Qui a besoin des européistes ?

À chaque référendum européen depuis 1992 c’est le même refrain. Le référendum organisé au Royaume-Uni le 23 juin 2016 n’échappe pas à la règle.

Pour les partisans du « Oui à l’Europe », c’est le même refrain. Le choix européen est le seul rationnel. Les adversaires ne sauraient être que irrationnels, rétrogrades, haineux, racistes, nationalistes, bellicistes, ou un peu tout cela à la fois. Et surtout, « irrationnels ».

C’est lassant, tellement c’est devenu prévisible.

Je retrouve, dans le « bêtisier de Maastricht » qui traîne sur le site Web de Jean-Pierre Chevènement, cette fameuse tirade de Jacques Delors, le lointain prédécesseur de Jean-Claude Juncker :

[Les partisans du « non »] sont des apprentis sorciers. (…) Moi je leur ferai un seul conseil : Messieurs, ou vous changez d’attitude, ou vous abandonnez la politique. Il n’y a pas de place pour un tel discours, de tels comportements, dans une vraie démocratie qui respecte l’intelligence et le bon sens des citoyens.

Il y a quelques jours, c’était l’idiote de service à « L’Esprit Public » sur France Culture, Sylvie Kauffmann, qui reprenait le refrain pour s’indigner des arguments irrationnels, tous irrationnels, des partisans du Brexit. Et on pourrait en citer des pages et des pages, mais je ne vais pas m’abaisser à faire un tel recensement ce soir. C’est vraiment lassant.

De même que ces derniers mois, on a entendu un refrain similaire à propos de la loi travail — énième étape dans les souffrances infligées au nom de l’UE, et in fine pur produit de l’UE, comme l’a amplement démontré par exemple Coralie Delaume. Les critiques de la loi travail sont forcément irrationnelles, puisque c’est une loi rationnelle, portée par des gens raisonnables.

De même que toute critique de la mondialisation — dont l’UE est devenue un relais zélé — finit généralement par être rejetée comme irrationnelle. Les critiques de la mondialisation sont forcément irrationnelles, puisque la mondialisation est inéluctable, inévitable, implacable, et portée par des gens raisonnables.

Toutes ces critiques ne sont pourtant pas irrationnelles, il ne faut pas chercher bien loin pour trouver encore des gens capables de le reconnaître, et pas que des dangereux gauchistes.

Ainsi Wolfgang Münchau, journaliste allemand dans The Financial Times en date du 24 avril 2016 :

In large parts of Europe, the combination of globalisation and technical advance destroyed the old working class and is now challenging the skilled jobs of the lower middle class. So voters’ insurrection is neither shocking nor irrational. Why should French voters cheer labour market reforms if it could result in the loss of their jobs, with no hope of a new one?

Ainsi Larry Summers, ancien ministre des Finances de Bill Clinton, ancien président de Harvard University dans The Washington Post en date du 10 avril 2016 :

The core of the revolt against global integration, though, is not ignorance. It is a sense — unfortunately not wholly unwarranted — that it is a project being carried out by elites for elites, with little consideration for the interests of ordinary people. They see the globalization agenda as being set by large companies that successfully play one country against another. They read the revelations in the Panama Papers and conclude that globalization offers a fortunate few opportunities to avoid taxes and regulations that are not available to everyone else. And they see the kind of disintegration that accompanies global integration as local communities suffer when major employers lose out to foreign competitors.

Mais peu importe. Pour les « élites » « européistes », les mêmes slogans continuent à servir depuis Maastricht, depuis bientôt vingt-cinq ans.

« Il n’y a pas d’alternative »
« C’est la fin de l’Histoire »
« L’Europe est notre avenir »
« L’Europe c’est la paix »
« L’Europe est l’horizon indépassable »

J’ai pris conscience récemment qu’on comprenait beaucoup mieux ces slogans en leur rajoutant systématiquement un sujet. Une personne. Un acteur. Une persona, comme on dit maintenant pour faire agile. En tant que…

Qui parle ?

