Le problème, c’est la souffrance

C’était une discussion avec un ami, il y a quelques jours, quelques jours après le Brexit, mais pas à propos du Brexit. Il ironisait, je ne sais plus sur quoi exactement, en disant : « Vivement que Farage, Wilders, Le Pen ou Grillo viennent remettre de l’ordre ! » Et j’ai juste répondu, brusquement, sans réfléchir : « Le problème, c’est pas l’ordre. Le problème, c’est la souffrance. »

C’est ce que je pense profondément du monde contemporain. C’est ma perception instinctive, personnelle et subjective, du monde contemporain en général, englué dans l’utopie néo-libérale ; et de l’Europe en particulier, coincée dans l’impasse de Merkel.

Le problème, c’est la souffrance.

Depuis des décennies, ce sont toujours les mêmes refrains : « Il faut faire des sacrifices. » Depuis des décennies, c’est toujours le même chantage à la modernité. Jusqu’au milieu des années 1990s, c’était plutôt au nom de la modernisation ; depuis, c’est au nom de la mondialisation.

Les mots ont été pervertis. On ne s’en aperçoit presque plus. Les plus jeunes et même les moins jeunes n’ont rien connu d’autre. On dit « faire des choix courageux » pour annoncer qu’on va jeter des centaines de gens dans la misère, on dit « conduire des réformes indispensables » pour annoncer qu’on va dégrader les conditions de vie et de survie de millions de gens. Ils ne s’en rendent même plus compte.

Il est « courageux », « nécessaire », « indispensable », « moderne » de faire souffrir, de maltraiter encore et toujours plus ce qu’on appelait jadis le corps social. C’est la compétition ! C’est la modernisation ! C’est la transformation numérique ! C’est la mondialisation !

Depuis Giscard, c’est au nom de l’Europe — ou plutôt, de la chose devenue récemment l’Union Européenne. D’abord au nom du maintien de la parité franc-mark. Puis au nom du maintien du franc dans le SME. Puis au nom de la préparation de la monnaie unique. Et maintenant, c’est au nom des disciplines imposées par la monnaie unique. La « loi El Khomri », dite « loi travail » ou « loi Travaille ! », n’est qu’une énième « loi souffrance ».

Au moins, ces dernières années, depuis que l’UE est passée sous la coupe du tandem Merkel – Schäuble, la souffrance, la souffrance infligée aux peuples d’Europe, la souffrance infligée à des dizaines de millions d’êtres humains en Europe, la souffrance est assumée. Le 5 juin 2012, le « chief economics commentator » de « The Financial Times », Martin Wolf, écrivait :

Before now, I had never really understood how the 1930s could happen. Now I do. All one needs are fragile economies, a rigid monetary regime, intense debate over what must be done, widespread belief that suffering is good, myopic politicians, an inability to co-operate and failure to stay ahead of events.

On comprend mieux cette soif de souffrance, cette volonté de faire mal, dès lors qu’on admet les démonstrations d’Emmanuel Todd et d’autres : l’européisme est une religion de substitution, l’euro est un dieu de substitution, la monnaie unique est une monothéisme de substitution. Un totem. Un Gritche. Un Moloch-Baal. Il vaut plus que des millions d’êtres humains. Il mérite des sacrifices humains. Il exige des sacrifices humains. Il exige que des êtres humains souffrent pour lui. Son clergé va donc s’en charger. Avec une terrible efficacité, en Grèce et ailleurs.

Le problème, c’est la souffrance. Se rend-t-on vraiment compte de ce qui a été infligé, depuis 2010, à la Grèce et ailleurs ?

Dans ce monde dominé par le néo-libéralisme, et dans l’Europe dominée par son avatar germanique l’ordo-libéralisme, tout pourrait tenir en deux formules :

  1. For the self-proclaimed elites, greed is good.
  2. For others, suffering is good.

Autrement dit :

  1. Pour les élites auto-proclamées, la cupidité est bonne.
  2. Pour les autres, la souffrance est bonne.

Et à l’occasion du Brexit, on voit dans un bel élan le clergé européiste appeler à passer à la vitesse supérieure.

Le Brexit, le référendum du 23 juin 2016, a pourtant été l’expression d’une immense souffrance. C’était la vengeance des perdants — une petite revanche des perdants de la modernisation et de la mondialisation. C’était l’expression de leur souffrance, de leur désespoir, de leur dépit, de leurs déclassements et de leurs humiliations. C’était un cri de souffrance, bien plus qu’un cri de haine ou de xénophobie. C’était un appel de détresse.

