La nuit du Brexit

Billet écrit en temps contraint

Les électeurs du Royaume-Uni étaient appelés aux urnes ce jeudi 23 juin 2016. Les bureaux de vote fermaient à 22 heures, heure de Londres, soit 23 heures, heure de Paris.

Je n’ai pas suivi cela à la télévision. Je l’ai vécu essentiellement via Twitter. Twitter — sur mon iPhone, mon principal engin du diable — a pris une place démesurée dans ma vie, à partir des interstices.

La journée avait été longue. La soirée aussi. Il faisait chaud et lourd depuis la veille. On espérait un orage, on guettait des nuages noirs.

J’étais fatigué, mais j’avais à faire, je prenais mon temps. Je savais aussi que j’allais mal dormir à cause de la chaleur. J’avais déjà très mal dormi la veille. Je n’étais pas pressé d’aller me coucher.

Vers 23 heures, tout semblait joué. Tout au long de la journée, tout semblait joué. Les oracles étaient unanimes — les marchés financiers, les sondages, les commentateurs, les journalistes, tout le monde. Le « Remain » allait tranquillement s’imposer. La livre sterling et le FTSE 100 avaient monté toute la journée. C’était plié.

Il fallait s’attendre à subir le triomphalisme des européistes le lendemain. Il fallait s’y résigner. Ils allaient pouvoir rappeler qu’ils étaient, eux les européistes, les maîtres de l’Europe, inéluctables, indépassables, incontournables, l’Empire du Bien, le sens de l’Histoire et la fin de l’Histoire. Il fallait s’y préparer. Ils allaient pouvoir insulter leurs adversaires. Ils avaient même déjà commencé, typiquement le sinistre Bernard-Henri Lévy moquant d’un tweet la « Déroute, donc, des souverainistes, des xénophobes, des racistes » .

Plus tôt dans la journée, et les jours précédents, je restais optimiste. Le « leave » allait gagner, j’y croyais. Je voulais y croire. I want to believe. L’Histoire allait basculer. L’assertivité n’est pas mon fort, mais j’avais réaffimé à mon frère : « J’y crois. Ça arrive. On va gagner. » Et puis je ne croyais plus rien.

Même Ambrose Evans-Pritchard avait tweeté, en milieu de journée : « After covering 50 + elections, referenda as a journalist, my gut is 7 point lead for Remain » .

Vers 23 heures 30, des rumeurs indiquaient que Nigel Farage et Boris Johnson avaient déjà, à demi-mot, admis la défaite du « Leave ». La soirée électorale, ou plutôt la nuit électorale, s’annonçait sans intérêt. Chronique d’un triomphe annoncé.

Vers minuit, c’était cuit. Les premiers résultats allaient arriver. Le premier résultat c’était Gibraltar, plus de 80% pour « Remain », pas du tout représentatif, mais qu’importe, c’était dans le ton.

Vers une heure du matin, j’ai commencé à m’endormir. Le premier résultat d’une grande ville d’Angleterre était tombé. Newcastle. Newcastle-upon-Tyne. Une victoire pour « Remain », mais étriquée. Trop étriquée. Le « Remain » aurait dû être beaucoup plus haut. Il manque des voix au « Remain ». Le compte n’y est pas. Que se passe-t-il ? Les experts commençaient à disséquer les détails, comme leurs ancêtres lisaient les entrailles des animaux sacrifiés.

Le premier qui touche à Idéfix se ramasse une baffe !

Je me suis endormi.

Je me réveille une heure et demie plus tard. J’attrape mon engin du diable. Le ton avait changé. La livre sterling avait commencé à chuter. C’était confus. Ça s’annonçait serré. Mais il n’y avait que deux ou trois millions de bulletins décomptés. En tout cas, il n’y aurait pas de défaite cinglante du « Leave ».

L’espoir changea de camp, le combat changea d’âme

Je me suis rendormi.

Je me réveille vers cinq heures et demie du matin, soit quatre heures et demie à Londres, dans un autre monde. Tout avait basculé. La livre sterling s’était effondrée. La BBC et les autres annonçaient leur prévision (« forecast ») pour le « Leave ». Le « Leave » avait pris la tête et ne serait plus rattrapé. Plus de quinze ou vingt millions de bulletins avaient été dépouillés.

Let me explain something. Your brother is not the ultimate authority on this.

Je ne me suis pas rendormi.

Dream within a dream. (Hans Zimmer)

Trois quarts d’heure auparavant, à 4h44, heure de Paris, soit 3:44am à Londres, Nigel Farage avait tweeté :

I now dare to dream that the dawn is coming up on an independent United Kingdom.

Les oracles — les sondages, les bookmakers, les marchés financiers, les algorithmes, les maîtres de l’Europe, les Big Data, les lecteurs de chiens, tous, tous … Tous, ils s’étaient trompés.

La surprise. L’effet de surprise.

Qui a dit que l’effet de surprise est « le plus grand facteur » ou « la seule constante » de l’Histoire, ou quelque chose de ce genre ?

On n’en fera qu’une bouchée
De l’impossible

Je repense à la nuit du 7 au 8 novembre 2000. À la soirée du 21 avril 2002. À la soirée du 5 juillet 2015. Quelque chose est en train de basculer. En bien ou en mal. Les prédictions s’effondrent. Les prédictions se sont effondrées. Ça a basculé. La réalité est là. L’Histoire se fait. L’Histoire est faite.

L’Histoire a échappé à ceux qui s’en prétendaient les maîtres.

Ils ont perdu. Jean-Claude Juncker, Angela Merkel, tous, les européistes, ils ont perdu.

Et quand j’allume enfin la télévision, vers six heures du matin, c’est ce personnage improbable de Nigel Farage, inlassable pourfendeur des dérives de l’Union Européenne, qui se laisse aller, avec sa cravate rose à pois gris, filmé sous un angle invraisemblable, à un discours de victoire d’un lyrisme iconoclaste et forcément contestable. C’est son moment. C’était le combat de sa vie. Il a gagné. C’est fait. It’s done.

Les adversaires de l’Union Européenne ont gagné. L’Union Européenne poursuivra son agonie sans le Royaume-Uni.

On a gagné ! On a gagné !! On a gagné !!!!

Ils n’en tiendront probablement aucun compte. Ils voudront probablement en faire une tragédie. Tout ça peut très mal tourner. Tout ça peut finir en eau de boudin, en impasse, ou en retour à la case départ.

Ils auront du mal à refaire le coup du 13 juillet 2015 (#ThisIsACoup). Ils essaieront peut-être de refaire le coup du Traité de Lisbonne, en laissant passer quelques années. C’était déjà par anticipation ce que prévoyait l’européiste en chef du « quotidien français de référence », Arnaud Leparmentier. Ou ils trouveront autre chose. The Empire never ended. On verra bien. On verra plus tard. On s’en fout. Pour le moment, on s’en fout.

Je crois que quand on a vu ça, on peut mourir tranquille ! Enfin, le plus tard possible, mais on peut.

On a gagné !

Ils ont perdu ! Dix-sept millions de citoyens britanniques leur ont dit « No », « Non », « ‘Οχι », « Leave ». On a gagné !

C’est idiot comme phrase, ça fait supporter de football, c’est ridicule, c’est puéril, c’est bête, et pourtant cette phrase me vient et me revient dans la tête, je l’attendais depuis des semaines : On a gagné !

J’ai mal dormi, je suis fatigué, mais pour quelques heures, peut-être quelques jours, probablement guère plus, une petite allégresse me porte.

C’était la nuit du Brexit.

Bonne nuit.

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