Le parti des perdants

C’est une vieille chanson de Jean-Jacques Goldman, à l’époque où il n’écrivait pas encore pour Céline Dion.

T’es du parti des perdants
Consciemment, viscéralement
Et tu regardes en bas
Mais tu tomberas pas
Tant qu’on aura besoin de toi

Le Brexit est une surprise. Ce référendum n’était pas supposé se terminer par une victoire du « Leave ». Toute la journée du 23 juin 2016, les marchés financiers, les maîtres de l’Europe, les gens importants, tous se préparaient à célébrer une victoire du « Remain ». Ca devait être leur victoire. Et puis l’Histoire leur a échappé. On leur a volé leur victoire.

Ceux qui devaient perdre ont gagné. Ceux qui devaient perdre se sont découverts majoritaires.

Ceux qui devaient perdre, c’était, pour faire court, les perdants de la mondialisation. Ceux qui subissent les conséquences de la mondialisation, du néolibéralisme et de tout ce qui va avec depuis plus de trente ans, depuis plus d’une génération. Ceux pour qui la mondialisation n’est qu’un long torrent de malheurs et de souffrances.

Le Royaume-Uni, ayant eu le douteux privilège d’être pionnier en néo-libéralisme, est truffé de perdants depuis plus d’une génération.

Ceux qui devaient gagner, c’était les gagnants de la mondialisation. Ceux pour qui la mondialisation est « heureuse » !

Ceux qui devaient gagner, en dehors des cas particuliers de l’Ulster et de l’Ecosse, c’était Londres. L’une des deux ou trois capitales mondiales du système financier. La grande lessiveuse à milliards. La vitrine de la finance mondialisée. Un quasi paradis fiscal. Une enclave. Pour gens riches, très riches, et leurs domesticités, conscientes ou non. La ville des gagnants, la ville des winners, la ville des traders. La ville des banques. La ville des tricheurs et des menteurs.

Et à la surprise générale, dans la nuit du Brexit, le 24 juin 2016, les perdants ont gagné, et les gagnants ont perdu.

Le remarquable discours prononcé par Nigel Farage, vers 4 heures du matin ce 24 juin 2016, dit cela très simplement :

This [is] a victory for real people, a victory for ordinary people, a victory for decent people. We have fought against the multinationals, we have fought against the big merchant banks, we have fought against big politics, we have fought against lies, corruption and deceit. And today honesty, decency and belief in nation, […] is going to win.

C’est une victoire pour les vraies gens, pour les gens ordinaires, pour les gens décents. Le mot « decent » en anglais n’est que partiellement traduit par « décent » en français. La « common decency » est une valeur britannique essentielle, une valeur de civilisation. Il faudra y revenir.

La finance contemporaine, le capitalisme décomplexé, le néo-libéralisme exterminateur sont fondamentalement indécents. Indecent. Nous vivons à l’ère de l’indécence. C’est bien pour les winners. C’est bien pour les vainqueurs. Ceux qui gagnent sur le dos des autres. Ceux qui gagnent de l’ouverture des flux. Ceux qui ont un intérêt direct à ce que les marchés soient ouverts. Ceux pour qui la fraude est normale. Ceux qui n’ont pas le temps de s’occuper de leurs enfants, mais qui leur paieront tous les passe-droits nécessaires le moment venu. Ceux qui accumulent les miles dans leurs frequent flier programs et fréquentent les lounges. Ceux qui jonglent avec les fuseaux horaires. Ceux qui ne reculent devant rien pour ne pas payer d’impôts. Ceux qui se fichent éperdument des conséquences de leurs actes, et qui se font renflouer par les Etats quand ils ont tout cassé. Lies, corruption and deceit.

En face, les gens ordinaires. Ceux qui ne voyagent presque jamais. Ceux qui ne connaissent pas les frequent flier programs des compagnies aériennes. Ceux qui ne connaissent que leur fuseau horaire. Ceux qui payent leurs impôts quand ils travaillent, et qui ont honte quand ils se trompent. Ceux qui voient que le travail disparait, ou que le travail est envoyé ailleurs là où c’est moins cher, ou que le travail est donné à d’autres qu’on fait venir d’ailleurs parce qu’ils seront moins chers. Ceux qui n’ont que leur temps et leur affection à offrir à leurs gosses. Ceux qui ont peur de l’avenir. Ceux qui ont peur de tout perdre, parce qu’ils n’en finissent pas de perdre. Les gens ordinaires. Les gens décents. Decent people.

