Ne craignons pas les machines, craignons leurs propriétaires

La peur des machines est un thème très contemporain. La peur des algorithmes, la peur des robots, la peur des intelligences artificielles.

Ce thème n’est pas très nouveau, mais il a pris de la vigueur depuis une décennie, avec la combinaison du marasme économique, et de la dissémination des smartphones, machins dits sociaux, tablettes et autres engins du diable. Lehman Brothers et l’iPhone. Goldman Sachs et Facebook. Google et Uber.

Tout le monde a peur pour son emploi. Le travail disparaît. Les machines prennent tous les emplois, tous, même qualifiés, même cognitif, même ceux où l’humain semblait encore indispensable il y a juste quelques années. Elles vont toutes nous tuer — ou au moins, nous remplacer ! Le « grand remplacement » dont tout le monde a peur, c’est le grand remplacement par les machines — et, symétriquement, la peur de voir les humains traités comme des machines.

Comme tout le monde j’ai peur. Il m’est arrivé de contribuer dans ce blog à cette peur. Il m’est aussi arrivé d’essayer de la décortiquer.

Mais par moments, je me dis que c’est une erreur. Que cette peur est peut-être juste mal orientée. Comme la plupart des peurs, en fait, elle se trompe d’objet. La peur masque le danger. Le danger avance masqué par la peur.

Développons cette hypothèse : Il ne faut pas craindre les machines. Il faut craindre leurs propriétaires.

Il ne faut pas craindre les machines qui enlèvent à l’homme de plus en plus de tâches. Toute l’histoire de la civilisation est là. Toute l’histoire du progrès humain est là, depuis la roue et la charrue. Alfred North Whitehead écrivait en 1919 :

Civilization advances by extending the number of important operations which we can perform without thinking about them.

Il faut craindre les propriétaires des machines, et une société qui ne laisse rien à ceux qui ne sont pas propriétaires. Il faut craindre les maîtres des machines, et leur absence de conscience, de scrupules ou juste d’humanité. Il faut craindre une société décomplexée qui ne croit plus qu’en l’individu, c’est-à-dire en pratique en le propriétaire.

Il ne faut pas craindre les technologies, il faut craindre les usages qui en sont faits. Un vieux slogan de la sinistre NRA dit : ce n’est pas les armes qui tuent, c’est ceux qui s’en servent. Il y a là un fond de vérité.

Ce ne sont pas les drones qui tuent ; ce sont leurs opérateurs, et ce sont surtout les donneurs d’ordre. La guerre n’est que la continuation de la politique par d’autres moyens.

La guerre, un massacre de gens qui ne se connaissent pas, au profit de gens qui se connaissent mais ne se massacrent pas.

Ce ne sont pas les robots qui créent la misère ; c’est un système socio-économique qui ne diffuse pas les gains de productivité permis par les machines, et qui les réserve aux propriétaires — jadis on aurait dit : aux capitalistes ; aujourd’hui on dit : aux investisseurs, ça fait plus chic.

Typiquement, il ne faut pas craindre les voitures autonomes. Il faut craindre une société indifférente au sort des millions de travailleurs — taxis, routiers, livreurs, chauffeurs de bus, etc — qu’elles mettront au chômage. Il faut craindre une société qui ne s’agit plus en société, juste en agrégat.

Il faut craindre une société qui laisse le capital dévorer le travail. Il faut craindre une société néolibérale décomplexée et ses principes exterminateurs : Average is over. Winner takes all. Vae victis.

Et dans cette logique, ce ne sont pas les engins du diable qui abrutissent, pas plus que jadis la télévision ou la radio, et encore avant les imprimés ; c’est une société qui érige la bêtise en vertu, et le savoir en objet de moquerie. Qui préfère les croyances plutôt que les connaissances, les clergés plutôt que les professeurs, les vendeurs plutôt que les faiseurs, etc.

Un des meilleurs slogans de ces dernières années est :

L’ennemi c’est pas l’immigré. L’ennemi c’est le banquier.

On peut le réutiliser pour la machine. Pour l’algorithme. Pour tout artefact technique. Pour tout produit du progrès scientifique de l’humanité :

L’ennemi c’est pas le progrès. L’ennemi c’est l’accapareur.

Les robots sont remarquablement absents de l’univers de science-fiction de Frank Herbert, c’est expliqué en quelques phrases lumineuses dans « Dune », en 1965 :

Once men turned their thinking over to machines in the hope that this would set them free. But that only permitted other men with machines to enslave them.

Dans « The Matrix », en 1999, l’Agent Smith, du haut d’une tour du « central business district » de Sydney, déclare très fameusement :

… the peak of your civilization. I say your civilization, because as soon as we started thinking for you it really became our civilization, which is of course what this is all about.

Our civilization? L’Agent Smith est une machine dans le film, mais n’est-ce pas un leurre ? Ou une métaphore ? Ou une erreur emblématique des illusions et de l’hubris des années 1990s ?

Qui se cache derrière les machines, sinon des êtres humains, maîtres et propriétaires des machines, du haut de leurs tours dans leurs « central business districts » ?

It really became our civilization. Our civilization. Notre civilisation. Possessif. Logique de propriétaire. Logique d’appropriation. Logique capitaliste.

Ma phrase préférée pour décrire le présent est de China Miéville, elle est magnifiquement concise et précise :

We live in utopia; it just isn’t ours.

Ce monde est une utopie réalisée. Mais ce n’est pas la nôtre. C’est l’utopie des propriétaires. C’est l’utopie néolibérale. C’est l’utopie de ceux qui se sont érigés en maîtres et propriétaires de ce monde, de cette planète, de ses habitants et de ses artefacts.

Pour nous, non-propriétaires, 99%, c’est une dystopie.

Il ne faut pas craindre les machines. Il faut craindre leurs maîtres et propriétaires décomplexés.

Il ne faut pas craindre le progrès technique. Il faut craindre son découplage du progrès social.

Il ne faut pas craindre les machines. Il faut craindre les capitalistes.

Bonne nuit.

Publicités
Cet article, publié dans informatique, néolibéralisme, est tagué , , , , , , , , , , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Tous les commentaires seront les bienvenus.

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s