Qui paye les experts ?

Lors d’une émission télévisée le vendredi 3 juin 2016, Michael Gove, qui était alors secrétaire d’Etat à la Justice dans le gouvernement de David Cameron, et l’un des principaux leaders du « Leave » , avait prononcé cette phrase :

People in this country have had enough of experts.

Les gens dans ce pays en ont assez des experts.

C’est devenu l’une des phrases les plus commentées avant et après le vote du Brexit. C’est devenu une des phrases emblématiques du moment. C’est peut-être une des phrases que l’Histoire retiendra de cette année 2016.

Il faut rappeler que, avant le vote du Brexit, les « experts économiques » s’étaient fortement mobilisés, évidemment pour soutenir le vote « Remain » et diaboliser le vote « Leave ». Il n’y a pas d’avenir en dehors de l’Union Européenne. Il n’y a pas d’alternative à la mondialisation. Il n’y a pas de vie en dehors des exigences de la finance. Vous devez subir, vous devez vous adapter, vous devez obéir. Comme je l’écrivais à l’époque, avec ces gens, avec notamment les « experts économiques », typiquement les européistes, c’est toujours la même chose. C’est toujours le même refrain. C’est lassant.

Toujours la même défense à tout prix de la mondialisation, de l’ouverture des flux financiers, de la dictature du commerce et de la finance. There is no alternative. C’est les experts qui vous le disent. Il faut écouter les experts.

Et, après le vote du Brexit, après cette inconcevable victoire des perdants, divers bons esprits se sont empressés de déplorer le rejet des « experts » qu’a représenté ce vote.

On a pu lire des pages et des pages expliquant à quel point le refus d’écouter et de suivre les « experts » est dramatique, comment cela prépare la fin de la démocratie, comment survivre à la « politique après la vérité » (« post-truth politics »), et autres arguments équivalents.

J’ai commencé à esquisser le présent billet début juillet, quelques jours à peine après le Brexit ; il a traîné deux mois dans ma boîte.

Tout cet été, le déferlement n’a pas cessé. C’est très grave que les Anglais n’aient pas suivi l’avis des experts économiques. C’est inadmissible. C’est dingue ! Où va-t-on ? Comment est-ce possible ?

Certains arguments sont de bonne foi. On lira, par exemple, la très intéressante analyse proposée par Jean Pisani-Ferry dans « Project Syndicate » , disponible en français et en anglais. Titre français : « Pourquoi les citoyens rejettent-ils les experts ? » Très intéressante lecture. Sans experts, pas de démocratie. Peut-être. Ça se discute.

Il y a de bons arguments, mais je pense qu’ils passent à côté de l’essentiel.

Pour moi, le principal problème avec les experts, notamment économiques, tient en une simple question : Qui paye les experts ?

En d’autres temps, on aurait plutôt dit : D’où parlent les experts ? D’où parles-tu, camarade expert ?

En 1935, décrivant sa campagne électorale en Californie en 1934, l’écrivain Upton Sinclair avait fameusement déclaré :

It is difficult to get a man to understand something, when his salary depends upon his not understanding it!

Il est difficile d’amener un homme à comprendre quelque chose, lorsque son salaire exige qu’il ne le comprenne pas.

Dans son livre « The Big Short », publié en 2010, évoquant les monstruosités de la finance qui ont conduit à l’implosion de 2008, Michael Lewis écrivait :

It’s too much to expect the people who run big Wall Street firms to speak plain English, since so much of their livelihood depends on people believing that what they do cannot be translated into plain English.

On ne peut pas attendre des maîtres de Wall Street qu’ils parlent en anglais ordinaire, dès lors que leur position nécessite que les gens restent persuadés que ce qu’ils font ne peut pas être traduit en anglais ordinaire.

Nous sommes dans un monde où, parait-il, tout s’achète et tout se vend. C’est ce qu’on nous dit depuis des décennies. C’est ce qu’on répète à longueur de journées. L’argent est la seule valeur encore respectée, à défaut d’être respectable. Les seules élites encore reconnues sont les élites de l’argent.

Dans ce monde, les idées, l’expertise, et in fine la vérité … ce n’est qu’un marché ! Ce qui décide si une idée, une théorie, une connaissance va se perpétuer, c’est un marché, c’est le marché ! L’expression « the marketplace of ideas » sévit fréquemment dans la presse et la littérature anglo-saxonne. Le marché des idées ! « Laissez faire le marché ! » disent-ils. C’est le marché qui détermine la vérité. C’est l’argent qui détermine la vérité.

Alors qui paye les experts ?

Pour chaque « expert », notamment en matière économique, financière, sociale ou environnementale, il serait intéressant de préciser explicitement qui le paye. Ça n’est fait que très exceptionnellement. Ça devrait être systématique. Tout individu qui s’exprime en tant qu’ « expert » devrait être transparent. Est-il salarié d’une banque ? D’une compagnie d’assurance ? Plus subtilement, consultant occasionnel ? Qui paye ses conseils ? Ou est-il salarié d’une fondation généreusement sponsorisée ? Par qui ? Pour quoi ?

