Dernier été avant la guerre civile

L’été 2016 n’est pas terminé. Le temps est même « estival » ces jours-ci sur l’Île-de-France. L’été joue les prolongations. Mais l’été est bientôt fini.

Cet été, j’ai eu quelques occasions de voir Paris sous le soleil. J’ai été frappé par son caractère majestueux, orgueilleux, avec ses grands monuments, ses grandes artères et ses grands bâtiments en pierre, imposants, solides, beaux. Un soir, j’ai même joué le guide touristique pour des anciens collègues venus de l’autre bout de l’Europe.

Je me méfie depuis longtemps de ce que j’appelle les illusions de l’été. L’été, tout semble plus simple, plus facile, plus transparent, plus fluide, plus beau. La lumière arrange tout. Je me méfie des illusions de l’été, mais j’y ai beaucoup cédé pendant cet été 2016.

Et cependant, en cet été 2016, en voyant Paris apparemment si solide et si serein, j’ai plusieurs fois pensé : « Et dire que dans quelques mois tout cela sera le théâtre d’une épouvantable guerre civile… »

Tout cela semble prospère, calme, ordonnée, organisé … et pourtant tout cela me semble prêt à basculer dans la violence et les flammes. Ce n’est même peut-être plus une question d’années, juste une question de mois.

Ce n’est qu’une intuition.

Mais elle relie certains faits.

Comme pour comprendre les volcans et les séismes, il faut suivre le magma, il faut remonter des profondeurs vers la surface.

Dans ses profondeurs, ce pays est massacré.

Ce cher et vieux pays s’appauvrit régulièrement depuis quelques décennies. En termes macro-économiques, la séquence ouverte par le krach du 15 septembre 2008 est plus douloureuse que celle ouverte par le krach du 24 octobre 1929. La base productive n’en finit pas de rétrécir. Les joyaux industriels sont liquidés ou bradés. Il n’y a plus que des perdants, sauf les financiers et les agents immobiliers.

Il faut relire « La Fatigue de la Modernité » , superbe texte d’Eric Dupin, mais qui date de fin 2010, c’est-à-dire des tous débuts de l’austérité réactionnaire européenne (s’il faut une date pour celle-ci, disons le Conseil Européen du 7 mai 2010).

Ce cher et vieux pays, longtemps mené par ses réflexes égalitaires, est déchiré par les inégalités monstrueuses déchaînées par le néolibéralisme depuis quelques décennies. Il faut relire ce qu’écrit par exemple Roger Cohen, ou beaucoup plus substantiellement Marcel Gauchet :

La marche du monde telle qu’elle s’est généralisée depuis quarante ans va à l’encontre de notre ADN, comme on dit. Certes, nous parvenons tant bien que mal à nous adapter à la situation. Mais c’est un modèle dans lequel les Français ne se reconnaissent pas. Un modèle construit sur l’approbation des inégalités au titre de la dynamique économique, alors que le problème français, depuis toujours, c’est l’égalité. Sur la place de l’État, l’idée du droit, le rôle de l’argent dans la vie sociale, les Français sont en décalage avec le modèle international dominant, mondialisé. Ils jouent le jeu, mais ont du mal à s’y retrouver.

Il faut lire le compte-rendu publié aujourd’hui même, 7 septembre 2016, par Mediapart, du dernier livre du sociologue Louis Chauvel :

« L’image du sucre au fond de la tasse de café fournit une bonne métaphore du phénomène : la partie supérieure de la société semble toujours intacte, mais l’érosion continue de la partie immergée la promet à la déliquescence. » La déstabilisation de ces classes moyennes est particulièrement préoccupante pour au moins deux raisons. D’un côté, même si leur sort demeure aujourd’hui moins dégradé que celui des classes populaires, « la déstabilisation du centre de gravité de la société a des effets d’entraînement plus généraux ». De l’autre, elles ne peuvent plus représenter « une dynamique centripète où même les groupes antagonistes — prolétariat et grande bourgeoisie — pouvaient trouver des raisons de participer à la construction d’un édifice potentiellement ouvert à tous, notamment par mobilité intergénérationnelle ».

Cette dernière se trouve également en piteux état, que ce soit sur le « niveau de vie, le rendement du diplôme, la mobilité sociale, les transformations de la consommation, la représentation politique ». Complétant le diagnostic de fracture générationnelle de la société française qu’il avait établi dans Le Destin des générations, Louis Chauvel insiste en particulier sur le « déclassement résidentiel » qui prive les jeunes générations d’accès aux territoires dynamiques en termes d’emploi, et sur l’impasse d’une « multiplication indéfinie des diplômes sans planification au long terme et sans réflexion sur l’employabilité des diplômés ».

Ce cher et vieux pays semble bloqué, semble splendidement immobile, peut même sembler encore beau, mais des énergies tectoniques considérables s’accumulent. Comme dans les profondeurs de la terre avant un séisme.

Plus près de la surface, on refuse d’écouter les profondeurs, et encore moins d’agir sur les profondeurs.