Les gens ordinaires. Les perdants de la mondialisation. Les perdants. Les losers — en anglais, le mot « loser » veut dire « perdant » autant que « minable ».

Les gagnants devaient se réveiller gagnants à nouveau ce vendredi 24 juin 2016. Et les perdants devaient rester perdants. Les perdants devaient perdre. Ou plutôt, ils devaient laisser les gagnants gagner. Ils devaient laisser les riches s’enrichir. Ils devaient se tenir à leur place. Ils devaient rester rien.

Les perdants se sont vengés. Ils n’ont plus grand’chose à perdre. Qu’est-ce qu’ils en ont à faire que la City ne puisse plus conduire des opérations financières en euros une fois le UK sorti de l’UE ? Qu’est-ce qu’ils en ont à faire s’il faut un passeport ou un visa pour voyager ? Qu’est-ce qu’ils en ont à faire que la livre baisse ?

Les perdants se sont vengés. Ils ont renversé la table. Les gagnants vont les maudire longuement pour cela. Ça a déjà commencé apparemment, il suffit de lire, en français, les étrons déposés, dans Le Figaro par Gaspard Koenig (ex-banquier présenté comme « philosophe libéral » vivant à Londres, qui a appris le Brexit dans un vol transatlantique), ou dans Le Monde par l’inqualifiable BHL. Salauds de pauvres ! Vous n’avez pas honte d’exister ? Salauds de pauvres ! Vous nous avez fait perdre de l’argent ! Salauds ! Racistes ! Xénophobes ! Irresponsables ! Imbéciles ! Ignorants ! Crétins ! Minables ! Losers !

Les jours précédant le référendum du Brexit, les cartes du Royaume-Uni publiées dans la presse françaises étaient bleues et rouges. Bleu pour « Remain », rouge pour « Leave ». Curieusement, le jour de l’élection et les jours suivants, elles étaient bleues et jaunes. Jaune pour « Remain », bleu pour « Leave ». Je préfère les bleus et rouges.

En bleu : l’Ecosse, un bout de l’Ulster, quelques grandes villes, et surtout Londres. En rouge : tout le reste.

Ces cartes m’ont furieusement rappelé les cartes des Etats-Unis, à chaque élection présidentielle depuis le 7 novembre 2000. Au niveau global : En bleu (démocrate) : la côte Ouest, le Nord-Est, quelques Etats genre l’Illinois et parfois la Floride. En rouge (républicain) : tout le reste. Au niveau local : En bleu, les centre-villes et banlieues aisées. En rouge : tout le reste.

On pourrait trouver d’autres analogies, notamment sur les cartes de France. Par exemple les cartes du référendum de 2005 sur le traité constitutionnel européen.

Bien sûr, il y a d’autres facteurs qui nuancent les cartes, qui brouillent les images. Dès que l’élection n’est plus aussi binaire qu’un référendum, c’est plus compliqué. Et ne parlons pas des élections locales bien que nationales, type législatives.

Mais au fond, toutes ces cartes disent la même chose, toujours, depuis des décennies. En bleu, les gagnants de la mondialisation, et ceux qui vivent dans l’ombre des gagnants, et ceux qui croient pouvoir faire partie des gagnants, et quelques idiots utiles. En rouge, les perdants.

En bleu, ceux qui peuvent regarder vers le ciel, à tort ou à raison, ceux se croient autorisés à regarder vers le haut. The sky is the limit. En rouge, ceux qui regardent en bas, ceux qui regardent la terre, ceux qui regardent leurs pieds, tant ils sont habitués à baisser la tête parce que le monde n’est pas pour eux.

Le monde, il est pas fait pour tout le monde.

En novembre 2016 aux Etats-Unis, en rouge ce sera Donald Trump, et en bleu ce sera Hillary Clinton. Le candidat des perdants contre la candidate du système. Bernie Sanders a échoué à faire dérailler cette dichotomie diabolique. En avril 2017, en rouge ce sera Marine Le Pen, et en bleu ce sera le candidat du système. Seul Jean-Luc Mélenchon peut peut-être encore faire dérailler cet enfermement diabolique.

Personnellement, j’ai mis du temps à comprendre. En 2000, je faisais encore partie de ceux qui regardaient vers le haut, quelque part entre l’ivresse de l’été 1999 et l’ivresse de l’été 1990. Le monde a changé. J’ai changé. Mon regard sur le monde a changé. Tout a changé, sans qu’on ne puisse dire quel est la facteur principal. Nous nous sommes radicalisés et le monde s’est radicalisé. On devrait être en train de coloniser Mars, pas de devoir liquider l’UE.

