renfort d’un agresseur, qui vient s’acharner, qui vient s’agiter dans les plaies : C’est toi ! C’est de ta faute ! Tout est de ta faute ! Tout est toujours de ta faute ! Si tu n’as rien dit, alors c’est ton regard. Si ce n’est pas ton regard, alors c’est ton attitude. Si ce n’est rien de tout ça, alors c’est ton silence. C’est ta manière d’être. C’est forcément toi. Ça vient forcément de toi. Tu as forcément fait quelque chose. C’est forcément toi ! Et tu le sais très bien !

Qu’est-ce que tu es venu foutre sur Terre, nom de Dieu ? Tu n’as pas honte d’exister ?

La petite bête est la petite voix qui parle à ta place. Qui parle de toi à ta place. Elle ne te hait pas, bien au contraire : c’est pour ton propre bien qu’elle veut que tu disparaisses. Elle veut juste que ça s’arrête, comme toi, toi aussi tu voudrais que ça s’arrête, n’est-ce pas ? Pour ne plus souffrir, pour ne plus te voir, plus ne plus infliger ta vision aux autres, pour ne plus souiller la Terre avec ta carcasse inutile, pour ne plus pourrir l’ambiance avec ton existence vaine. À quoi bon continuer à souffrir ? À quoi bon continuer à échouer ?

Tu as essayé ? A quoi bon essayer encore ? Pourquoi ne tires-tu pas enfin les conséquences des échecs passés ? Pourquoi t’acharnes-tu ? Tu sais que bien que c’est vain ! Tu le sais depuis le début !

Il n’y a pas de place pour toi. Le monde, il est pas fait pour tout le monde. La vie, c’est pas fait pour toi. Tu le sais très bien ! Et tu le sais depuis le début !

Heureusement parfois la petite bête finit se taire. Parfois dormir suffit à la faire taire. Heureusement en général c’est en fin de journée qu’elle se manifeste, il n’y a alors à tenir que les quelques heures qui restent. Ce qui est plus dur, c’est quand elle commence à parler dès le début de la journée. Ça arrive.

Tu as essayé de la combattre, tu as essayé de la faire disparaître. Tu as même réussi, pendant de longues périodes, à la repousser, à la refouler, à la faire taire. Tu as même cru, dans les années heureuses, quand ta fille est née, que tu avais réussi à l’éradiquer. Tu as ensuite longtemps refusé d’admettre qu’elle était de retour, qu’en fait elle avait toujours été là, et qu’au fond elle sera toujours là.

Tu as l’impression que tu as appris, depuis que tu sais qu’elle est là. Tu crois la connaître de mieux en mieux. Tu penses que tu sais de mieux en mieux la reconnaître, reconnaître quand c’est elle qui parle, reconnaître quand c’est elle qui prend le contrôle. Mais tu te trompes peut-être — il est bien possible qu’elle parle encore souvent sans que tu ne t’en rends compte. Elle aussi est rusée. Elle aussi elle apprend.

Et puis surtout, à quoi bon la reconnaître, puisque tu ne sais pas la faire taire ? Tu ne peux pas l’ignorer. Tu peux à peine la réfuter. Au fond, tu es souvent d’accord avec elle. Tu as pris l’habitude d’elle. Tu sais que ce qu’elle dit n’est pas complètement faux. Elle te connait bien. Elle sait tout de toi. Elle te connait mieux que ta femme, mieux que ta fille, mieux que ta mère, mieux aussi que tes engins du diable.

Tu veux vivre, mais elle sait que tu ne le veux pas vraiment. Elle ne ratera pas une occasion de te le rappeler. Elle ne te ratera pas. Elle ne s’arrêtera jamais.

Elle est toujours là. Elle sera toujours là.

Tout ce que tu espères c’est que tu ne l’as pas transmise à ta fille. Ni à personne d’autre. Tu ne sais pas si ces petites bêtes se transmettent, comment elles apparaissent, pourquoi elles sont là ou pas là. Tout ce que tu sais, c’est que la tienne, ta petite bête à toi, elle est là.

Tout ce que tu espères, en général, c’est que ça ne se voit pas. Tu n’as plus beaucoup d’illusions sur l’empathie et la compassion, tu sais très bien qu’au fond, aujourd’hui comme au Moyen-Âge, les pestiférés, on les brûle. Alors il ne faut pas que ça se voie. Il ne faut pas que ça se voie.

Tu es fatigué.

Bonne fin de journée.

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Un commentaire pour La petite bête

  1. Audrey dit :

    Cette petite bête a un tel pouvoir créateur. Et si toutes nos petites bêtes – ensemble – étaient capables de créer un nouveau monde, du moins une nouvelle réalité … [Une utopiste.]

Tous les commentaires seront les bienvenus.

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