La peur de la misère

En France en 2016, la misère est partout.

Tous les soirs, je vois des grappes de réfugiés et de mendiants dans le métro parisien. L’autre jour, un ami en province a rencontré un SDF dans le local à poubelles de son immeuble. L’autre soir, j’ai croisé une famille en guenilles errant dans mon morne quartier pavillonnaire, un homme faisant les poubelles, une femme poussant un chariot, une enfant le regard triste.

En France en 2016, la peur de la misère est partout.

J’observais la semaine dernière, en ces premiers jours de la saison moche, en fin de journée, des gens dans le métro. Des gens pas dans la misère, d’allure ordinaire. Des gens ordinaires fatigués, déjà fatigués, cheveux grisonnants, traits tirés, allure usée. Le tout plus ou moins mal dissimulé. La plupart font de moins en moins semblant. Quadragénaires ou quinquagénaires. Usés.

Je les observais intensément. Mes contemporains, mes frères, mes semblables.

Bientôt jetés, déjà jetables.

Et ils le savent. Et ils ont peur.

Ils bossent depuis toujours. Certains ont fait des études. Certains ont fondé une famille. Certains se sont endettés pour acheter un logement. Ils ont tous toujours bossé, et ils n’ont pas le choix, il faut qu’ils continuent à bosser. Ils n’aiment pas leur boulot, mais ils s’y accrochent. Ils ont suivi la voie ordinaire, la voie du travail salarié, la voie moyenne des classes moyennes, la route normale pour « Deux Français sur Trois » dans les dernières décennies du XXème siècle. Ils n’ont jamais connu la misère.

Mais ils savent que pour eux c’est bientôt la fin de la route.

Quand ils subiront ce qu’on appelle désormais pudiquement « un accident de la vie », plus prosaïquement quand ils perdront leur travail, ils n’en retrouveront pas. Ils le savent.

Ils ne sauront pas quoi dire à leur conjoint, à leurs enfants, à leurs proches. Ils le savent.

Peut-être que leur conjoint tombera avant. Peut-être que des proches tomberont avant, ou sont déjà tombés. Chacun son tour. Ils le savent.

Ils ne retrouveront rien. Ils chercheront longtemps, et ils ne trouveront rien. Ou pas grand’chose. Ils s’entendront dire qu’ils sont trop vieux, trop chers, trop ceci, trop cela, pas assez ceci, pas assez cela. Ils s’entendront dire qu’ils sont inutiles. Ils s’entendront dire qu’il n’y a rien pour eux. Ils le savent.

Et de fil en aiguille ils perdront tout. Ils le savent. Depuis toujours, on leur fait comprendre qu’ils finiront comme ça. Alors ils le savent.

Et la présence permanente de ceux qui ont déjà tout perdu est là pour leur rappeler que c’est pas drôle d’avoir tout perdu. La misère est là pour nourrir la peur de la misère.

Ils savent aussi qu’il y aura toujours plus pour ceux qui ont déjà trop. Ils savent qu’en 2008, les Etats ont su mobiliser des milliers de milliards pour sauver quelques dizaines de milliers de banquiers et autres financiers, oligarques, tricheurs, voleurs, menteurs. Ils savent aussi que des centaines de milliards dorment dans les paradis fiscaux. Ils le savent. Tout le monde le sait.

Mais pour eux, le moment venu, il n’y aura rien. Comme il n’y a rien pour ceux qui sont déjà tombés.

En France en 2016, la misère est partout, la peur de la misère est partout, mais la priorité du prochain président, ce sera d’abroger l’impôt sur les grosses fortunes. Et d’alléger la fiscalité des grosses entreprises. Et de distribuer encore plus à ceux qui ont déjà trop. Tout le monde le sait.

Et il n’y aura rien pour les gens ordinaires.

Et ils le savent.

Et les gens ordinaires, qui ont bossé toute leur vie, qui n’ont jamais triché, jamais volé, jamais dévié, continueront à tomber.

Ils survivront. Ils tomberont, mais ils survivront. Ils se débrouilleront comme ils pourront. Ils subiront parfois le mépris de certains de ceux qui auront la chance de surnager. Ils subiront toujours le mépris du système. Ils subiront peut-être le mépris de leurs enfants.

Ils atteindront peut-être l’âge de la retraite, mais en lambeaux. Ils ne sauront jamais ce que retraite à taux plein et en bonne santé veut dire. Ils le savent.