En 2016, je regarde vers le bas. J’ai peut-être tort. Je reste un privilégié. Je voyage parfois. Je ne devrais pas avoir peur de l’avenir. Mais j’ai peur. Je sais, je sens que je fais partie des prochains perdants. Je me sens plus proche des perdants que des gagnants. Je suis du parti des perdants. Consciemment, viscéralement. J’ai peut-être tort. Il parait que je parle de plus en plus comme un rouge, ou comme un rouge-brun, ou toutes ces sortes de choses. J’assume. C’est comme ça.

En 2000, je pouvais arriver à croire en la mondialisation heureuse. En 2016, je sais que la mondialisation n’est vraiment heureuse que pour à peine 1% de la population. Le monde, il est pas fait pour tout le monde. We live in Utopia, it just isn’t ours.

Up, down, turn around
Please don’t let me hit the ground

La mondialisation est souvent présentée comme un jeu. C’est cool pour les vainqueurs. Ça n’est pas par hasard que la mondialisation est associée aux grands événements sportifs, type Coupe du Monde de football. Le néolibéralisme adore l’idéologie du sport de compétition. Il faut célébrer les vainqueurs. Il faut des vainqueurs. Il faut justifier les privilèges exorbitants des vainqueurs. Typiquement, les rémunérations indécentes des footballeurs aident à justifier celles des traders.

Que fait-on des perdants ? Le néolibéralisme méprise les perdants. Et le néolibéralisme produit au moins 90% de perdants.

Que fait-on des vieux ? Que fait-on des moches ? Des usés ? Des sceptiques ? Des anxieux ? Des pessimistes ? Que fait-on des perdants ?

La réponse n’est jamais dite explicitement, mais tout le monde a bien compris. Vae victis ! Malheur aux vaincus ! Qu’ils crèvent ! Salauds de pauvres !

Alors de temps en temps, les perdants se vengent. Ils ont encore le droit de vote. Le 23 juin 2016, les perdants au Royaume-Uni se sont vengés. Comme le 5 juillet 2015 en Grèce, ou le 29 mai 2005 en France.

A partir du 24 juin 2016, tous les moyens vont être bons pour discréditer le suffrage universel et préparer son abolition, effective sinon formelle, discrètement ou pas. Salauds de pauvres !

En attendant, le 24 juin 2016, on a gagné ! C’est peut-être dérisoire, temporaire et ridicule, mais oui, oui, on a gagné, et je ne regrette pas d’avoir crié, dans la rue, au téléphone, bêtement : On a gagné !

Je suis du parti des perdants.

Bonne soirée.

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3 commentaires pour Le parti des perdants

  1. ES dit :

    J’avoue avoir du mal à te voir citer Farage… d’autant plus qu’il prétend s’être battu contre les « big lies » tout en ayant menti comme un arracheur de dents au sujet de l’argent prétendument NHS (et maintenant il ment à nouveau en prétendant n’ayant rien dit à ce sujet, et parle de privatiser le NHS, ce qui bien évidemment pénaliserait surtout les plus pauvres).

    J’ai à peu près aussi peu de sympathie que toi pour les traders de la City, Juncker ou BHL.
    Mais là j’ai l’impression que les « idiots utiles » sont dans les deux camps… Penses-tu vraiment que la presse Murdoch se soucie vraiment des « perdants » ? Qu’un Boris Johnson ait la moindre sollicitude pour les chômeurs et les travailleurs pauvres ? Que la Grande-Bretagne hors UE sera moins ultralibérale, alors que justement au sein de l’UE elle faisait partie des pays les plus libéraux ?
    Je n’ai pas l’impression que l’Ecosse soit particulièrement remplie de « gagnants », mais ils ont voté pour le Remain alors que traditionnellement c’est la région la plus à gauche de la Grande-Bretagne…

    La campagne s’est surtout focalisée sur l’immigration: rien de tel pour détourner l’attention des plus pauvres des vrais problèmes que de leur faire croire que tous leurs soucis viennent des plus pauvres qu’eux, et en particulier des immigrés… (parfois un peu aussi des chômeurs, des Roms ou des homosexuels, pour faire bonne mesure). C’est le cas pour Trump, pour Marine Le Pen (et aussi pour Sarkozy), pour Orban, et il me semble bien que ça a aussi été le cas pour une bonne partie de la campagne du « Leave ». Tout cela me semble relever de la même escroquerie intellectuelle qu’un George W Bush se donnant une image de « proche du peuple » face à Kerry alors qu’il était fils de président et petit-fils de sénateur (ou de Marine Le Pen qui dénonce les « élites » en habitant chez papa à Saint-Cloud…)
    La comparaison avec la Grèce me semble assez hors de propos…

    • Je comprends tes commentaires.