En réponse, les clercs européistes, de Jean Quatremer à Thierry Pech, appellent désormais à punir le peuple britannique. Il faut être méchant, il faut être dur, dit l’un. Il faut que ça se passe mal, dit l’autre. Il faut que les Anglais payent, il faut qu’ils souffrent, il faut qu’ils aient mal — et il faut que les autres le voient bien, ça leur enlèvera l’envie de mal voter la prochaine fois. Il faut faire un exemple ! Il faut frapper fort ! Voilà tout ce que le clergé européiste a à dire !

En résumé : Ces gens souffrent, on va les faire souffrir encore plus.

Comme s’il n’y avait pas déjà assez de souffrances en Europe, au Royaume-Uni et ailleurs !

Qu’est-ce qu’ils veulent ? Encore plus de gens en souffrance, malheureux, amers, déclassés, humiliés ?

Le problème, c’est la souffrance.

Le problème, c’est aussi l’humiliation, comme l’a théorisé depuis quelques années Bertrand Badie, résumant ainsi son livre :

L’humiliation dans les relations internationales aujourd’hui est plus que cette relation interpersonnelle qui est transhistorique et transculturelle, qui fait que tout individu a tendance à en humilier un autre. L’humiliation est devenue, selon moi, une propriété structurelle du système international. Et comme propriété structurelle du système international, elle porte directement atteinte aux chances de coexistence. C’est la raison pour laquelle je pense que l’humiliation, telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui, crée de la pathologie.

Yanis Varoufakis et Brian Eno récapitulent :

The facts are simple but have never really been stated simply: For the past three decades, 80% of the people are taken to the cleaners 95% of the time by the top 20% of society. Since the mid-1970s, once the first post-war capitalist phase ended (with the collapse of the New Deal-inspired Bretton Woods system), those relying on wage income to live have fallen off the escalator. Most of the gains from technology, productivity, globalisation, have gone to the top 1% and none to the bottom 80%. People can put up with poverty, but not with humiliation — not with having their noses rubbed in their poverty by people in yachts, golf clubs and Mercedes Benzes, telling them that their poverty is self-inflicted.

Traduction à la volée de la dernière phrase :

Les gens peuvent s’accommoder de la pauvreté, mais pas de l’humiliation — pas d’avoir le nez plongé dans la pauvreté par des gens avec des yachts, des clubs de golf et des Mercedes, et qui leur expliquent qu’ils sont seuls responsables de leur pauvreté.

Le problème, c’est la souffrance.

Le pire, peut-être, dans le monde contemporain, est que la souffrance est en fait interdite. Ce monde se prétend tellement parfait, tellement post-historique ! L’expression de la souffrance, de la détresse, de l’humiliation, est interdite à ceux qui en sont victimes.

La tristesse est interdite.

Tout le monde doit être beau, jeune et joli, positif et enthousiaste, Californien et bronzé, sous peine de perdre littéralement son droit à exister. On n’écoute pas les gens qui souffrent. On n’écoute pas les gens qui se plaignent. On préfère les dénigrer, les tenir à l’écart, si possible les ignorer — les râleurs, les négatifs, les vieux, les grincheux, les losers, les perdants, les minablessalauds de pauvres !

Mais qu’est-ce que vous êtes venus foutre sur terre, nom de Dieu ? Vous n’avez pas honte d’exister ?

Le problème, c’est la souffrance.

Ce monde — ou plutôt, les maîtres de ce monde — ne savent plus fabriquer que de la souffrance.

Et ensuite, ils ne savent plus que tenter de faire taire l’expression de la souffrance — le plus souvent, en infligeant encore plus de souffrance.

Parce qu’ils ne veulent surtout pas agir sur les causes. Ils ne veulent surtout pas interrompre le carnage, le pillage — festin pour l’oligarchie, malheur pour les autres. Modernisation, piège à cons !

En imposant le libre-échange, en généralisant la concurrence à toutes les activités, en refusant de protéger ses industries (…), l’Europe a organisé un incroyable transfert de richesses de la moitié de sa population vers la frange des 15% les plus fortunés des pays émergents.

Ils ne veulent pas que ça s’arrête. Ils veulent que ça continue. Toujours plus de souffrance. Et les salauds de pauvres sont priés de souffrir en silence !

Ça finira mal.

John Fitzgerald Kennedy avait prononcé cette formule :

Those who make peaceful revolution impossible will make violent revolution inevitable.

Bonne nuit.

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