« Il n’y a pas d’alternative à nous. »
« La fin de l’Histoire c’est nous. »
« L’avenir c’est nous. »
« La paix c’est nous. »
« L’horizon indépassable c’est nous. »

Nous : nous, « les maîtres de l’Europe » , les maîtres auto-proclamés et auto-légitimés de l’Europe. Plus précisément : Nous, les maîtres des institutions de l’Union Européenne, nous et nos gens, nos féaux, nos groupies, nos obligés, nos clients, nos lobbyistes, nos amis dans les banques et les multinationales. Nous, les Jean-Claude Juncker, Martin Schulz, Jeroen Dijsselbloem, Pierre Moscovici, Frans Timmermans, Donald Tusk, Wolfgang Schäuble, Mario Draghi, et associés. Nous, les européistes. Nous, légitimés par nos traités, nos interprétations de nos traités, nos règlements, notre bureaucratie, nos réseaux, nos chantages, etc.

Il ne peut y avoir de choix démocratique contre les traités européens.

Il ne peut y avoir de choix démocratique contre nous.

La dimension religieuse de l’euro, du projet d’unification de l’Europe par la monnaie, a été démontrée par exemple par Emmanuel Todd. Les « maîtres de l’Europe » sont le clergé de cette religion cruelle. Nous sommes le clergé dont vous avez besoin pour intercéder auprès du tout-puissant. Nous sommes le clergé dont vous avez besoin pour le salut de vos âmes. Vous avez besoin de nous !

Le plus grand mensonge des « maîtres de l’Europe » est ainsi de faire croire à 500 millions d’Européens qu’ils ont besoin d’eux, de la clique européiste, des « maîtres de l’Europe », parce qu’ils sont irremplaçables, incontournables, indépassables. Un mensonge secondaire est de faire croire que l’Europe se résume aux institutions de l’Union Européenne, éparpillées entre Bruxelles, Francfort, Luxembourg et Strasbourg. Nous sommes l’Europe ! Vous avez besoin de nous !

Sans l’Europe, vous ne serez plus rien ! Vous avez besoin de ceux qui tiennent l’Europe. Plus précisément : l’Union Européenne. Plus précisément : les maîtres des institutions de l’Union Européenne. Ne les contestez pas. Sans nous, vous ne serez plus rien.

Sans l’Europe, vous aurez la guerre ! Critiquer le répugnant Jean-Claude Juncker, c’est vouloir le retour en Europe de la guerre, des invasions barbares, de la peste noire, de la peste brune et des chars soviétiques ! C’est « faire le jeu » du Front National, de Vladimir Poutine et de Donald Trump ! Sans nous, vous aurez la guerre.

Il n’y a pas d’alternative. Il n’y aura pas d’alternative. On ne s’évade pas de Schnappsfürmich. L’Irlande a été punie. Puis l’Italie et la Grèce. Puis Chypre. L’Espagne et le Portugal n’ont qu’à bien se tenir. Syriza a échoué. Alexis Tsipras est mort sous la torture au petit matin du lundi 13 juillet 2015. Si par malheur les Britanniques votent mal, eux aussi seront punis. Sans nous, vous serez maudits jusqu’à la treizième génération !

Il n’y a pas d’alternative à nous. Il n’y a pas d’alternative au néolibéralisme, et à sa version germanique, l’ordolibéralisme. Il n’y a pas d’alternative au pillage fiscal incarné par Juncker, à l’obsession de la compétitivité et de l’austérité incarnée par Schäuble et Merkel. Il n’y a pas d’alternative aux quelques dizaines de milliers de commissaires, hauts-fonctionnaires et lobbyistes, juristes, arrivistes, corrupteurs et corrompus, qui grouillent à Bruxelles, Francfort, Strasbourg et Luxembourg. Sans nous, vous serez renvoyés à l’âge de pierre !