      Quelques éléments de réponse, dans le désordre.

      Dans cette campagne électorale, comme dans toute campagne, il y a eu des mensonges de part et d’autre. Est-ce que les mensonges du « Remain » valent mieux que ceux du « Leave » ?

      Je conviens aussi volontiers que la plupart des « leaders » du « Leave » ne sont guère sympathiques. Mais que dire des « leaders » du « Remain » ?

      Evidemment que le débat sur l’immigration pue. Mais Jeremy Corbyn a été piégé, et n’a pas pu, n’a pas su proclamer un équivalent du merveilleux slogan de Mélenchon : L’ennemi, c’est pas l’immigré, c’est le banquier.

      L’Ecosse est un cas particulier, depuis une trentaine d’années, notamment à cause de ses hydrocarbures. Ils se croient riches. Ils croient qu’ils n’ont pas besoin des ploucs. Comme la City en somme. C’est très dangereux.

      Nigel Farage est un cas. Un individu excentrique, comme l’Angleterre en produit parfois, comme les tenues de la Reine — tu l’as vue, en vert radioactif pour son anniversaire ? Pour moi, Nigel Farage est l’individu qui a eu le courage, depuis une dizaine d’années, de porter le fer au Parlement Européen, sans se démonter, sous le regard goguenard des piliers puants de ce système pourri, de Verhostadt à Cohn-Bendit, en passant par Barroso et Juncker. Il a eu le courage, le panache de dire tout haut ce qui n’était pas convenable — y compris la nullité d’Herman Van Rompuy alias la serpillère humide, ou les penchants de Jean-Claude Juncker pour l’alcool.

      Ce référendum était le combat de sa vie. Il l’a gagné. En quelque sorte, maintenant, il n’a plus rien à faire. Cette Nuit du Brexit était son moment. J’y peux rien, mais ça m’impressionne. Qu’est-ce qu’il a pu ressentir pendant la Nuit du Brexit ? Ce que n’ont pas pu ressentir, et auraient mérité de ressentir, René Lévesque en 1980, Philippe Séguin en 1992 ou Jacques Parizeau en 1995.

      Pour le reste, la discussion sur le caractère peu recommandable de Nigel Farage, Boris Johnson, Michael Gove et les autres, me rappelle les débats de l’été dernier, lorsque Jacques Sapir avait parlé de « fronts » pour unir dans tous les pays concernés, les opposants à la monnaie unique qui détruit les dits pays à petit feu. Sapir s’était alors fait allumer sur le thème « il veut s’allier avec le Front National ». Le nom de Sapir est assez peu connu, et d’un seul coup, les médias se sont précipités pour discréditer « cet économiste qui veut s’allier avec le Front National ». C’est devenu trop facile l’argument « Vous faites le jeu du Front National » !

      Il y a un moment où il va bien falloir choisir son camp. Tant que les adversaires des européistes resteront divisés, les européistes continueront à imposer leur loi sans peine. Ça sera pas facile, c’est moche, mais c’est comme ça.

      En attendant, la grande lessiveuse de la mondialisation, la grande faucheuse de la modernisation, continue à avancer. Les perdants sont de plus en plus nombreux. De plus en plus de gens qui se croient être à l’abri, qui se croient être ontologiquement du côté des gagnants, du bon côté, vont se découvrir au bord de l’abîme, avant d’y être aspirés. Le monde, il est pas fait pour tout le monde.

      Je ne sais pas si l’UE est réformable. J’espère que le Brexit la fera dérailler. Je me fais peut-être des illusions.

      Bonne nuit.

    • Je viens de retomber sur cette citation de Jean Jaurès : « La patrie est le seul bien de ceux qui n’ont plus rien. »
      Je l’avais invoquée dans un vieux billet sur l’Europe, il y a deux ans : https://prototypekblog.wordpress.com/2014/05/25/leurope-mon-pays/
      Le néolibéralisme produit toujours plus de gens qui n’ont plus rien, ou alors plus grand’chose.

Tous les commentaires seront les bienvenus.

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