Je ne sais pas à quand remonte et à qui on doit l’expression « économistes à gages ». L’expression « chiens de garde » est plus ancienne, et remonte à Paul Nizan je crois, en passant par Pierre Bourdieu et Serge Halimi. Ces expressions n’ont jamais été autant d’actualité. La grande majorité des « experts » qui ont vomi le Brexit sont des « économistes à gages » et des « chiens de garde ».

Qui paye les experts ? Il faudrait que les experts portent le nom de leurs sponsors sur leurs beaux costumes et leurs beaux tailleurs, comme les coureurs cyclistes portent les noms de leurs sponsors sur leurs maillots pendant les étapes du Tour de France, comme les joueurs de football pendant les matches. Ce serait plus franc. Ce serait plus honnête.

Il faudrait que les experts soient explicitement réunis dans des équipes portant les noms de leurs sponsors : la Team BNP-Paribas, la Deutsche Bank Mannschaft, l’Equipe Société Générale, les équipes Axa, Amundi, Goldman Sachs, JP Morgan, Rothschild, et toutes les autres. Et on pourrait aussi signaler les changements d’équipe : il faudrait un « mercato des experts ». Ça aurait de l’allure.

Ce serait ridicule ? Peut-être. Mais bas les masques ! Il faut se rendre compte de la situation ! Il faut bien que la fraction du public qui écoute encore les supposés « experts » se rende compte d’à quel point l’ « expertise », notamment économique, n’est plus qu’une marchandise comme les autres ! La honte doit changer de camp !

Il faut se rendre compte que l’embauche par Goldman Sachs de José Manuel Barroso, ancien président de la Commission Européenne (une sorte de super-« expert » !), n’est que l’arbre qui cache la forêt (ou le sommet du mercato ?). Il faut se rendre compte de l’ampleur de la trahison de l’intérêt général que représente la Commission Européenne, maintenant dirigée par l’imbuvable Jean-Claude Juncker, prince des voleurs fiscaux du Luxembourg. Il faut se rendre compte qu’à Bruxelles, comme à Manhattan et à Washington D.C., il n’y a guère plus de distinction entre « experts » et « lobbyistes ».

Il faut lire combien certains dirigeants politiques — à commencer par le Petit Premier Ministre et l’actuel Petit Président, mais les précédents ne valaient guère mieux — n’écoutent que « leurs » « experts », ceux qu’ils payent pour leur dire ce qu’ils veulent entendre.

Il faut entendre les arguments abracadabrants des lobbies financiers, expliquant que leur discipline est tellement fragile et tellement complexe, que seuls des « experts » issus de leurs rangs sont capables d’en définir des règles et des régulations, et qu’il n’y a pas d’alternative à ce qu’ils soient juges et parties.

Il faut avoir conscience que le Gouverneur de la Banque de France depuis le 1er novembre 2015 a travaillé pour BNP Paribas de juin 2003 à mai 2015. Il faut avoir conscience que le Directeur de Cabinet du Ministre des Finances a travaillé pendant 15 ans pour la Société Générale.

Il faut lire comment Jean Tirole, en 2007, pas encore « prix Nobel d’économie », mais déjà « expert en économie », cachait à peine sa soumission aux intérêts des banques en général, et à la parole de Daniel Bouton, président de la Société Générale, en particulier.

Je ne vois malheureusement pas comment tout cela peut s’améliorer. Je ne vois pas comment guérir sans douleur une société corrompue par l’argent — et par-dessus tout par l’idéologie du « marché » , corrompue avec bonne conscience, corrompue de manière décomplexée, corrompue sans honte et sans scrupules.

Ce qu’expose et propose, entre autres, Jean Pisani-Ferry dans son bel article de « Project Syndicate » , me parait donc assez dérisoire.

Le 31 octobre 1936, deux ans après la campagne perdue d’Upton Sinclair, Franklin D. Roosevelt avait fameusement déclaré, lors du dernier meeting de sa campagne gagnante, au Madison Square Garden à Manhattan :

We know now that government by organized money is just as dangerous as government by organized mob.

Nous savons maintenant que le gouvernement  par l’argent organisé est juste aussi dangereux que le gouvernement par le crime organisé.

Le Madison Square Garden était, à l’époque, sur la 50ème Rue ; à quelques blocs de l’emplacement actuel de la Trump Tower, sur la 56ème Rue ; et à quelques blocs aussi du bureau personnel d’Hillary Clinton, sur la 45ème Rue.

L’argent pourrit tout.

First, we take Manhattan
Then we take Berlin

Commençons par exiger de savoir qui paye les experts.

Bonne nuit.

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