Vous n’avez pas le choix. Vous avez besoin de nous. Ayez peur ! Ne renversez pas la table ! Tout ce qui ne vient pas de nous est irrationnel. Sans nous, vous aurez la guerre, les séismes, les sauterelles, la peste et le choléra. Vous avez besoin de nous ! Nous sommes l’Europe. Nous sommes la fin de l’Histoire. Nous sommes l’horizon indépassable. Sans nous, vous êtes dépassés !

Nous sommes à la fin de l’Histoire. Nous sommes la fin de l’Histoire. On ne peut pas faire mieux. Donc on ne peut que faire pire. Donc ne touchez à rien. Laissez faire le marché. Laissez-nous faire. Laissez-nous nous enrichir, nous et nos amis oligarques et lobbyistes, banques, multinationales et associés. Sans nous, vous serez rejetés dans la vieille Histoire, dans ses guerres et ses calamités !

Vous avez besoin de nous — nous, les européistes !

Dans son discours du 5 mai 1992, Philippe Séguin remarquait :

On ne joue pas impunément avec les peuples et leur histoire. Toutes les chimères politiques sont appelées un jour ou l’autre à se briser sur les réalités historiques. La Russie a bel et bien fini par boire le communisme comme un buvard parce que la Russie avait plus de consistance historique que le communisme, mais à quel prix ?

L’Histoire ne s’arrête pas. Elle ne s’est pas arrêtée entre 1989 et 1992, entre la chute du Mur de Berlin et le Traité de Maastricht.

Les parallèles entre l’Union Soviétique de Brejnev et l’Union Européenne de Juncker sont de plus en plus fragrants, nous y reviendrons.

Les vieilles nations européennes sont en train de boire l’européisme comme un buvard, parce qu’elles ont plus de consistance historique que l’européisme.

Mais à quel prix ?

Le Brexit sera peut-être une tragédie. On verra bien.

Pour le moment, c’est ce qu’est devenue l’Union Européenne qui est une tragédie. Pire qu’une tragédie, c’est une trahison.

Dans un rare moment de lucidité, à Rome, lors de la remise d’un prix au Pape François, certains dirigeants européistes l’ont publiquement reconnu — même si les médias européistes n’ont guère relayé l’information. Citons par exemple les propos de Martin Schulz, tels que rapportés par The Irish Times en date du 5 mai 2016 :

The European Union was a promise of more opportunity, more chances, but the promise has not been kept. (…) People are now paying higher taxes, less salary — for what? To save banks… Their children are unemployed, that is the bitter reality in some countries of the European Union.

Alors les dés roulent. L’Histoire n’est pas finie. L’Histoire va être faite.

Le peuple britannique va s’exprimer le 23 juin 2016, comme le peuple français s’était exprimé le 29 mai 2005.

Le peuple britannique va décider s’il a besoin des européistes. Il est prévenu : Sans nous, vous ne serez plus rien. Sans nous, vous aurez la guerre. Sans nous, vous serez maudits jusqu’à la treizième génération ! Sans nous, vous serez punis ! Sans nous, vous serez renvoyés à l’âge de pierre !

Le peuple britannique va décider.

We, the people

Wir sind das Volk

Le peuple français, convaincu que

Nous, les européistes … — tiendront-ils compte de ce que décidera le peuple britannique ?

Oh tu sais, nous pouvons nous passer des Gaulois, nous ! Les Romains nous suffisent.

Bonne nuit.

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2 commentaires pour Qui a besoin des européistes ?

  1. Anonyme dit :

    Le « Nous » est bien vu, félicitations. Analyse éclairante et pluraliste. La bourgeoisie technocratique hors sol use de la sémantique à des fins manipulatoires, et entre autre des termes autour du « peuple » pour se déculpabiliser et rendre puérile toute autre alternative à leur système. C’est un constat sans agressivité. Politiquement, une organisation ou un système une fois institués ( ou installés) travaillent souvent plus – en termes d’énergie et ressources- à sa pérennité et à sa reconnaissance avant de respecter son objet et atteindre ses objectifs. Le défaut de notre société hypermédiatisé et dirigée par l’urgence: je communique donc j’existe.

  2. Anonyme dit :

    Surtout un constat d’impuissance

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