Ils savent qu’il n’y aura bientôt plus de place pour eux.

People in this world we have no place to go

Ils savent qu’il n’y aura bientôt plus rien pour eux.

Ils sont du parti des perdants et ils le savent.

Robespierre dès 1788 avait écrit :

Le peuple préoccupé de survivre est incapable de réfléchir aux causes de sa misère.

Certains se demandent cependant parfois : comment en est-on arrivé là ?

Comment toutes ces idées monstrueuses — qu’on regroupera pour simplifier sous l’étiquette « néolibéralisme » — ont-elles pu prendre le pouvoir en ce monde ? Comment des théories aussi abjectes que le « ruissellement » (« trickle-down ») peuvent-elles dominer les débats ? Comment de telles saloperies ont-elles pu être érigées en morale ?

Comment en est-on arrivé à glorifier la cupidité, l’égoïsme, l’individualisme, le cynisme, la cruauté ?

Comment en est-on arrivé à discréditer l’humilité, l’altruisme, la solidarité, l’entraide, l’empathie ?

Comment a-t-on pu banaliser le management comme jeu vidéo — les êtres humains traités comme des lignes dans un fichier Excel, les êtres humains réduits à des chiffres, les êtres humains traités de coûts ? Comment a-t-on pu considérer tout cela comme « modernité » ?

Comment ne voit-on pas que concurrence, compétition, compétitivité, sont juste les mots d’ordre de guerres civiles à bas bruit ? Ou de ce qu’on appelait jadis la « lutte des classes » ?

Certains se demandent, mais la plupart en fait savent. Au fond d’eux mêmes, ils savent.

Ils savent d’autant mieux que, plus jeunes, ils y ont souvent cru. Le néolibéralisme, comme toute idéologie totalitaire, séduit plus facilement les jeunes que les expérimentés. « Vous serez comme des dieux » disait le serpent (Genèse 3:5). Ils y ont cru. Ils s’en souviennent.

Ils savent qu’on leur a appris la haine. Le néolibéralisme est avant tout un discours de haine généralisée.

On leur a appris à voir partout des concurrents, plutôt que des semblables.

Des obstacles, plutôt que des semblables.

Des menaces, plutôt des semblables.

Et, plus récemment, des terroristes en puissance (susceptibles de « radicalisation express »), plutôt que des semblables.

Des gens à détester, redouter, haïr, mépriser ou détruire ; plutôt que des semblables.

Comment n’ont-ils pas vu plus tôt ? Comment ne voit-on pas ? Parce qu’on a appris à ne pas voir.

John Kenneth Galbraith avait, par exemple, écrit des pages magnifiques sur « L’art d’ignorer les pauvres » , mais qui les lisait ? Et qui les lit encore ?

Ces gens usés dans le métro, vieillis, fatigués — mes contemporains, mes semblables, mes frères — ils ont peur. Il ne leur reste que ça. Il ne leur reste que la peur. Ils ont peur de tomber. Ils ont peur de la misère. Nous avons peur. J’ai peur.

Up, down, turn around
Please don’t let me hit the ground

En 1998, il y a presque vingt ans, Michel Houellebecq ouvrait son chef-d’oeuvre « Les Particules Élémentaires » en ces termes :

Ce livre est avant tout l’histoire d’un homme, qui vécut la plus grande partie de sa vie en Europe occidentale, durant la seconde moitié du XXe siècle. Généralement seul, il fut cependant, de loin en loin, en relation avec d’autres hommes. Il vécut en des temps malheureux et troublés. Le pays qui lui avait donné naissance basculait lentement, mais inéluctablement, dans la zone économique des pays moyen-pauvres ; fréquemment guettés par la misère, les hommes de sa génération passèrent en outre leur vie dans la solitude et l’amertume. Les sentiments d’amour, de tendresse et de fraternité humaine avaient dans une large mesure disparu ; dans leurs rapports mutuels ses contemporains faisaient le plus souvent preuve d’indifférence, voire de cruauté.

Il n’y a pas un mot à enlever.

En France en 2016, la misère est partout.

En France en 2016, la peur de la misère est partout.

Et la peur l’emporte sur l’espoir. La peur l’emporte sur tout. Fear trumps hope. Fear trumps everything. To trump, I trumped, trumped.

Bonne nuit.

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