Ce vieux pays, forgé par son Etat central, est malheureux du renoncement de son Etat central à sa souveraineté effective — plus grand’chose de sérieux n’est décidé à Paris, les décisions stratégiques sont prises à Washington, les décisions économiques à Bruxelles, les décisions monétaires à Francfort, etc. Faute de souveraineté, il ne reste à Paris que des débats stériles sur l’identité.

On a beaucoup entendu le mot « soumission », en général pour fantasmer façon Houellebecq sur la soumission à l’Islam, mais la vraie soumission c’est celle devant des pouvoirs extérieurs et des décisions contraires aux intérêts de la Nation, de General Electric à la Commission Juncker en passant par l’émir du Qatar. C’est surtout la soumission au capitalisme décomplexé et mondialisé.

On a beaucoup entendu le mot « déchéance », notamment dans l’expression « déchéance de nationalité » ; mais, comme je l’écrivais à la fin de l’année dernière, la vraie déchéance c’est celle de ceux qui sont supposés assumer l’intérêt général, incarner la souveraineté, défendre la base productive et limiter l’inégalité, et qui y ont renoncé contre quelques plats de lentilles. Ou juste par facilité ou par lâcheté.

À la surface, ils sont nombreux à jouer avec le feu, à rêver du feu.

Il faut mesurer la quantité de haine qui a été agitée pour quelques bouts de tissus sur une poignée de plages du Sud du pays.

Il faut lire toutes les sottises qui ont été écrites après chaque attentat ces derniers mois. Il faut lire tous les excités qui trépignent « on est en guerre« , alors qu’ils n’ont jamais entendu siffler une balle de leur vie. La guerre justifie tout, la guerre justifiera tout. La peur justifiera tout.

Il faut lire les théories qui sont développées sur les complots islamiques, sur la nécessité de ficher toute une population dangereuse, de la distinguer ou de la mettre à l’écart — en attendant un croissant vert en forme d’étoile jaune. Il faut entendre les éloges de moins en moins cachés du « modèle israélien », c’est-à-dire de l’apartheid 2.0 et de la guerre civile sans fin — voir par exemple une longue synthèse d’Alain Brossat intitulée « Ce pire qui nous inspire« .

Il faut lire la guerre civile qu’annonce froidement un Eric Zemmour :

L’état-major de l’armée sait qu’un jour viendra où il devra reconquérir ces terres devenues étrangères sur notre propre sol. Le plan est déjà dans les cartons, il a pour nom ‘Opération Ronces’. Il a été mis au point avec l’aide des spécialistes de l’armée israélienne qui ont transmis à leurs collègues français leur expérience de Gaza. La comparaison vaut tous les discours.

Il faut bien avoir conscience que la plupart de ceux qui sont prêts à souffler sur les flammes en surface, n’ont pas la moindre idée des origines du magma social qui monte. Dans certains cas, ils espèrent la guerre civile précisément pour pouvoir mieux ignorer les conséquences du délabrement social. Pour ne pas voir les profondeurs.

Il ne faut jamais oublier que, plusieurs fois dans l’Histoire de ce pays, la guerre a été vue par certaines élites comme une réponse satisfaisante aux crises sociales, une échappatoire pour ne pas avoir à faire face aux problèmes sociaux, un moyen de faire taire la société. Dans les années précédant la catastrophe de 1914, par exemple.

Il faut voir la violence théâtrale imbécile de certains dirigeants, hurlant, transpirant, vociférant. Il faut voir notamment l’ancien petit Président et l’actuel petit Premier Ministre, agitant leurs petits bras, remontant leurs petits mentons, montrant leurs petits poings. Ces petites brutes ne craignent pas la violence, ne craignent pas les flammes, ne craignent pas la guerre civile. Au contraire. Ils croient que ça les grandira, que ça ralliera le pays derrière eux, que ça les rendra plus virils. L’ancien petit président est persuadé que les émeutes de l’automne 2005 ont favorisé son destin présidentiel. L’actuel petit Premier Ministre rêve de ses émeutes à lui et de son destin présidentiel à lui.

Ces gens jouent avec le feu.

Peut-être parce qu’ils ne voient pas à quel point le corps social est devenu inflammable. Ils croient que le bois est juste sec par manque d’eau, ils ne devinent pas le magma sous l’arbre, prêt à jaillir et à tout emporter.

Peut-être parce qu’ils sont juste fous — comme la plupart des soi-disant « élites » contemporaines.

Ce pays est à cran. L’autre soir, quelques pétards ont troublé le calme de ma morne zone pavillonnaire. Ma femme a sincèrement cru que ça mitraillait. Elle a juste réussi à faire peur à notre fille. La peur est contagieuse. La peur, comme la souffrance, souvent issue de la souffrance, rend fou. Emotion trumps reason.

Le feu tue.

Ce pays est à cran, mais ce ne sont que mes intuitions.

Ce pays, la France, mon pays, est au bord de l’abîme.

Il n’y est pas encore tombé.

On est encore en été.

Il fait beau.

Jusqu’ici tout va bien.

Bonne nuit.

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